CHAPITRE VIII
La^arille fait la souris.
MON bon génie me vint encore en aide dans ce pressant besoin, & me suggéra un nouveau remède, léger à la vérité, mais qui arriva pourtant bien à propos. « Ce coffre eft vieux, me dis-je à part moi, il eft même rompu en quelques endroits; & quoique les fentes & les trous ne soient pas grands, ils sont pourtant de taille à laisser passer une souris & même un jeune rat î Or les souris seront entrées dans le coffre & auront mangé, ou tout au moins grignoté le pain ; d'en avaler un tout entier, il n'y a point d'apparence; les souris, trop grosses pour repasser par le même trou, refteraient prisonnières dans le coffre... Mon curé, qui n eft pas un sot, comprendrait cela du premier coup;... je ne risque rien à mettre le pillage sur le compte des souris; c'eft une épreuve à tenter. »
Satisfait de Texpédient, je me mis à émietter trois ou quatre pains sur une méchante nappe qui était dans le coffre; & prenant les miettes dans le creux de ma main, comme de Tanis sucré, je les avalai avec délices.
L'heure du dîner venue, mon curé ne pouvait manquer, en ouvrant le coffre, de s'apercevoir du beau ménage qui s'y
était fait : il ne douta point que ce ne fût Touvrage- des souris, tant j'avais bien contrefait la chose.
Il examina le coffre de tous côtés, & trouva les fentes par où il crut que les souris avaient passé ; il m'appela & me dit :
— Regarde, Lazarille, quelle persécution s'eft élevée contre notre pain cette nuit.
Je fis Tétonné, lui demandant ce que ce pouvait être.
— Ce sont des souris enragées qui rongeraient la queue du diable, me répondit-il en fronçant les sourcils.
Nous nous mîmes à table, & grâce à Dieu, j'eus double profit. Il me donna beaucoup plus de pain qu'il n'avait coutume; & en outre de ma portion j'eus encore toutes les ratissures & ce qu'il avait coupé autour de ce qu'il pensait avoir été rongé par les rats.
— Mange, Lazarille, mange, me disait-il en me les donnant; tout cela eft bon, & la souris eft un animal fort propre.
Et ainsi ma portion de ce jour-là fut augmentée du travail de mes mains, pour ne pas dire de mes ongles.
Nous achevâmes de dîner (si l'on peut dire achever en parlant de ce qu'on n'a jamais bien commencé); mais j'eus aussitôt un affreux serrement de cœur en voyant mon curé se tourner de tous côtés pour tirer les vieux clous des murailles, & ramasser devant la porte des petits morceaux de bois avec lesquels il boucha l'un après l'autre tous les trous, & même jusqu'aux moindres fentes du coffre.
— Seigneur ! dis-je alors, que les plaisirs de cette vie laborieuse sont de peu de durée dans ce monde. A combien d'infortunes & de désaflres ne sont pas sujets les vivants! Hélas! je croyais avoir trouvé quefque léger soulagement à ina misère, je m'imaginais être toujours heureux, & voilà que du premier coup mon maître trouve la parade de la botte que je croyais infaillible, & me perce à jour comme un valet de carreau biseauté.
DE LAZARILLE DE TORMES 3g
Pendant que je faisais ces réflexions, mon induftrieux charpentier bouchait toutes les fentes & ouvertures du coffre. Sa besogne achevée, il s'écria en s'essuyant le front :
— Et maintenant je vous attends, messieurs les rats; il faudra bien, maudite engeance, que vous alliez picorer ailleurs, car vous feriez présentement fort mal vos affaires ici.
Dès qu'il eut tourné les talons je courus au vieux coffre, & je trouvai qu'il n'avait pas laissé une fente par où il pût seulement entrer une fourmi. Je l'ouvris cependant pour me donner au moins la jouissance de la vue. Je vis les deux ou trois pains entamés que mon maître avait crus rongés des rats, j'en coupai une languette aussi plate que le copeau que le menuisier enlève avec son rabot.
Mais ce fantôme de souper ne pouvait qu'exaspérer ma faim ; bientôt je ne lis plus que rêver jour & nuit au moyen d'échapper à ce radeau de naufragé qui flottait sur une mer sans fond & sans limites, & je fis une belle expérience de la vérité du proverbe qui dit : La faim aiguise l'esprit, comme le trop manger lémousse.
Une nuit que j'écoutais mon pauvre eftomac crier famine à une profondeur capable de donner le vertige à un couvreur, j'entendis le curé qui ronflait à pleine gorge. Je me glissai tout doucement hors de mon lit, si l'on peut donner ce nom aux quatre planches qui contenaient une botte de paille & une méchante couverture sur laquelle les vers avaient percé plus de trous qu'il n'y a d'étoiles au firmament, & rampant sur les genoux jusqu'au coffre, je l'attaquai du côté que j'avais reconnu être le plus faible, avec une vieille lame de couteau qui avait longtemps traîné par la maison, & que j'avais cachée à dessein dans un de mes souliers. Le bois du coffre étant vermoulu ne résilia pas longtemps, & j'eus bientôt fait une brèche large de trois doigts ; cette besogne achevée, je donnai deux tours de clef, je soulevai le couvercle, & je pris à tâtons le pain entamé
que je grattai & regrattai pour en grignoter les miettes, comme une poule qui picore.
Mes angoisses un peu calmées, je regagnai ma paillasse, où je retombai épuisé de fatigue. Cette nuit-là, je rêvai que le roi des Espagnes m'invitait à partager son souper, & que j'avais Tinsolence de trouver que le rôti avait un coup de feu de trop, & que le cuisinier avait mis trop de gingembre dans Tolla podrida.
Le lendemain mon maître, voyant les désaftres du trou & des pains rongés, commença à donner les souris à tous les diables.
— Qu'eft-ce que ceci, je ^nous prie? s'écria-t-il en levant les bras au ciel. Faut-il que les rats se soient avisés depuis quelques jours de nous venir tourmenter céans!
Il avait, ma foi, raison de le trouver étrange; car iln y avait pas de maison dans le royaume qui pût prétendre à plus jufte titre à un privilège d'exemption à Tégard des rats, qui ont le bon esprit de ne s'établir que là où l'on peut faire bonne chère.
Il recommença à chercher des clous & des planches, & à reboucher le trou ; & moi à défaire la nuit ce qu'il avait fait le jour. Nous travaillâmes si bien chacun de notre côté, lui à boucher, moi à ouvrir, que bientôt le misérable coffre fut plus chargé de clous & de pièces qu'un vieux ponton.
Comme il vit qu'il perdait son temps à ce rhabillage, & que son travail lui était inutile, il se mit à raisonner.
— Ce coffre eft si mal accommodé, disait-il, & le bois en elt si vieux & si faible, que la moindre souris le percera toujours ; si je m'amuse à le ravauder, & les rats à le percer, c'eft un coffre perdu. Cependant, tout mauvais qu'il eft, il me ferait faute, car je ne puis pas dépenser trois ou quatre pistoles pour en acheter un autre. Le meilleur remède sera (puisque le précédent ne vaut rien) d'avoir une souricière & d'attraper cette engeance maudite.
Il en emprunta une sur-le-champ & Tamorça avec des croûtes de fromage qu'il se fit donner par des voisins obligeants, & la plaça dans le coffre. Ce me fut un nouveau régal; car, quoique je n'eusse pas besoin de m'aiguiser Tappétit, c'était toujours quelque chose d'assez friand pour moi, que des croûtes de fromage avec des raclures de pain.
Quand le bonhomme revenait & qu'il trouvait son pain rongé, la souricière sans fromage & point de souris prise, il se donnait au diable, & allait demander aux voisins comment il se pouvait faire qu'un rat vînt prendre le fromage au crochet de la souricière, & en fît tomber la trappe sans se prendre : les voisins assuraient que cela ne se pouvait point, & qu'il y avait là-dedans quelque chose d'extraordinaire.