‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Lai^arille serpent. Comme il fut découvert, puni & chassé.

UN des plus anciens du village s'alla ressouvenir tout à coup d'avoir ouï dire que, du temps du défunt curé, on avait vu un serpent dans cette maison. Il n'en fallut pas davantage pour faire croire que le serpent était l'auteur du dégât commis.

Un serpent, étant fort long, pouvait facilement aller prendre l'amorce au crochet de la souricière, & faire jouer la trappe sans s'y prendre, parce qu'il avait toujours une partie du corps dehors, & qu'il pouvait en sortir en se détortillant, après avoir fait son coup. Tout le monde tomba d'accord de cela, & mon maître en demeura fort alarmé.

Il ne dormait plus en repos depuis cet éclaircissement : il était toujours aux aguets, & le moindre craquement de vers travaillant dans les vieux bois du coffre était pour lui le serpent qui le rongeait.

Il sautait aussitôt à bas du lit ; & avec un gros bâton, qu'il tenait à son chevet, il donnait de grands coups sur le pauvre coffre pour faire fuir le serpent» Le vacarme qu'il faisait éveillait tout le voisinage, &,* à partir de ce moment, il me fut impossible de fermer l'œil *

Raisonnant sans cesse & avec tous sur le serpent, qui était devenu le sujet de tous ses entretiens, une bonne femme mit le comble à sa terreur, en lui disant que les serpents cherchaient la chaleur, qu'ils se glissaient même jusque dans le berceau des enfants, & avaient quelquefois mordu & tué ces innocents. S'imaginant donc que la même chose pouvait bien arriver chez lui, il venait la nuit à ma paillasse, & la renversait sens dessus dessous & moi avec.

Le plus souvent, je faisais semblant de dormir, & il m.e disait le matin :

— Garçon, n'as-tu rien senti cette nuit? J'ai poursuivi longtemps le serpent, & je crois fermement qu'il se retire dans' ton lit. C'ell un animal très-frileux, & qui cherche la chaleur.

— Dieu veuille qu'il ne me morde point quelque nuit, lui disais-je en frissonnant de peur.

Le dégât continuant sans qu'il pût y- remédier, il ne cessait point de faire des rondes toutes les nuits par la chambre, & de renverser les tables & les bancs, comme un lutin, pour attraper le serpent. J'appréhendai qu'en furetant ainsi sur ma paillasse & dans mes habits,. il ne mît la main sur ma clef; & je crus qu'il serait plus sûr de la mettre dans ma bouche au moment de m'endormir.

Elle était fort petite, quoiqu'elle servit à un cotfre assez grand ; le curé, pour éviter la dépense d'une serrure, avait arraché celle d'une vieille valise qui servait à enfermer la cendre de la lessive, pour la mettre au coffre lorsqu'il en avait voulu faire son garde-manger. D'ailleurs, j'avais si bien accoutumé ma bouche à me servir de poche pendant que j'étais avec Taveugle, qu'il m'était arrivé d'y tenir jusqu'à douze ou quinze maravédis tout en demiblancs , sans que cela m'ôtât la liberté de parler & même de manger.

Si je n'avais eu cette faculté, au diable le demi-blanc que

la tête fendue, & aperçut la fatale ckl à moitié de mes lèvres. (P. 45.)

Taveugle m'aurait laissé, tant il visitait exactement jusqu'aux coutures & aux moindres pièces de mes hardes.

Je mettais donc chaque nuit ma clef dans ma bouche, & je dormais en repos, n'appréhendant pas que mon maître la vînt trouver là. Mais quand un malheur doit arriver, on a beau faire.

Une nuit que je dormais profondément, la bouche entr'ouverte sans doute, la clef, qui était percée, se mit en travers de mes lèvres, & se trouva placée de telle manière, que le souffle de ma respiration en tirait un sifflement aigu.

Mon maître se réveilla en sursaut, & ne doutant point que ce qu'il entendait ne fût le serpent qu'il pourchassait depuis si longtemps, il se leva doucement^ saisit son gourdin, & se guidant sur le sifflement de la clef, il vint tout contre mon lit, où il crut que le serpent était venu chercher la chaleur. Il ne fît point de bruit pour ne pas effrayer la bête ; mais visant seulement son coup au juger, à Tendroit où il entendait siffler, & levant le bâton à deux mains pour le mieux assurer, il m'çn déchargea à pleine volée un si grand coup sur la tète, que je reftai sur la place, assommé comme un bœuf.

Il a raconté depuis qu'ayant reconnu son erreur (je poussai sans douté quelque gémissement), il s'approcha de moi, m'appela plusieurs fois, & comme je ne lui répondais pas, il porta les mains sur moi pour me secouer; sentant alors le sang qui coulait de la blessure qu'il m'avait faite, il courut tout effrayé chercher de la lumière.

Il revint, & me trouva étendu sur le dos & sans mouvement, la tète ouverte; en me soulevant dans ses bras, il aperçut la fatale clef qui sortait à moitié dé mes lèvres.

Il ne comprit pas tout d'abord ce que ce pouvait être ; mais rayant tirée hors de ma bouche, & voyant qu'elle avait les gardes semblables à Celles de la clef de son coffre, le mystère fut bientôt éclairci.

11 en fit répreuve sur Theure, & je m'imagine qu'il ne manqua pas de dire : « J'ai enfin attrapé le rat & le serpent qui me mangeaient mon bien. »

J'ignore ce qui se passa pendant les huit jours qui suivirent ce déplorable événement, car je ne repris mes esprits que le dixième jour; & c eft seulement alors que j'appris de la bouche même de mon maître ce qui était arrivé, car il en fit plus de vingt fois le récit aux voisins, qui venaient me voir bien plutôt par curiosité que par compassion.

Je me trouvai alors couché sur ma paillasse, la tète toute barbouillée d'onguent & embéguinée de linges & d'emplâtres. Je demandai, tout étonné, ce qui s'était passé.

— Un événement bien heureux pour moi, mon pauvre Lazarille, me répondit le curé avec un sourire narquois. J'ai fait la chasse au serpent & j'ai pris la maudite bête.

Et ce disant, il sortit la fatale clef de sa poche, l'approcha de ses' lèvres & en tira un sifflement aigu qui me perça le tympan.

Je n'avais pas besoin d'autre explication.

Il entra un moment après quelques voisins & une vieille sorcière qui se mit à dérouler les bandes qui me cerclaient la tête, & à me frotter avec un onguent qui puait comme tous les diables de l'enfer & dont elle avait certainement été chercher la recette au sabbat.

Me voyant revenu à moi, ils en témoignèrent de la joie, & dirent que cette petite saignée me serait très-profitable en cette saison (on était alors dans les premiers jours de mai) ; ils se remirent ensuite à reparler de l'hiftoire du serpent, &, le cœur navré, il me fallut essuyer une nouvelle bordée de railleries; mais je fis bonne mine à mauvais jeu, & dévorai avec ma rage la maigre pitance que mon maître me servit, en me disant :

— Il ne faut pas nourrir la fièvre, mon bon ami, rien n'ert plus dangereux ! Sois prudent, ne mange pas trop avide-

ment. Je pensais à part moi que, s'il fallait faire jeûner la fièvre, la pefte de ladrerie devrait crever au coin d'une borne.

Au bout de quinze jours, je fus tout à fait hors de danger, mais plus affamé que jamais & la tête endolorie. Le lendemain du jour où je quittai le lit, mon charitable curé me prit par la main, me fit passer la porte & m'ayant mis dans la rue :

— Lazarille, me. dit-il, tu n'es plus à moi; va-fen chercher maître ailleurs, & que Dieu te conduise; je n'ai pas besoin d'un valet si induftrieux & qui y voit si clair la nuit. Il faut absolument que tu aies été garçon d'aveugle.

Et faisant de grands signes de croix, comme s'il voyait le diable, il se retira dans sa maison, & referma la porte sur lui, me congédiant sans me donner seulement un demiblanc.

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