‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 18 sur 44 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Las^arille nommé grand pourvoyeur de don Cléophas.

JE demeurai ainsi sur la porte tout pensif, les bras croisés sur Teftomac & les yeux attachés sur Técuyer, jusqu'à ce qu il eût tourné le coin de la rue. L'ayant perdu de vue, je rentrai dans la maison. Je la parcourus du haut en bas sans y trouver quoi que ce fût à ranger ou à faire, que le misérable lit. L'ayant secoué, je pris la cruche & m'en allai à la fontaine. Comme je passais près du Tage, j'aperçus mon maître dans le jardin d'un cabaret, s'entretenant avec deux dames masquées. C'étaient de celles qui font métier d'aller déjeuner au bord de l'eau, à la fraîcheur du matin, sans une pistole en poche, mais comptant sur la libéralité d'un galant matinal.

Mon écuyer était donc, comme 'je Tai dit, entre ces deux dames, faisant le gracieux & leur contant des douceurs, à ce que j'en pouvais juger du lieu où j'étais. Les bonnes âmes, le voyant prêt à prendre feu, le prièrent sans plus tarder de commander le déjeuner. Mais comme sa bourse était aussi froide que son cœur était brûlant... les compliments se figèrent sur ses lèvres ; il lui passa une sueur froide & il commença en bredouillant à les payer de méchantes excuses.

Les dames, voyant alors quelle sorte d'oiseau elles avaient chassé, le plantèrent là en lui dévidant tout un chapelet d'injures.

Je m'étais occupé pendant cette scène à ronger quelques feuilles d'artichaut, & ayant rempli ma cruche sans être aperçu de mon maître, je m'en retournai au logis en toute hâte. Je voulus balayer la chambre, qui en avait grand besoin, mais je ne pus trouver un méchant balai en toute la maison; & ne sachant point à quoi m'occuper, je résolus d'attendre avec patience jusqu'à midi le retour de mon maître, espérant qu'il rapporterait quelque chose pour notre dîner.

Je l'attendis en vain ; deux heures sonnèrent, & il n'était pas revenu. Je perdis patience, & pressé de la faim qui, comme on dit, fait sortir le loup du bois, je sortis de ma tanière, fermai la porte, & ayant mis la clef où il me Tavait commandé, je m'en allai reprendre mon premier métier.

J'allais demandant mon pain de porte en porte, d'une voix basse 6c languissante, le corps ployé en deux, les bras en croix sur la poitrine, les yeux tournés vers le ciel, & le nom de tous les saints à la bouche, ne manquant pas de m'arréter aux maisons qui avaient le plus d'apparence.

J'avais sucé, pour ainsi dire, ce métier avec le lait; èc j'en avais appris tous les secrets & tout le fin de mon aveugle, qui était un grand maître. Je me servis si bien de ses leçons en cette occasion qu'avant que quatre heures eussent sonné, malgré le peu de charité de nos bourgeois & la récolte qui n'avait point réussi cette année, j'eus mis, par mon savoirfaire, quatre bonnes livres de pain à l'abri dans mon eftomac & deux livres pour le moins dans mes poches.

Je m'en retournai au logis, & en passant par le marché, une bonne femme me donna pour Tamour de Dieu un morceau de pied de bœuf & un peu de tripes cuites.

Don Cléophas était rentré ; il avait déjà plié son manteau

sur le banc & se promenait à grands pas dans la cour. Quand je refermai la porte de Tallée, il vint à moi : je croyais que c'était pour me gronder d'être rentré si tard, mais Dieu Tavait fait d'une humeur fort pacifique. Il me demanda seulement d'où je venais.

— Ma foi, monsieur, lui dis-je, j'ai tenu bon jusqu'à deux heures sonnées, & comme vous ne reveniez pas, j'ai été par la ville me recommander aux gens de bien : ils m'ont donné ce que vous voyez, ajoutai-je en lui montrant le pain & les tripes que je rapportais sur une feuille de chou.

Je m'aperçus bien que cette vue le réjouissait. Il me dit pourtant :

— Mon pauvre enfant, voyant que tu tardais tant à rentrer, j'ai dîné. Pour toi, tu as fort bien fait : il vaut mieux demander au nom de Dieu ce qui nous manque, que de l'aller dérober. Prends seulement garde, pour mon honneur, qu'il ne paraisse pas que tu es à mon service. Cela te sera facile; je ne suis pas fort connu dans cette ville, & plût à Dieu que je n'y fusse jamais venu.

— Hélas! monsieur, lui dis-je, & de quoi vous allez-vous mettre en peine ? Le monde a autre chose à faire que de venir me le demander, & je vous jure que je n'irai pas chercher les gens pour leur en parler.

— Mange, mon pauvre Lazarille, me dit-il, nous serons bientôt à notre aise, s'il plaît à Dieu, quoique, à te dire la vérité, cette maison me porte malheur. Depuis que j'y suis entré, rien ne me réussit! Il faut qu'elle soit placée sous quelque mauvaise étoile : il y a des maisons comme cela qui ne sont pas heureuses & qui portent malheur à ceux qui y demeurent. Celle-ci eft de ce nombre, il n'en faut pas douter. Mais je te promets qu'après que ce mois-ci sera passé, je n'y demeurerai pas, quand même on voudrait m'en faire présent.

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