CHAPITRE XX
La^arille se marie avec la servante éPun corrégidorS devient un mari
très-complaisant.
JAi l'honneur d'être employé présentement par M. le corrégidor; mon patron eft un vieux garçon ; je lui crie ses vins depuis quelque temps, & m'ayant trouvé honnête & économe, il m'a marié avec sa servante.
Considérant qu'il ne me pouvait revenir que du bien d'un parti comme celui-là , je l'ai laissé faire; je me suis marié, & je ne m'en repens pas.
La femme qu'il m'a donnée eft une bonne ménagère, & M. le corrégidor m'aide & me protège à sa considération. Il lui fait présent tous les ans de la valeur d'une charge de blé ; la viande ne me manque pas à Pâques, & de temps en temps nous recevons un panier de vin; il me donne ses vieux habits, qui me sont un peu larges , mais ma femme, qui est fort adroite, les met à ma taille. Il nous a loué une petite maison qui communique à la sienne, & nous dînons chez lui fêtes & dimanches.
Les mauvaises langues, qui ne manquent jamais & ne veulent point laisser vivre les gens en repos, firent toutes sortes de suppositions & de commentaires sur ce que ma femme allait faire la chambre & apprêter le souper du corrégidor.
Mais Dieu bénisse les bavards & leur fasse connaître le tort qu'ils ont de médire du prochain. Je comprends ce qu'ils veulent dire, mais je sais que ma femme eft incapable de s'amuser à ces bagatelles-là.
Cependant, ce qu'il y a de vrai,c'efl que M. le corrégîdor m'a promis bien des choses^ & que je crois qu'il me tiendra parole ; pour me mettre l'esprit tout à fait en repos, il me souvient qu'un jour il me parla à cœur ouvert devant ma femme.
— Lazarille de Tormes, mon ami, me dit-il, qui s'arrête aux méchants propos fera toujours mal ses affaires. Je te dis cela parce que peut-être cherchera -t-on à te faire trouver mauvais que ta femme vienne si familièrement chez moi; mais moque-toi de tout ce qu'on te pourrait dire, & sois assuré que je vis avec elle en tout bien tout honneur. Après tout, ce ne seront pas les causeurs qui te donneront du pain lorsque tu en manqueras.
— Je vous ai, monsieur, toutes les obligations du monde, lui répondis- je. Il eft bien vrai que certaines gens sont venus médire quelque chose touchant votre amitié pour ma femme; ils m'ont même assuré, puisqu'il faut vous dire franchement ce qui en eft, qu'avant mon mariage elle avait eu trois enfants de vous.
Je n'eus pas plutôt lâché ces paroles, que ma femme se prit à protefter de son innocence par les serments les plus terribles ; après quoi elle se mit à pleurer à chaudes larmes, donnant mille malédidions à ceux qui s'étaient mêlés de son mariage.
J'aurais voulu que les paroles que je venais de dire ne fussent jamais Sorties de ma bouche. Mais nous fîmes tant, M. le corrégidor & moi, pour la consoler, qu'elle cessa ses lamentations.
Je lui jurai de ne lui faire de ma vie aucun reproche de ce genre, & je l'assurai qu'elle pouvait entrer à toutes les heureâ
DE LAZARILLE DE TORMES gS
du jour & de la nuit chez M. le corrégidor, & y faire tout ce que bon lui semblerait sans craindre que j'y trouvasse à redire ; qu'au contraire, elle me ferait le plus grand plaisir du monde d'en user en toute liberté, puisque j'étais assuré qu'elle était la plus honnête femme de Tolède.
Après cela, nous demeurâmes tous trois d'accord & amis comme auparavant.
Depuis, nous n'avons jamais eu de querelle sur ce chapitre-là ; au contraire, lorsque quelqu'un prétend me venir donner des avis, je lui dis nettement :
— Ne me dites rien, je vous prie, qui puisse me faire du chagrin. Je n'aime point qu'on me vienne brouiller avec ma femme; je l'aime plus que qui que ce soit au monde & plus que moi-même , & j'ai mille grâces à rendre au bon Dieu des biens qu'il m'accorde depuis qu'il nous a unis; j'en reçois tous les jours plus que je n'en mérite.
C'eft une femme honnête, s'il en fut jamais : j'en ferai tel serment qu'on voudra, & tout homme qui m'en parlera autrement doit se résoudre à s'égorger avec moi.
Après cette déclaration que j'ai faite à tous ceux qui ont voulu se mêler de mes affaires, personne ne me vient plus rompre la' tête, & j'ai trouvé le moyen par là de conserver la paix dans ma maison.