‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 19 sur 44 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Un pied de bœuf bon à plusieurs sauces. — La bourse de velours.

JE m'assis sur le bout du banc de pierre & je me mis à manger sans plus me faire prier. Je voyais du coin de l'œil mon pauvre écuyer qui tenait son regard attaché sur la feuille de chou qui me servait à la fois de table & de nappe.

Je prie Dieu d'avoir autant de pitié de moi que j'en eus alors de ce pauvre homme : je ressentais sa peine comme si elle était mienne, & mon expérience me la rendait plus sensible encore. Je ne savais si je devais Tinviter. Comme il m'avait dit qu'il avait dîné, j'appréhendais qu'il ne se fît un point d'honneur de me refuser; mais enfin je souhaitais sincèrement de le tirer de l'embarras où je le voyais, & de lui faire partager ce que j'avais ; aussi bien avais-je de quoi lui faire faire bonne chère.

Nous fûmes bientôt satisfaits l'un & l'autre. Il s'approcha de moi en se promenant, & dès qu'il me vit commencer à manger, il me dit :

— Lazarille, je n'ai jamais vu de garçon au monde qui mange de meilleure grâce que toi; &, à te voir faire, il n'y a personne à qui l'appétit ae vienne, quelque dégoûté ou quelque rassasié qu'il soit.

« Ma foi ! pensai-je en moi-même, avec la faim qui te presse, Teau te viendrait à la bouche en face d'une assiette de pois chiches. »

Voyant qu'il en venait où je Tavais souhaité, je voulus laider de mon côté, & je lui dis :

— Monsieur, la bonne besogne fait le bon ouvrier. Ce pain eft si tendre, & ce pied de bœuf si bien cuit & si bien assaisonné, qu'il donnerait envie d'en manger à quiconque le verrait.

— Comment! un pied de bœuf? s'écria-t-il en mmterrompant.

— Oui, monsieur, lui répliquai- je, un pied de bœuf.

— Ah! si cela eft, reprit-il, je puis te dire que tu as là le meilleur morceau qui se mangera jamais, & qu'à mon goût il n'y a ni perdrix, ni faisans qui le vaillent.

*— Voulez-vous en faire l'essai, monsieur? lui dis-je en lui mettant le pied de bœuf entre les mains, avec deux morceaux de pain (les meilleurs que j'eusse); goûtez-en, vous verrez en effet que c'eft un manger de roi.

Il s'assit à côté de moi, &, sans se faire prier davantage, il Be mit à manger, ou plutôt à dévorer ce que je lui avais donné; à peine les os s'en sauvaient-ils.

— Oh! disait-il, l'excellent morceau que ce serait avec Une petite sauce à l'ail !

« Oh ! disais-je à part moi, que tu le manges bien à une tneilleure sauce ! »

— t^arbleu! ajouta-t-il à la fin, il faut avouer que j'ai hiangé ce pied avec autant d'appétit que si je n'avais rien pris de la journée.

Cette réflexion était si trifte au fond, que je détournai la tête pour qu'il ne vît pas rouler une grosse larme sur ma joue.

Après s'être essUyé les lèvres & les mouftaches, il me demanda le pot à l'eau, que je trouvai tout plein, comme je

l'avais apporté du ruisseau ; puisqu'il avait oublié de boire, jugez s'il s'était souvenu de manger. Après qu'il eut bu, il m'invita à faire de même.

Nous passâmes huit ou dix jours de cette manière : c'eftà-dire que mon pauvre hère de maître ne manqua point chaque matin d'aller humer l'air par les rues, avec sa démarche grave & ses allures d'Infant, me laissant le soin de pourvoir à notre subsiftance.

Je réfléchissais souvent aux caprices de la fortune, qui, après m'avoir tiré des mains de deux maîtres avares avec lesquels je mourais de faim, m'en avait fait rencontrer un qui, bien loin de me donner du pain, avait besoin que je lui en donnasse moi-même. •

Je m'attachai pourtant à lui, car je voyais bien qu'il ne pouvait faire autre chose, & je le plaignais sincèrement. Souvent même je me privais de quelque chose pour pouvoir porter au logis de quoi lui donner à manger.

Un matin qu'il était en train de faire ses ablutions dans la cour, je fouillai dans son haut-de-chausses, qu'il avait laissé au chevet, & je n'y trouvai qu'une petite bourse de velours brodé toute repliée, dans laquelle il n'y avait aucune pièce de monnaie, & qui ne devait pas en avoir renfermé une seule depuis dix ans au moins. « Il eft pauvre & misérable, me disais-je, & personne ne peut donner ce qu'il n'a point. Combien de gens aujourd'hui sont bien mis & de bonne mine, & qui n'ont pas un maravédis dans la poche ! Le proverbe qui dit : Tout ce qui reluit n est pas or y est une grande vérité. »

Il n'en était point de môme de l'avare curé & du vilain aveugle, qui me faisaient mourir de faim, quoique Dieu leur donnât du bien de refte qui ne coûtait à l'un qu'un Pax tecuniy & à l'autre un Dieu vous le rende. C'étaient ces tigres que j'avais raison de haïr; mais, pour le pauvre écuyer, il méritait qu'on eût pitié de lui.

En vérité, quand je rencontre encore aujourd'hui de sem-

blables gens avec cet air de qualité & cette démarche affectée, j'en suis touché de compassion, m'imaginant toujours qu'ils vivent dans une misère pareille à celle de don Cléophas.

Une chose seulement me déplaisait en lui : sa sotte vanité; j'aurais voulu qu'il se fût un peu mieux connu, & qu'il n'eût pas fait tant de façons avec tant de pauvreté. Mais c'eft un mal sans remède à l'égard de ces sortes de gens, & il serait inutile d'entreprendre de les guérir; car quoiqu'ils n'aient pas le vaillant d'une réale dans leur poche, leur démarche superbe doit aller son train. Dieu veuille y remédier, autrement ils mourront en ce péché; cependant, faute de ces genslà, on ne 4)ourrait plus trouver à placer le proverbe : Gueux & glorieux.

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