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CHAPITRE VII

Un chaudronnier ambulant rend un grand service à Laiarille,

CEPENDANT, avcc toutcs mcs faisons, il était difficile que je pusse résifter longtemps à la misère que j'endurais. Je ne savais plus à quel saint me vouer, lorsqu'un jour le curé étant sorti du village, un chaudronnier ambulant vint s'arrêter devant notre porte.

Si noir qu'il fût, je crois encore que c'était un ange que le Ciel, touché de mes affligions & de mes misères, envoya tout exprès à mon secours. Il me demanda s'il n'y avait rien à raccommoder dans notre maison.

« Hélas ! me dis-je en moi-même, si tu savais refaire ce qui me manque, je te donnerais bien de la besogne. »

Tout à coup il me vint une pensée qui me fut certainement inspirée d'en haut.

— Mon camarade, lui dis-je, j'ai perdu la clef de ce grand coffre que vous voyez là, & j'ai peur que le curé ne me gronde ; voyez, je vous en prie, si parmi celles que vous portez dans ce grand trousseau il ne s'en trouverait point une par hasard qui pût l'ouvrir; je vous la payerais bien, & vous me rendriez un grand service.

L'angélique chaudronnier, sans se faire prier davantage,

commença à essayer ses clefs, & pendant que je considérais attentivement ce qu'il faisait, je tâchais de Taider par mes faibles prières ; dans le temps même que je perdais toute espérance, je fus agréablement surpris de voir tout à coup le coffre ouvert.

Il me sembla que les cieux Tétaient aussi, en y voyant les pains qui y étaient renfermés! Tout transporté de joie, je dis au chaudronnier :

— Je n'ai point d'argent pour vous payer, mais voilà du pain, prenez & payez- vous par vos mains.

Il choisit en eflfet celui des pains d'offrande qui lui parut le meilleur, & me donnant la clef il s'en alla fort content, mais non pas autant que moi .

Je ne touchai pourtant à rien ce jour-là, & me couchai le ventre creux... J'avais trop peur que mon avare ne s'aperçût du premier coup d'œil de la visite faite à ses pains; & d'ailleurs, voyant tant de bien en mon pouvoir, j'en étais presque à demi rassasié, & je ne pouvais plus m'imaginer que la faim osât dorénavant me livrer bataille. Le curé rentra, & par bonheur il ne prit pas garde au pain qui manquait.

Le lendemain, il ne fut pas plutôt sorti de la maison que j'ouvris le bienheureux coffre, je pris un des pains bénits, qu'en moins de deux Credo je rendis invisible; je refermai le coffre très-soigneusement, & je me mis à balayer la chambre avec une joie si extraordinaire, que je me sentais presque renaître! Je me figurais qu'avec l'invention que j'avais trouvée, j'allais vivre dans l'abondance.

Je passai cette journée-là & le lendemain dans une jubilation intérieure plus douce que miel... Mais j'étais trop infortuné pour jouir longtemps de cette satisfadlion .

Le troisième jour, j'eus un frisson de terreur quand je vis mon assassin de maître venir tout à coup fouiller & refouiller dans son coffre, & recommencer vingt fois le compte de

ses pains. Je faisais semblant de frotter les assiettes pendant cette fâcheuse recherche ; mais je me recommandais par mes prières à Dieu & à tous les saints du paradis.

« O bienheureux saint Jean, disais- je en levant les yeux au plafond de la chambre, refaites le miracle de la multiplication des pains, ou aveuglez-le. »

Après qu'il fut demeuré longtemps à calculer & à compter sur ses doigts les jours & les pains d'offrande, il dit :

— Vraiment, si ce coffre n'était en lieu sûr, je dirais qu'on m'a pris des pains. Or, il suffît, ajouta-t-il, j'en tiendrai dorénavant si bon compte que je ne me tromperai plus : en voilà neuf & un morceau.

« Neuf malédidions que Dieu te donne, » disais-je entre mes dents. Il me sembla voir couler mon sang par terre lorsque je l'entendis, & la perspedive de la diète que j'allais de nouveau subir me fit sentir la faim par avance.

Il sortit après cela pour aller confesser une demi-douzaine de vieilles béguines : j'ouvris le coffre, & me mettant à genoux devant les pains, je les contemplai avec amour sans y oser toucher; je les comptai seulement du bout des doigts, pour voir si par fortune le curé ne se serait point trompé dans son calcul; mais je trouvai le compte plus jufte que je ne l'eusse voulu.

Tout ce que j'en pus tirer fut de leur donner mille baisers, de les sentir tous l'un après l'autre, & de couper une rondelle si mince de celui qui était entamé qu'il eût fallu prendre un compas pour mesurer ce qu'il en manquait.

Mais comme j'avais accoutumé mon eftomac à une plus abondante nourriture pendant ces deux ou trois jours, la faim me tourmenta d'autant plus fort. Je sentais que j'allais faire une rechute & que celle-là emporterait le malade.

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