‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 11 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La^arille entre au service du curé de Maqueda. Davarice

de ce nouveau maître.

LE lendemain, ne me croyant pas en sûreté àTorrijos, je m'en allai dans un village plus éloigné, qu'on nomme Maqueda, où pour mes péchés je fis la rencontre d'un prêtre, qui me parut être le curé du Ueu, comme il Tétait en effet. L'ayant abordé, la main tendue pour solliciter sa charité, il me demanda si je savais servir la messe.

Je lui répondis que oui, & je disais vrai; car, quoique le malheureux aveugle m'eût toujours maltraité, je dois pourtant dire à sa louange qu'il n'avait pas négligé de m'enseigner plusieurs belles choses, dont celle-ci était du ngmbre.

Sans autres informations, le curé me prit aussitôt à son service, & je tombai de fièvre en chaud mal. Quoique mon aveugle fût l'avarice même, je jure pourtant que c'était un prodigue au prix de celui-ci. En un mot, toute la quintessence de l'avarice humaine s'était fondue dans son âme. Je ne sais s'il avait hérité de ce péché en naissant, ou s'il l'avait pris avec la robe ; en tous cas, il le pratiquait avec une convi(5lion inébranlable*

Il avait un grand coffre de chêne, armé de grosses ferrures, dont il portait la clef suspendue à sa ceinture par une

longue lanière de cuir, & lorsqu'il revenait de Téglise avec les pains d'offrande, il allait d'abord les ensevelir dans ledit coffre, qu'il refermait chaque fois très-soigneusement.

Dans toutes les maisons du monde, on trouve toujours quelque chose à manger : quelque morceau de lard pendu à la cheminée, un fromage qui se fait sentir dans l'armoire, ou tout au moins quelques croûtes de pain qu'on ramasse après le repas ; mais, dans celle où je venais de m'engager, il n'y avait rien de semblable.... c'était Tantre de la faim, & les mouches y tombaient d'inanition sur le plancher.

Il n'y avait pour toute provision qu'une botte d'oignons dans un grenier bien fermé, & tous les quatre jours je recevais un des grains de cette grappe mieux gardée que les pommes des Hespérides. Quand je demandais mon oignon, mon maître poussait un gros soupir, & trop défiant pour me confier la clef de son garde-manger, il grimpait péniblement l'échelle du grenier, en disant :

— Tu ne songes qu'à manger, mon pauvre Lazarille, & à faire un dieu de ton ventre.

On eût dit, à l'entendre, qu'il tenait en réserve toutes les confitures de Valence, tous les pâtés de venaison de Toffice royale; & je vous jure qu'il n y avait autre chose que la misérable botte d'oignons, pendue à un clou; il en savait si bien le nombre, que si par malheur je me permettais d'en décrocher deux au lieu d'un, cela me coûtait une semaine entière de jeûne forcé.

Si j'enrageais de faim, mon curé ne se traitait pas de la même manière ; son ordinaire se composait de deux plats de viande, de légumes bien assaisonnés & de conserves sucrées comme dessert. Quant à moi, je ne pouvais pas dire quel goût avait la viande : un morceau de pain avec la rinçure du pot était toute ma pitance, & encore auraisje été trop heureux d'en avoir eu assez pour me rassasier à demi.

DE LAZARILLE DE TORMES 2g

Il est permis, dans cette province, de manger des têtes de mouton les samedis : un jour, il me remit trois maravédis, & me dit d'aller lui en acheter une belle. Lorsqu'elle fut cuite, il en mangea les yeux, la langue, la cervelle & la chair qui entoure les mâchoires; & lorsqu'il en eut fait Tanatomie, & qu'il ne resta que les os, il me tendit le plat en me disant :

— Prends & mange, fais une fois en ta vie un bon repas, & dis que tu fais meilleure chère que le pape.

— Dieu t'en donne de pareilles le refte de tes jours, répondis-je entre mes dents.

Au bout de trois semaines que je fus à son service, je devins si faible qu'à peine me pouvais- je tenir sur mes jambes; je prenais le grand chemin du tombeau, si Dieu & mon induftrie ne m'eussent arrêté à temps.

Mais quand j'aurais eu cent fois plus d'adresse & de bonne volonté, je n'aurais pas trouvé le moyen & l'occasion de l'exercer. Mon curé n'était pas aveugle, comme le misérable à qui j'avais fait sauter le ruisseau. Car enfin, quelque rusé que fûtHi'aveugle, il y avait bien des occasions où il fallait bien voir pour me surprendre; mais mon curé avait des yeux qui perçaient les murailles.

Lorsque nous étions à l'offrande, il ne tombait aucun blanc dans le bassin dont il ne tînt regiftre dans sa cervelle. Il avait toujours un œil sur les paroissiens & l'autre sur mes mains ; ses yeux ressemblaient à une mécanique du mouvement perpétuel, si bien qu'il savait d'avance le compte exad de tout ce qu'on lui avait donné.

L'offrande achevée, il m'ôtait aussitôt le bassin des mains, & le mettait sur l'autel. Si bien que, pendant tout le temps que je vécus (ou, pour mieux dire, que je mourus) avec lui, il me fut impossible de lui escroquer un seul blanc. . Jamais il ne m'envoyait au cabaret pour lui chercher du vin, car il ménageait si bien celui qu'on lui donnait les di-

manches aux offrandes (qu'il enfermait dans son grand coffre), que ce vin lui durait toute la semaine, & pour dissimuler son avarice, il me disait :

— Vois-tu, mon enfant, les gens d'église doivent vivre dans une grande sobriété, & je ne veux pas suivre l'exemple de plusieurs de mes confrères.

Mais le misérable avare mentait comme le diable, car lorsqu'il se trouvait à table aux dépens de quelque confrérie, ou des parents de quelque mort, il mangeait comme un loup & buvait comme un templier.

J'en demande pardon à Dieu, mais je vous jure que je n'ai jamais tant désiré la mort de mon prochain que je le faisais en ce temps-là. Comme il m'emmenait avec lui pour lui porter sa lanterne & son manteau, j'attrapais toujours quelque bon morceau à la cuisine, & je revenais aussi repu que lui. C'est pourquoi je priais Dieu du profond de mon âme qu'il lui plût exaucer ma prière, & appeler à lui chaque jour tout au moins un de nos paroissiens.

Quand nous portions l'Extrême-Onftion à quelque malade, le curé n'avait pas besoin de me recommander de prier pour le moribond; je le faisais assez de moi-même, & je priais Dieu, non pas d'en disposer à sa volonté (comoie on a coutume de le faire), mais de le mettre vite en paradis : & s'il en réchappait quelqu'un après cela, je le donnais mille fois au diable, au lieu que j'accompagnais de mille bénédictions ceux qui avaient la charité de se laisser mourir.

Pendant tout le temps que je fus au service du curé, six mois environ, il ne mourut pas plus de vingt personnes en tout, qui ne décampèrent, à ce que je crois, que par l'intervention efficace de mes ferventes prières ! Dieu (voyant le danger continuel où j'étais de mourir de faim) exauçait mon oraison pour me donner la vie.

Cependant tout cela ne me soulageait guère ; car si je ressuscitais les jours d'enterrement, mon eftomac entrait en

DE LAZARILLE DR TORMES 3l

pleine révolte les jours où je devais faire pénitence de cette bonne chère, & me rendait la faim plus insupportable que jamais.

J'en vins à souhaiter ma propre mort comme je souhaitais celle du prochain, pour être délivré de mes souffrances.

Je pensai plusieurs fois à quitter la maison ; mais je n'en fis rien pour deux raisons. La première, parce que je n'osais pas me fier à mes jambes, dont la faiblesse était si grande que j'avais lieu de penser qu'elles ne pourraient me porter bien loin. La seconde raison était qu'ayant fait réflexion que mes deux premiers maîtres m'ayant conduit aux portes du tombeau, ma mauvaise chance pouvait m'en faire rencontrer un troisième pire que les deux premiers, & que celuici n'aurait qu'à me pousser dans la fosse.

Ainsi je ne savais quelle résolution prendre, étant d'ailleurs très-persuadé par ma mauvaise fortune que je devais toujours tomber de mal en pis, & craignant enfin qu'on ne fît bientôt plus mention en ce monde du pauvre Lazarille .

J'avais encore une troisième raison de ne pas quitter sitôt le curé. Il m'avait déjà appris à lire, & comme je ne commençais à écrire que depuis peu de temps, je n'en savais pas encore assez pour le besoin que j'en pourrais avoir un. jour ; or j'étais bien aise d'emporter encore ce bagage de chez lui avant de me retirer. En effet, la plume me fut fort utile dans le métier de crieur que j'ai exercé depuis, & dont je ' ferai mention plus tard ; sans compter que je n'aurais pu un jour me donner la satisfaction d'écrire les mémoires de ma vie.

Page 1