CHAPITRE XV
Les extrémités où Pécuyer & La\ariUe furent réduits par un règlement de police. Dieu leur envoie une pistole.
JE vivais donc assez tranquille, sinon heureux, auprès de ce pauvre maître. Mais la fortune me gardait bien d'autres épreuves. L'année se trouva, comme je Tai dit, peu fertile en blé; ce qui donna lieu à un règlement de police, par lequel il fut ordonné à tous les pauvres étrangers de sortir immédiatement de la ville, sous peine du fouet. Or cette ordonnance fut exécutée avec tant de rigueur, que les quatre jours suivants ce n'étaient que bandes de gueux qu on menait fouetter par les carrefours.
J'en fus si fort effrayé, que je n'osai plus me risquer à demander mon pain. Il fallait voir l'abftinence où l'on vivait dans notre maison & le silence que nous y gardions. Nous passâmes trois jours entiers sans mettre un morceau sous la dent, ni dire une parole. Bien me prit d'avoir fait connaissance avec quelques pauvres femmes du voisinage qui filaient du coton à faire des bonnets. Elles me sauvèrent la vie en cette occasion-là. Leurs ressources n'étaient pas grandes, & le secours que j'en tirai était peu de chose; mais il suffit cependant à m'empécher de mourir de faim.
J avais plus de pitié de mon écuyer que de moi-même.
Je ne sais ni de quoi il vivait, ni où il allait, ni ce qu'il faifiait; mais si vous l'eussiez vu revenir chaque jour à V Angélus dg midi, rasant la muraille, le ventre plat, le corps étiré, & allongeant le col comme un lévrier, il vous aurait fait pitié.
Il se plantait sur la porte, un cure-dents entre les lèvres, quoiqu'il n'y eût rien à curer à ses dents ; mais il fallait en faire la grimace pour son honneur; & revenant toujours à 5es moutons :
— Il faut bien, disait-il, que ce soit cette maudite maison qui nous porte malheur; j'en suis de plus en plus convaincu. Vois, ajoutait-il en se tournant vers moi, comme elle eft lugubre, trille & obscure. Il ne faut s'attendre à rien de bon tant que nous y serons. Il me tarde bien que le mois soit achevé pour en sortir.
Nous vivions en cette misère, persécutés par la famine, lorsqu'un jour, je ne sais par quelle aventure, il tomba une piftole au pouvoir de mon maître. Il vint au logis aussi content que s'il eût eu le trésor de Venise; il me la donna tout transporté de joie, en me disant :
— Tiens, Lazarille, Dieu commence à ouvrir sa main. Va-t'en au marché, achète du pain, du vin & de la viande ; il faut aujourd'hui crever un œil au diable. Et afin que ta joie soit entière, sache, ami, que j'ai loué une autre maison, & que nous ne demeurerons plus dans ce logis de mauvais augure que le refte de ce mois-ci. Que maudits soient le gîte, continua-t-il sans me donner le temps de lui répondre, & celui qui en a pose la première pierre; c'eft bien pour mon malheur que j'y ai mis le pied. Par saint Ildefonse, depuis que j'y demeure, il neft entré dans mon corps ni vin ni viande, & je n'ai pas eu un moment de repos. Aussi je crois qu'on aurait peine à en trouver une plus mal percée, plus obscure & plus trifte. Va, & reviens vite, nous allons dîner aujourd'hui comme deux rois.
Je pris ma piftole & ma cruche, & j'enfilai la rue tirant vers le marché, avec la joie que vous pouvez vous imaginer; mais elle ne dura guère, comme vous allez voir, car ma mauvaise chance devait toujours me jouer un tour de sa façon.
Comme je marchais par la rue, remerciant Dieu du secours qu'il nous avait envoyé, & comptant sur mes doigts tout ce que je pourrais acheter avec mon argent, je vis déboucher de Tautre bout de la rue un mort qu'on portait en terre, accompagné de plusieurs pénitents de Tordre de la Miséricorde, qui psalmodiaient les psaumes des trépassés, & d'un grand convoi d'hommes. Je me rangeai contre la muraille pour leur faire place , & après que le corps fut passé, je vis une femme (apparemment celle du défunt qu'on allait enterrer) vêtue de deuil & suivie de plusieurs vieilles qui pleuraient comme des Madeleines. Pour témoigner Texcès de sa douleur, j'entendis la veuve s'écrier d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Hélas! mon pauvre mari! où va-t-on vous porter? On vous entraîne dans cette demeure trille & malheureuse, dans cette maison lugubre & obscure où jamais on ne boit ni ne mange.
Notre logis me parut si bien dépeint par ces paroles, que l'épouvante m'ôta la respiration, m'imaginant qu'on allait porter ce mort chez nous.
Je coupai le convoi avec la vitesse d'un lévrier, & abandonnant le chemin du marché, je courus à perdre haleine vers notre maison, où, étant entré, je tirai les verrous de la porte, invoquant l'aide & l'assiftance de mon maître, l'embrassant même, afin qu'il vînt m'aider à en défendre l'entrée.
Il en fut d'abord un peu ému, & me dit :
^- Qu'eft-ce qu'il y a, mon garçon? Pourquoi cries-tU ainsi ? Qu'as-tu ? & pourquoi fermes-tu la porte si précipitamrncnt & d'une telle furie ?
— Oh! monsieur, lui dis-je, accourez ici promptement, car on nous apporte céans un mort.
— Comment! un mort? me répondit- il.
— Je Tai rencontré dans le haut de la rue, lui dis-je, & sa veuve criait, tout en marchant : « O Dieu ! où va-t-on vous porter, mon pauvre mari ? On vou$ entraîne dans la maison trille & malheureuse, dans la maison lugubre & obscure, dans la maison où Ton ne boit ni ne mange ! » On nous l'apporte droit ici, monsieur.
Mon maître, ayant compris ma naïveté, éclata si fort de rire, qu'il fut longtemps sans pouvoir parler. Cependant j'avais verrouillé la porte, & m'étais adossé contre pour plus de sûreté. Le convoi & le trépassé passèrent, & néanmoins je croyais toujours qu'on allait le porter ch ez nous. Enfin quand mon maître eut assez ri, il me dit en m'embrassant, pour me rassurer :
— Je comprends, mon pauvre Lazarille, que les paroles de la veuve aient pu te faire penser que nous allions recevoir cette trille visite; mais puisque Dieu en a autrement disposé, & qu'ils passent outre, ouvre la porte, & va chercher à dîner.
— Monsieur, lui dis-je d'une voix suppliante, au nom de Dieu, attendez qu'ils soient loin d'ici !
A la fin, mon maître, voyant mon obllination, vint luimême à la porte de la rue, l'ouvrit malgré mes supplications & me força à sortir. Je repris en courant le chemin du marché. J'achetai du pain, du vin & de la viande cuite, & je rentrai au plus vite. Notre repas était magnifique, & nous fûmes les gens les plus heureux du monde tant qu'il y eut de quoi manger. Ce fut le seul jour où je me rassasiai dans cette trille & pitoyable demeure.