CHAPITRE V
.Comment La\arille fit faire un vilain saut à son aveugle.
CEPENDANT, voyant les mauvais tours que mon maître me jouait, je résolus définitivement de le quitter. Il y avait longtemps que j'en avais formé le dessein; mais cette dernière aventure acheva de me décider, & je TefFeétuai de la manière suivante :
Nous allâmes le lendemain demander Taumône par la ville. Il avait beaucoup plu la nuit, & là pluie tombait encore en larges ondées. Nous nous étions mis à couvert sous le portail d'une église pour y attendre les fidèles au passage pendant toute la journée. Mais lorsque la nuit vint & que la pluie redoubla de violence, Taveugle me dit en soupirait :
— Lazarille, cette pluie eft bien fâcheuse, plus la nuit s'avance, plus fort elle tombe ; retournons de bonne heure au logis, il n'y a rien de bon à gagner à relier dehors par un pareil temps*
Pour gagner notre hôtellerie, il fallait traverser un ruisseau qui avait beaucoup grossi. Je lui dis donc :
— Maître, le ruisseau ell comme une rivière, mais je vois un endroit où il n'eft pas large, & par où, en !iautant, nous le pourrons passer aisément sans nous mouiller.
Il approuva mon conseil & répliqua :
— Tu as raison, Lazarille, & je t'aime bien; mène-moi vers cet endroit-là : Teau ne vaut rien en ce temps d'hiver, & surtout il n'eft pas sain d'avoir les pieds mouillés.
Trouvant là une magnifique occasion de me venger d'un seul coup de tous les horions que je lui devais, je le conduisis & le plaçai vis-à-vis d'un pilier de pierre qui soutenait *
la façade d'un vieil hôtel de l'autre côté du ruisseau :
— Vous voilà à l'endroit le plus étroit, lui dis-je, vous n'avez qu'à sauter.
Or, comme il pleuvait fort, mon aveugle se mouillait ; & l'envie qu'il avait d'aller chercher urt abri, ou pour mieux dire le diable qui me voulait donner le moyen de me venger de lui, lui aveugla si bien l'esprit, qu'il se fia pour lors entièrement à moi & me dit :
— Place-moi donc bien à l'endroit qu'il faut, Lazarille, & saute le premier.
Je n y manquai pas ; je le plantai^ bien en face le pilier, puis, ayant sauté, je m'allai mettre derrière ledit pilier, ne perdant pas un seul de ses geftes & dans la pofture d'un homme qui veut se garantir du choc d'un taureau, & je lui dis :
— Allons, prenez votre élan et sautez le plus loin que vous pourrez.
A peine avais-je achevé de parler, que mon homme, comme un bélier qui veut choquer contre un autre , recula d'un pas en arrière, se lança & vint donner la tète la première de tout le poids de son corps contre le pilier; le coup en retentit comme d'une grosse calebasse qu'on aurait cassée, l'aveugle tomba à la renverse, les quatre fers en l'air, à demi mort, & la tête fendue comme une grenade trop mûre.
Le voyant se débattre dans la boue, je lui dis :
— Vous qui aviez si bon nez pour flairer l'andouille, que
n'avez-vous flairé le pilier? Or flairez-le présentement tout à votre aise.
Puis l'abandonnant aux mains de plusieurs personnes qui étaient accourues à ses cris, je gagnai d'une seule traite la porte de la ville sans regarder derrière moi, & j'arrivai avant la nuit close à Torrijos.
Je n'ai jamais su ce que devint mon premier maître, & j'avoue que je ne m'en suis jamais mis en peine.