‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 22 sur 44 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Comment Pécuyer fut interrompu par F arrivée de ses créanciers»

MON pauvre écuyer était en si bon train, & il s'étendait avec tant de plaisir sur cette matière, qu'il n'aurait cessé de parler de longtemps, s'il n'eût été interrompu par un homme & une vieille femme qui entrèrent de compagnie : le premier pour lui demander le loyer de la maison, & l'autre la location du lit.

Ils firent leurs comptes, & il se trouva qu'il leur devait pour deux mois plus qu'il n'aurait pu amasser dans un an, c'eft-à-dire douze à treize réaies.

Il leur donna de fort bonnes paroles, les assura qu'il allait sortir pour changer une double piftole, & qu'ils n'avaient qu'à revenir sur le soir pour toucher leur argent.

Il Sortit à la vérité , mais il ne revint plus. Ses créanciers ne manquèrent pas de se rendre chez nous à l'heure convenue ; mais ils furent obligés de remettre la partie au lendemain, parce qu'il était fort tard & qu'ils ne le trouvèrent point. Je n'osai pas coucher seul au logis. J'allai chez nos voisines. Je leur contai ce qui se passait, & je couchai chez elles.

Le matin, les créanciers revinrent à la charge, & s'adres-

sèrent aux voisines pour avoir des nouvelles de l'écuycr; mais Toiseau était déniché. Les bonnes femmes lui dirent : « Voici son valet & la clef de la maison; c'eft tout ce que nous savons. »

Ils me demandèrent ce qu'était devenu mon maître; je leur répondis que je n'en savais rien, & qu'il n'avait plus reparu depuis qu'il était sorti pour aller changer la double piftole, que j'appréhendais fort qu'il n'eût emporté la monnaie de la pièce & ne nous eût plantés là.

Les créanciers, ayant compris ce que je venais de leur dire, vont chercher un alguazil & un greffier, reviennent tous quatre ensemble, m'appellent, prennent la clef, font venir des témoins, ouvrent la porte & entrent pour saisir & vendre les effets de mon maître afin de solder leurs créances.

Ik parcoururent toute la maison, qu'ils trouvèrent aussi vide qu'une cornemuse. Ils me demandèrent alors ce qu'étaient devenus les meubles, les coffres, les tapisseries & la batterie de cuisine.

— Je ne sais ce que vous me demandez, leur répondis-je.

— Assurément, dirent les créanciers, on a tout enlevé cette nuit. Saisissez-vous du valet, monsieur l'alguazil; il faut qu'il nous dise dans quel endroit les meubles ont été portés.

L^alguazil vint à moi, & me prenant par le collet, me dit pour m'effrayer que si je ne découvrais tout, il m'allait faire jeter dans une basse fosse.

Je ne m'étais jamais trouvé à pareille noce. J'avais été souvent pris par le collet, mais à petit bruit & d'une manière moins brusque : savoir, en conduisant Taveugle, afin de lui montrer le chemin qu'il ne voyait pas.

La peur me prit & je promis, en pleurant, de dire tout ce qu'ils voudraient.

— Voilà qui eft bien, me dit l'âlgUazil en se radoucissant; réponds à toutes les questions, & n'aie point peur.

Le greffier s'assit sur le banc de pierre, pour écrire son inventaire, & me demanda en quoi consiftaient les biens de Técuyer.

— Monsieur ,• lui dis-je , mon maître , à ce qu'il m'a dit, possède une fort belle place, propre à bâtir des maisons. Il a outre cela un colombier; il eft vrai qu'il eft à présent ruiné.

— Bon, dirent les créanciers, si peu que cela puisse valoir, il y en aura toujours assez pour nous payer.

— Mais en quel endroit de la ville se trouvent donc la place & le colombier? me demanda le greffier.

— C'eft dans son pays, & non pas en cette ville, répondis-je.

— Par ma foi, nous voilà bien lotis! dirent-ils tous ensemble.

— Et de quel pays eft-il donc? continua le greffier.

— Il m'a dit qu'il était de la Vieille-Caftille, répliquai-je. L'alguazil & le greffier éclatèrent de rire à cette dernière

réponse, & dirent à ceux qui les avaient appelés :

— Il est inutile d'en demander davantage, & en voilà assez pour vous payer, quelque grande que soit la somme qui vous eft due.

— Voyez-vous, mes bons messieurs, leur dirent alors les voisines qui étaient présentes, vous parlez à un pauvre innocent qui n'eft avec l'écuyer que depuis peu de jours, & qui ne sait non plus ses affaires que vous. Hélas ! le pauvre enfant eft tous les jours chez nous; nous lui faisons toute la charité que nous pouvons, & nous l'avons empêche jusqu'ici de mourir de faim.

Comme on reconnut mon innocence, on ne me demanda plus rien. L'homme & la vieille n'en furent pas quittes à si bon marché. Il fut question de savoir qui payerait les frais, & il y eut grand débat à ce sujet, lorsque l'alguazil & le greffier demandèrent leurs vacations.

Les créanciers prétendaient que, puisqu'il n'y avait rien dans la maison, il n'y avait point de saisie à faire, & par conséquent point de vacation à payer. Les autres avançaient qu'ils avaient abandonné des affaires où il y avait beaucoup à gagner, pour se charger de celle-ci sur leur parole.

Enfin, après avoir crié & bien tempêté de part & d'autre, pour conclusion Talguazil & le greffier chargèrent de la couverture qui appartenait à la vieille femme un portefaix qui vint à passer fort à propos devant la maison.

Quoique la charge fût assez légère, il ne fut pas seul à la porter; les officiers de justice & les créanciers se mirent à la tirailler chacun par un bout, jouant à qui l'aurait ; & les plus faibles se laissant entraîner par les plus forts, ils allèrent je ne sais où vider leur différend. Je ne vous dirai pas ce qui en arriva par la suite ; mais je jurerais bien que la couverture paya pour tous, car elle n'était pas assez vaillante pour résilier longtemps à leurs secousses.

C'eft ainsi que mon troisième maître m'abandonna, & que, par un deflin assez bizarre, il m'arriva ce qui n'eft peut-être jamais arrivé à d'autres qu'à moi ; car si l'on voit tous les jours des valets quitter leur maître, on voit rarement des maîtres abandonner leur valet.

Page 1