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CHAPITRE XI

Le dîner par cœur.

APRÈS que j'eus appris à mon écuyer tout ce qu'il voulait savoir de moi, ayant eu soin de m'attribuer une foule de bonnes qualités & de glisser légèrement sur les faits qui ne m'auraient point fait honneur, mon maître demeura quelque temps immobile & muet, absorbé dans une profonde rêverie.

J'étais devant lui, planté sur mes pieds; mes deux mains dans mon chapeau, avalant ma salive, & le regardant avec de grands yeux qui lui disaient de temps en temps : « Monsieur, quand dînerons-nous ? »

Cependant deux heures sonnèrent, & je ne le voyais non plus remuer pour cela qu'un trépassé. Cette porte fermée, ce silence lugubre qui pesait sur toute la maison, ces murailles lézardées & nues, & ces chambres, que je voyais par les fenêtres basses qui donnaient dans la cour, sans sièges ni escabelles, tables ni tréteaux : tout cela ne me promettait rien de bon, & il me sembla que j'étais entré dans un repaire de sorcier.

L'écuyer sortit tout à coup de sa rêverie & me dit :

— As-tu dîné, mon enfant?

— Vraiment non, monsieur, lui répondis-je ; comment Taurais-je fait? Je vous suis depuis huit heures du matin.

— Pour moi, reprit-il, j'avais déjà déjeuné lorsque je t'ai rencontré, & quand cela m'arrive, je ne mange rien jusqu'au soir. Accommode-toi donc comme tu pourras jusqu'au souper.

Je faillis tomber de ma hauteur à ces siniftres paroles, non tant de la faim que de voir le malheur obftiné qui me persécutait. En cet inftant toutes mes souffrances passées me revinrent à la mémoire ; & il me souvint surtout du pressentiment que j'avais eu lorsque j'hésitais à quitter le service du curé, dans l'appréhension de trouver quelque maître encore plus misérable que lui. Dissimulant pourtant le mieux que je pus, je lui dis :

— Vous êtes bien bon, monsieur, de penser à moi. Du naturel dont je suis, le manger a toujours tenu peu de place dans mon exiftence, & tous les maîtres que j'ai servis en rendraient bon témoignage.

— C'eft une grande vertu dans un jeune homme, interrompit l'écuyer tout en se polissant les ongles avec un petit morceau d'ivoire, & je t'en aime davantage. Il n'appartient qu'aux pourceaux de se jeter avec avidité sur la nourriture, & la sobriété efl le caraélère d'un honnête homme.

a Je te comprends, dis-je en moi-même ; mais que maudite soit à jamais cette qualité, qui plaît si fort à tous les maîtres que je sers; je ne sais où diable ils ont trouvé qu'un pauvre valet doive crever de faim pour être un bon serviteur; »

J'allai m'asseoir dans un coin de la cour, & je me mis à manger quelques morceaux de pain qui m'étaient reftés de la charité des bonnes gens.

Don Cléophas (c'était le nom de mon maître) s'en aperçut & me dit :

— Viens çà, garçon; que manges-tu donc là?

Je m'approchai de lui & lui montrai le pain, ne pouvant pas lui faire d'autre réponse, vu que j'avais la bouche pleine.

Il en prit un morceau du bout des doigts, le plus gros & le meilleur des trois que je lui présentais, & me dit :

— Par ma foi, ce pain me paraît bon.

— Il eft trop rassis & trop dur pour être encore bon, monsieur, lui répondis-je.

— Je jure qu'il eft excellent, répliqua-t-il. Qui te l'a donné? Celui qui l'a pétri avait-il les mains nettes au moins?

— Je l'ai pris sans m'en informer, lui répondis-je, & je le mange sans dégoût, comme vous le. voyez.

— Dieu veuille que cela soit! continua mon misérable écuyer, & portant le pain à sa bouche, il se mit à le manger avec un appétit égal au mien, disant à chaque bouchée : — Vraiment, ce pain-là eft de première qualité !

Quand je vis qu'il y allait de si bon cœur, je me hâtai d'avancer ma besogne, de peur qu'après avoir achevé le premier morceau il n'eût encore la civilité de m'aider à manger le refte.

Nous travaillâmes si bien l'un & l'autre que tout fut terminé en même temps. Il secoua légèrement du bout de ses doigts quelques miettes qui étaient tombées sur le devant de son pourpoint; puis il entra dans une espèce d'office, en tira un vieux pot tout ébréché, & après qu'il y eut bu, il m'invita à boire aussi. Je lui dis en jouant la sobriété :

— Je n'en ai pas besoin, monsieur, je ne bois point de vîn.

— C'eft de l'eau pure, me répondit-il, & tu peux en boire sans scrupule.

Je pris le pot, & je bus ou pour mieux dire je fis semblant de boire, car ce n'était pas la soif qui me tourmentait.

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