CHAPITRE XIX
La^arille valet de peintre, marchand d^eaUy recors y & enfin crieur
public.
J'entrai chez un peintre d'enseignes pour broyer ses conleurs; mais je me lassai bientôt de ce métier, qui me rompait les bras & me rapportait tout jufte de quoi ne pas mourir de faim.
Comme je me voyais déjà grand, je songeais à chercher quelque emploi plus lucratif, quand un jour, en entrant dans la cathédrale, je me trouvai nez à nez avec un chapelain qui m'envisagea avec attention, & me trouvant probablement à son gré, me prit à son service & me confia un âne, quatre barriques & un fouet, avec lesquels j'allai vendre de l'eau par la ville.
Ce fut là le premier pas que je fis vers les bons jours de ma vie; nous avions réglé nos affaires de cette manière : je donnais trente maravédis par jour au chapelain & le samedi je travaillais pour moi. J'avais en outre tout le surplus que je pouvais gagner dans la semaine en sus des trente maravédis qu'il me fallait verser chaque soir à mon maître.
Je ménageai si bien mes économies qu'au bout de quatre ans je me trouvai en état d'acheter, chez le fripier, un vieil
habit de drap de Frise, & une grande épée à garde antique du temps de Roland.
Me voyant si bravement équipé, je remis à mon maître râne & tout Tattirail, en lui déclarant que je n'étais pas homme à m'amuser plus longtemps à cette gueuserie, & je pris congé de lui.
Ayant quitté le chapelain, je pris parti avec un officier de juftice pour lui servir de recors ; mais je ne reftai pas longtemps avec lui. Depuis certaine nuit où quelques bretteurs, poursuivis par la juftice, sortirent d'un* cabaret borgne qui leur servait de lieu de refuge pour nous donner la chasse à grands coups de bâton, je n'eus plus le cœur au métier. Mon maître, qui fut assez sot pour les attendre de pied ferme, reçut une effroyable raclée de bois vert; quant à moi, je leur fis bien voir que j'avais les jambes plus longues que Fillustre rapière qui me battait les jarrets.
Je pris congé de l'officier peu de temps après, 8c ne pensai plus qu'à trouver un emploi où je pusse vivre en repos & mettre quelques^jnéales de côté pour mes vieux jours. Le bon Dieu m'a assifté & m'a fait choisir un métier où je trouve fort bien mon compte.
Grâce à mes amis & à quelques personnes de qualité, j'ai obtenu l'office royal que j'ai longtemps sollicité, parce que je voyais quels revenants-bons en tiraient ceux qui en étaient inveftis .
Je l'exerce aujourd'hui avec honneur & profit; l'office consifte à mettre en vente par les carrefours le vin qui se débite dans la ville, à demander des nouvelles des choses égarées, à faire les enquêtes & criées, enfin à accompagner ceux que la juftice a condamnés & faire savoir
au peuple leurs bonnes qualités ; en un mot, je suis crieur public.
Je me suis trouvé si propre à exercer cet emploi, & j'y ai si bien réussi dès mon début, que j'ai plus d'occupation à moi
seul que tous mes confrères. Si quelqu'un a du vin à vendre, s'il s'eft égaré quelque chose, ou s'il arrive quoi que ce soit où un crieur soit nécessaire, on va s'adresser à Lazarille de Tormes, & Ton ne croirait pas réussir si Ton chargeait un autre que lui de l'affaire !