CHAPITRE X
La:{arille se met au service cTun ecuyer.
JE n'eus pas la force de rien dire à ce ladre. Je marchai comme je pus, avec Taide des bonnes gens; & je me traînai jusques en cette ville de Tolède où, par la grâce de Dieu, ma plaie fut fermée au bout de quinze jours.
Tant que mon mal dura, les aumônes ne me manquèrent point; mais, dès que je fus guéri, chacun me disait : « Il te fait bon voir gueuser à Tâge où tu es. Travaille, travaille, vaurien ; mets-toi au service de quelque bon maître qui te fasse gagner honnêtement ta vie. »
« Et où eft-il donc ce maître? me disais-je. Où voulezvous que je Taille chercher? Ne dirait-on pas qu'on en trouve de tout faits au marché? » Comme j'allais ainsi, mendiant de porte en porte sans trouver grand' chose (car la charité s'était bien refroidie), je rencontrai dans la rue une espèce d'écuyer assez bien vêtu, qui marchait d'un pas grave & fier, la main posée sur la garde de son épée. Après que nous nous fûmes entre-regardés :
— Petit garçon, me dit-il, cherches-tu maître ?
— Oui, monsieur, lui répondis- je.
— Suis-moi donc, reprit-il tout en caressant ses moufta-
ches, qui dépassaient ses joues d'un demi-pied. Il faut que tu aies dit, ce matin, en te levant, quelque oraison de grande vertu, ou que tu sois bien aimé de Dieu, puisqu'il fa fait la grâce de te placer sur mon chemin.
Je le suivis, rendant grâces au Seigneur de ce que j ^entendais, & du bonheur que Thabit & la bonne mine de ce cavalier me faisaient espérer.
C'était le matin que j'avai? fait cette rencontre de bonne espérance. L'écuyer me fît courir après lui la moitié de la ville. Nous traversâmes tous les marchés, où Ton vendait le pain & les autres denrées, & je n'attendais que le moment qu'il allait me charger de faire nos provisions, car c'était l'heure de s'en occuper ; mais il passa fièrement au milieu des marchandes sans même regarder les denrées qu'elles lui offraient.
« Ce n'eft pas ici sans doute qu'il a l'habitude de se fournir, pensûis-je tout en mettant mes pas dans les siens; & nous allons en quelque autre endroit pour cela. » Cependant nous marchions toujours, sans nous arrêter, & la promenade dura jusqu'à onze heures; alors nous nous trouvions devant la cathédrale ; mon maître y entra, & moi après lui. Je le vis assifler fort dévotement à la messe, dans la chapelle de Santiago, qu'il ne quitta qu'après que tous les assiflants furent partis.
Nous sortîmes, & nous enfilâmes à grands pas la première rue. Je marchais légèrement sur les pas de mon nouveau maître, me disant : « J'étais, ma foi, bien sot de penser qu'un cavalier de cette sorte peut songer à faire lui-même ses provisions... N'est-ce pas l'affaire de son maître d'hôtel, ou tout au moins de son cuisinier? » Et l'eau me venait à la bouche en songeant au succulent dîner que nous allions trouver tout servâ en rentrant à la maison.
Une heure sonnait comme nous arrivâmes devant Une maison située près du pont d'Alcantara, où l'écuyer fit halte^ & moi aussi. Il ôta son manteau^ le mit sur son bras gau-
DE LAZARILLE DE TORMES 5l
che, tira de la main droite une clef de sa poche & ouvrit la porte. Nous entrâmes dans la maison par un passage obscur & de mauvais augure; il eft vrai qu'il était suivi d'une petite cour, & de quelques chambres assez grandes.
Il quitta son manteau dans la cour; après avoir demandé à voir mes mains & trouvé que je les avais propres, nous le secouâmes doucement & le pliâmes. Il souffla sur un banc de pierre qui se trouvait là, & le mit dessus. Cela fait, il s'assit sur ce banc, & commença à m'interroger sur ma naissance & mon pays, me demandant comment j'étais venu à Tolède. Je lui répondis le plus brièvement que je pus, car je trouvais l'entretien assez long pour des gens qui n'avaient pas encore dîné, & il me semblait qu'il était grand temps de mettre la nappe & de tremper la soupe, au lieu de s'amuser à bavarder de choses aussi inutiles.