‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 23 sur 44 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

La^aritle entre au service (Tun moine de la Merci, 6 devient ensuite

le valet d*un porteur défausses bulles.

IL me fallut chercher un quatrième maître. Les bonnes voisines m'adressèrent à un moine de la Merci dont elles se disaient parentes. C'était un grand ennemi du chœur & de la table de communauté, qui n'aimait que le grand monde & les visites, & battait si bien le pavé du matin jusqu'au soir, que je suis assuré qu'il usait plus de sandales que tous les moines du couvent.

Je reçus de lui les premiers souliers que j'aie mis en ma vie ; mais, obligé comme j'étais de le suivre, je n'en eus pas pour huit jours. N'ayant pas d'ailleurs la force de supporter cette fatigue, je trouvai bon de le quitter.

Le hasard me fit rencontrer un cinquième maître; celui-là était un porteur de fausses bulles, franc scélérat S'il en fut jamais, & l'homme du monde le plus habile à faire marchandise des choses les plus saintes & à trouver des inventions pour la débiter. Quand il arrivait dans un village pour vendre ses bulles, il rendait sa première visite au curé ou à ses vicaires, pour les mettre dans ses intérêts par quelques petits présents, tels que citrons, oranges, melons, pêches, ou quelque autre fruit de la saison, mais de peu de valeur; il

les gagnait par ce moyen, afin qu'ils favorisassent son dessein en convoquant les paroissiens pour prendre ses bulles.

Avant de les aborder, il savait par avance tout ce qu'il çvait intérêt à connaître. Si c'étaient d'habiles gei^g, il n'avait garde de leur parler latin, il se contentait de leur faire ses compliments en espagnol; s'il rencontrait des ignorants ou de ceux qui sont ordonnés plutôt pour leurs biens que pour leur capacité, il faisait l'Ariftote & les entortillait dans un interminable galimatias.

Quand il ne pouvait pas débiter ses bulles en prenant le droit chemin, ilcoupait sans scrupule par les sentiers de traverse ; & s'il ne parvenait pas à persuader aux gens ce qu'il voulait, les ruses ne lui manquaient point. Je n'en finirais jamais si je m'amusais à narrer ici tous les déteftables ftratagèmes que je lui vis mettre en œuvre, pendant que je fus avec lui. Je ne veux en citer qu'un seul, qui vous fera voir jusqu'où pouvaient aller son impiété & sa fourberie.

Il y avait deux ou trois jours qu'il prêchait pour ses bulles dans un village du diocèse de Tolède. Mais, quoiqu'il n'oubliât rien à son ordinaire pour les faire valoir , personne ne venait à lui pour en prendre, & il n'y avait pas apparence qu'on remuât. Il en était au désespoir, & se donnait au diable, qui lui inspira sans doute le plan dont il se servit.

Il fit donc savoir au peuple qu'il était sur le point de partir, & qu'il prendrait congé le lendemain, après avoir fait la dernière publication de sa bulle.

Il avait avec lui un alcade pour l'accompagner, & avec lequel il se mit à jouer après le souper. Ils feignirent une conteftûtion sur quelques coups de dés & en vinrent aux injures.

Mon maître appela l'alcade larron, & celui-ci le traita de faussaire. Le premier se saisit d'une vieille hallebarde qui se trouvait dans un coin, & l'autre empoigna un pot d'étain pour le lui jeter à la tête.

Aux cris que nous fîmes, les hôtes & les voisins ac-

coururent, & se mirent entre eux pour les empêcher de se massacrer.

Ne pouvant se rejoindre, ils en revinrent aux injures. L'alcade ne manqua pas d'appeler vingt fois mon maître faussaire, & de lui reprocher d'avoir fabriqué lui-même les bulles qu'il colportait.

Comme Ton vit qu'il n'y avait pas moyen de les mettre d'accord, on emmena l'alcade dans une autre maison^» & le porteur de bulles demeura dans Thôtellerie, furieux et plus rouge que la crête d'un dindon, Les hôtes & les voisins firent encore tous leurs efforts pour l'apaiser, mais ils n'y gagnèrent rien ; le sommeil les pressant, ils lui donnèrent le bonsoir, se retirèrent, & nous nous couchâmes.

Le lendemain matin, mon maître se rendit à l'église, fit sonner la messe & le sermon pour diftribuer sa bulle au peuple, qui était venu en foule.

Ceux qui avaient été témoins du débat du jour précédent ne manquèrent pas de raconter à leurs voisins ce qu'ils avaient ouï dire à Talcade, touchant le mérite & les vertus de la bulle qu'on venait leur débiter.

A entendre» murmurer les villageois, je crus nos affaires perdues en ce lieu-là, & j'aurais volontiers dit à mon maître de décamper au plus vite, si je l'eusse osé.

Étant monté au pupitre, il commença à exhorter les assiftants, par une prédication pleine d'onélion, à prendre sa bulle, & à ne pas ajouter foi aux calomnies de gens pervers , enfin à ne pas mépriser une indulgence toutepuissante.

Comme il était au milieu de son sermon, Talcade entra dans Téglise par la grande porte , & après qu'il eut fait son oraison, il se leva & commença à dire d'une voix haute & posée :

— Messieurs, faites, je vous prie, réflexion à ce que j'ai à vous dire par ce petit mais important discours; après

quoi je vous laisse la liberté de juger de la fausseté ou de la vérité des paroles de ce prétendu commissaire. * Je me suis laissé séduire par ce faussaire qui vous prêche, lequel, ayant profité de ma faiblesse, a su m engager afin que je le favorisasse en cette affaire, dont nous devions partager le gain; mais ayant reconnu le tort que je ferais à ma conscience & à vos intérêts les plus sacrés, & me repentant d'ailleurs du fait, je vous déclare ouvertement que les bulles qu'il prêche sont entièrement fausses, que c'eft lui seul qui en eft Tauteur. Or, afin que vous ne soyez pas dupés par cet impofteur, je protefte devant Dieu & toute l'assemblée que je ne me mêle plus directement ni indireélement de ses affaires, & que je le quitte dès à présent, lui & son indigne commerce, vous prenant tous à témoin, afin que, si, par la suite, il vient à être arrêté & châtié, je puisse me juftifier de l'avoir quitté & de vous avoir avertis de ses fourberies sacrilèges.

Ayant achevé son discours, quelques gens de bien qui se trouvaient près de lui voulurent se lever & le mettre dehors, afin d'éviter le scandale ; mais mon maître les en empêcha, & leur commanda, sous peine d'excommunication, de le laisser parler librement & de l'écouter en silence.

Comme il ne souffla mot, mon maître lui dit que, s'il voulait en dire davantage, il pouvait parler sans crainte. L'alcade lui répondit :

— J'ai bien autre chose à vous dire touchant vos fourberies, mais cela suffit pour le moment.

Sur quoi le commissaire, s'étant mis à genoux devant le pupitre, joignit les mains, & regardant le ciel, s'écria d'une voix inspirée :

— Seigneur Dieu, à qui rien n'eft caché dans ce monde, & qui savez tout ce qui s'y passe; à qui rien n'est impossible & qui pouvez tout; vous savez la vérité, & vous connaissez combien injuftement on m'accuse. Je lui pardonne,

Seigneur, du fond de mon âme, Tin jure qu'il m'adresse, afin que vous me pardonniez de même, & afin que vous ne fassiez aucune attention à celui qui ne sait ce qu'il fait ou ce qu'il dit. Mais quant à l'offense qu'il vous fait, je vous prie. Seigneur, de ne point dissimuler davantage, afin que ceux qui avaient dessein de prendre cette sainte bulle puissent être convaincus des faussetés de ce calomniateur & ajoutent foi à la vérité de mes paroles. Je vous supplie donc de faire en sorte (\ue par un prompt miracle le monde soit convaincu de la vérité : que si ce que vient de débiter ce misérable eft vrai, si je suis ce qu'il prétend, que ce pupitre fonde sous mes pieds & s'abîme avec moi à sept toises sous terre; ou si ce que je dis contient la vérité & que cet inspiré du diable mente, qu'il soit châtié 8i que sa malice soit connue de tous.

A peine mon dévot maître eut-il achevé son discours, que le fourbe d'alcade fit la culbute par-dessus son banc & tomba à la renverse ; sa tête sonna si rudement contre les dalles, que je le crus tué sous le coup. Mais il se mit aussitôt à hurler & à. se débattre des pieds & des mains, avec des grincements de dents & des grimaces horribles.

Les assiftants en furent tellement épouvantés qu'ils commencèrent à faire un tapage infernal. Les uns, touchés de compassion, disaient : « Dieu le délivre! » Les autres, moins miséricordieux, criaient : « Il eft bien châtié, & sa calomnie mérite une telle récompense. »

Les plus hardis d'entre eux se jetèrent sur lui. Les uns lui saisirent les mains, & les autres les jambes.

Jamais méchante mule ne rua de meilleur cœur que le malicieux alcade. Us étaient plus de quinze hommes sur lui, sans pouvoir s'en rendre maîtres; & s'ils lui laissaient une main ou un pied libre, ce n'était pas impunément, les regimbades & les coups de poing recommençaient de plus belle.

Pendant que les autres se faisaient gourmer, mou maître, à genoux devant le pupitre, les mains jointes & les yeux élevés au ciel, était tellement transporté en la divine essence, que ni les pleurs, ni les cris & le vacarme que Ton faisait dans Téglise ne pouvaient le détourner de sa contemplation.

Quelques braves gens s'approchèrent de lui, & Payant réveillé à force de crier, le prièrent de vouloir assifter ce pauvre malheureux qui se mourait, & de n'avoir aucun égard au passé ni à ses calomnies, puisqu'il en avait souffert une jufte punition; enfin, que s'il avait le pouvoir de le délivrer du péril & du mal qu'il endurait, il le fît pour l'amour de Dieu, d'autant plus que le châtiment célefte prouvait de refte la fausseté des accusations de ce malheureux.

Le saint homme, comme s'il se réveillait d'un doux somme, jeta sur eux & sur son compère un regard de compassion, & dit d'une voix ondueuse :

— Puisque ce même Dieu qui vient de donner une preuve si évidente de sa colère nous commande de ne point rendre le mal pour le mal, supplions-le avec confiance de faire grâce à ce grand coupable. ^

Étant descendu du pupitre, il leur recommanda alors de prier très-dévotement le Seigneur de vouloir pardonner à ce pécheur, & de lui rendre la santé & la raison en chassant le diable hors de son âme.

Ils se jetèrent tous à genoux & commencèrent à entonner les litanies avec les prêtres, devant l'autel, pendant qu'avec la croix & l'eau bénite mon maître allait vers l'alcade, sur lequel, après avoir chanté, les mains & les yeux levés au ciel, il commença une longue oraison qui fit verser un déluge de larmes aux vieilles dévotes ; suppliant le Seigneur, puisqu'il ne voulait pas la mort du pécheur, mais sa conversion, qu'il lui plût pardonner & donner vie & santé à ce suppôt de Satan, afin qu'ayant reconnu ses péchés il vînt à se repentir,

confesser ses péchés & publier la grande miséricorde de Dieu à son égard.

Cela fait, il fit apporter la bulle & la lui mit sur la tête ; & aussitôt le coquin d'alcade poussa un grand soupir, & commença peu à peu à se calmer. Lorsqu'il eut repris ses sens, il se jeta aux pieds du commissaire des bulles, & lui demandant pardon, il confessa que tout le mal & toutes les médisances qu'il avait dites provenaient de l'inspiration du diable, qui voulait empêcher que, par la distribution de ces merveilleuses bulles, il n'arrivât un grand bien au peuple chrétien.

Mon maître lui pardonna & l'embrassa devant tous en lui rendant son amitié. Ce qui causa tant d'empressement parmi les assiflants à prendre la bulle, qu'il n'y eut personne dans tout le bourg, maris & femmes, garçons & filles, valets & servantes, qui n'en voulût tâter.

Quelques esprits plus clairvoyants devinèrent ce beau lliyflère, mais ils n'osèrent parler, de peur de se faire assommer.

La nouvelle du prétendu miracle se répandit bientôt dans les villages circonvoisins, de sorte que, quand nous y arrivâmes, mon maître n'eut pas besoin de prononcer aucun sermon, ni même d'aller à l'église; les bons paysans vinrent en foule à la porte de notre hôtellerie, où ils s'arrachèrent nos petits morceaux de parchemin avec autant de furie que sî on leur eût distribué gratis des oranges de Murcie.

Je vous avoue franchement que, lorsqu'il joua ce tour, j'y fus pris comme beaucoup d'autres; mais les railleries que je lui en entendis faire depuis avec l'alcade me firent comprendre toute la perversité de ce fieffé coquin ; & comme j'avais horreur de servir un pareil maître, je le quittai un beau matin,.après être refté six mois à son service, qui était d'ailleurs très-fatigant.

Depuis lors j'ai pensé souvent que j'avais couru grand

risque d'être grillé tout vif en sa compagnie ; car le Saint- Office, qui n'économise pas les fagots quand il s'agit de brûler des hérétiques, pouvait, sous prétexte que le proverbe dit : Tel maître y tel valet ^ me faire les honneurs d'un san-benito de toile soufrée, ornée de toute une légion de diables.

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