‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 21 sur 44 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Les raisons qui avaient fait venir Vécuyer à Tolède. Il entretient La:{arill€ de ses biens & de ses talents qui ne lui servaient à rien.

LES jours suivants se passèrent sans incidents, ou, pour mieux dire, sans accidents. J'avais reconnu, dès le premier jour que j'étais avec don Cléophas, qu'il était étranger, par le peu de connaissances qu'il avait à Tolède, & je désirais savoir ce qui l'avait décidé à venir s'établir dans cette ville. Ma curiosité fut enfin satisfaite. Un jour, se trouvant plus content que d'ordinaire, parce que nous avions eu raisonnablement de quoi dîner, il me conta toutes ses affaires.

lime dit qu'il était de la Vieille-Caflille, & qu'il n'avait quitté son pays que pour n'être pas obligé d'ôter son chapeau à un homme de qualité de s(5n voisinage.

— Mais, monsieur, lui dis-je, s'il était au-dessus de vous par sa naissance & ses richesses, comme vous Tavouez, il me semble que vous pouviez le saluer le premier sans vous faire tort, puisque, de son côté, il ne manquait pas de civilité.

— Ton observation eft jufte, me dit-il. II était plus puissant que moi, & me rendait mon salut; mais, enfin, il devait commencer une fois, & me forcer à me laisser sahier le pre-

mier, en me prenant la main lorsqu'il voyait que je la portais au chapeau.

— Pour moi, monsieur, dis-jc, il me semble que je ny aurais pas regardé de si près,

— Oui, toi, interrompit-il, qui çs jeune encore, & qui ne peux comprendre ces qucftions de dignité personnelle, qui sont aujourd'hui toute la richesse des gens qui en font profession. Mais apprends que, tout simple écuyer que je suis, si j'avais rencontré un prince par la rue, & qu'il ne m'eût pas ôté le chapeau, je dis bien ôté, j'aurais su, par saint Michel ! à la première rencontre, entrer dans une maison, feignant d'y avoir affaire, ou prendre par une autre rue, afin de ne plus me trouver sur son passage & d'être obligé de le saluer. Vois-tu, continuait-il. Dieu & le roi exceptés, un gentilhomme ne doit rien à personne; & il n'eft pas jufle qu'il déborde d'un seul point de son droit, tant qu'il n'a rien à se reprocher d'ailleurs.

Il me souvient, poursuivait-il, qu'un jour je donnai une verte leçon à un officier, & je faillis le rosser d'importance, parce qu'en me rencontrant il me salua d'un : Dieu vous garde, monsieur ! — Apprenez à parler, monsieur le coquin, lui dis-je; vous croyez donc avoir affaire à quelque ruftre comme vous, avec votre : Dieu vous garde! Il ne se le fit plus dire après cela; &, dé si loin qu'il me voyait, il ne manquait pas de mettre le chapeau bas & de me parler comme il le devait.

Je ne pus m'empêcher de lui dire en l'interrompant :

— Comment, monsieur^ eft-cc que de dire : Dieu vous garde! à un homme, c'eft lui faire tort?

— Que tu es sot, mon garçon ! me répondit-il. Cela eft bon à de petites gens ; mais à une personne de ma qualité, on ne doit pas moins donner que du très-humble serviteur, ou du serviteur tout court, si celui qui me parle eft gentilhomme comme moi. Et tu peux voir par là si c'était à tort

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que je ne pouvais m'accommodcr de la manière d'agir de ce noble de chez nous, dont je t'ai parlé, & qui me venait sangler d'un : Dieu vous garde ! en toutes les rencontres. Non, morbleu ! je ne souffrirai jamais au monde qu'un autre que le roi me donne du : Dieu vous garde ! à moins qu'il ne mette un monseigneur au bout pour l'adoucir.

•<( Où suis-je donc tombé, dis-je à part moi, & quel secours dois-je espérer d'un homme qui trouve mauvais qu'on prie Dieu qu'il l'assifte. »

— Je ne suis pas vraiment si misérable, reprit don Cléophas, que je ne possède chez nous en pleine propriété, à seize lieues seulement des beaux coteaux de Valladolid, un grand terrain à bâtir des maisons qui pourraient valoir deux cent mille maravédis & davantage même, selon la dépense qu'on y voudrait faire. J'ai un colombier, qui eft ruiné présentement à la vérité ; mais, à le faire rebâtir, ce serait une rente de deux cents pigeons. Je ne parle pas de cejit autres choses de cette importance, que j'ai abandonnées pour nepas mettre mon honneur en compromis.

Je m'étais retiré en cette ville croyant y trouver quelque bon établissement, mais les choses ne m'ont pas réussi comme je l'avais espéré. J'y trouve quelques ecclésiaftiques, avec lesquels je pourrais prendre parti, mais ce sont des gens avec qui on a son pain taillé, & qui ne feraient pas un avantage à un honnête homme, quand tout l'univers s'en mêlerait.

Il y a des marquis qui me souhaiteraient pour écuyer; mais il faut se mettre à toute besogne avec ces messieurs-là , & si vous leur marchandez un : Dieu vous bénisse ! ils vous donnent congé sans aucune indemnité; avec eux, il faut se contenter le plus souvent de ce qu'on a pu tirer avec les dents. Tout au plus, lorsque le remords de la conscience les prend, pour récompense de vos services, ils vous jettent à la tête quelques vieux habits, & croient après cela que vous leur devez le reftc.

Mais quand on a le bonheur d'entrer au^ service de quelque grand seigneur, on se retire de misère.

Il eft bien certain que, si je trouvais quelqu'un qui me voulût prendre à son service, je me mettrais bientôt dans ses bonnes grâces, & je le servirais à sa fantaisie. Je saurais lui mentir tout aussi bien qu'un autre, & me rendre agréable par tous les moyens qui sont aujourd'hui en usage- J'applaudirais indifféremment à toutes ses adions bonnes ou mauvaises, je ne lui dirais jamais rien de fâcheux, quelque avantage qui pût lui revenir d'un bon avis. Je m'attacherais à ses intérêts tant que les choses se passeraient sous ses yeux ; mais je ne me tuerais pas de bien faire lorsqu'il m'aurait perdu de vue. Je lui témoignerais mon zèle aux dépens des domeftiques, que je gronderais toutes les fois que je serais à portée d'être entendu de lui. Je saurais donner adroitement le coup d'aiguillon à ceux contre lesquels je le verrais en colère, en faisant semblant de les excuser. Je dirais du bien de ceux qui auraient son approbation, & je raillerais impitoyablement ceux qui lui déplairaient.

Je tiendrais regiftre exad des aélions de tout le monde, pour pouvoir l'en entretenir. Enfin, je saurais bien mettre en usage toutes ces belles manières qui sont si fort du goût des grands seigneurs d'aujourd'hui. Car je sais vraiment qu'ils ne se piquent pas d'avoir auprès d'eux d'honnêtes gens; au contraire, ils les ont en aversion, les méprisent & les tiennent pour des bouches inutiles; gens qui n'entendent pas le monde, & dont l'entretien les fait bâiller, au lieu de les divertir. Ce sont à peu près les maximes des courtisans d^ temps, &, comme tu vois, j'en sais ce qu'il en faut savoir si j'étais assez heureux pour trouver l'occasion de me produire. Mais, comme dit le proverbe, il n'y a pas de bonheur pour les gens de bien, & il faut faire tout autrement qu on ne pense pour réussir dans ce monde.

Il leur donna de lort bonnes paroles & les assura qu'il attait sonir pour changer une double piflole. <P, 77.)

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