CHAPITRE IV
La^arille s* embarque à Carthagène. Le vaisseau fait naufrage à son retour des Indes. Il confesse un soldat & change sa pénitence. Il est enfin sauvé au moyen d'une planche quHl saisit.
ME voyant donc abandonné de tout le monde & afïublé d'une défroque aussi grotesque, je m'acheminai vers Carthagène, résolu plus que jamais à m'embarquer pour les Indes.
On se moqua de moi partout où je passai; les uns disaient : «Voici un chapeau fort curieux avec cette belle plume en queue de rat, on le prendrait pour une coiffe à la flamande ; » les autres : « Le pourpoint eft à la mode, il ressemble à un toit à pourceaux, & il ne peut en être autrement, puisque l'animal eft dedans. »
— Monsieur ! hé, monsieur ! les poux vous courent si gros & si gras, que vous les pouvez tuer & les envoyer tout salés à madame votre femme.
Un traître de garçon me reconnut, & s'écria :
— Lazarille, te voilà plaisamment équipé ; tes bas te rendent les jambes fines comme les pattes d'une grue; tes sandales sont faites à l'apoftolique.
— C'eft, interrompit un officier, qu'il s'en va prêcher l'évangile aux Maures.
Il8 AVENTURES
Ils m'en dirent de toutes les couleurs & me firent tant de honte, que je fus obligé de faire de longs détours pour ne plus me faire huer par les polissons des villages.
J'arrivai à Carthagène, où j'eus bientôt trouvé occasion de m'engager comme matelot; je m'embarquai, & après que nous eûmes porté à bord les provisions de tout ce qui était nécessaire pour l'équipage & les passagers, le capitaine fit lever l'ancre, & le navire fendant les vagues bleues, la terre disparut bientôt à nos yeux. Pour la première fois depuis mon départ de la maison, je pensai à ma femme & à ma petite Thérésa, & je pleurai comme au temps où mon aveugle me rouait de coups sur les grands chemins.
Notre navire marchait si bien & nous eûmes des vents si favorables, qu'en moins de trois mois nous arrivâmes à bon port.
Je ne ferai point ici le récit des événements qui me soht arrivés dans les Indes, non plus que de toutes les aventures que nous avons eues à notre retour; je vous dirai seulement que, lorsque nous fûmes sur le point de découvrir les côtes d'Espagne, j'étais monté sur le tillac pour être des premiers à voir cette heureuse terre, qui était alors l'unique but de mes souhaits, & je révais agréablement au plaisir que j'aurais à retrouver ma femme & mes enfants, après trois années de dangers & de fatigues, & à leur faire partager la petite fortune que j'avais faite au pays d'où je venais.
Je rapportais environ pour quatre ou cinq cents piftoles de marchandises, avec lesquelles j'espérais ouvrir une boutique, & avec mon induftrie faire subsifter honnêtement ma famille que je voulais établir à Cadix, comme étant le lieu le plus propre au commerce que je projetais. Mais la fortune n'était pas encore lasse de me persécuter.
Il s'éleva tout à coup une tempête horrible qui désempara notre navire & le poussa vers la côte : nous fûmes deux jours entre la mort & la vie.
PE LAZAHILLE PE TOflMES IIQ
Les vaguw montaient jusqu'aux vergues, & la tourmente croissait à mesure que notre espérance diminuait. Le pilote & les matelots avaient perdu courage ; leurs gémissements & leurs pleurs étaient si grands, que je m'imaginais être au sermon de la Passion.
Avec ce tapage on n'entendait plus la voix du capitaine qui commandait la manœuvre ; les uns couraient d'un côté, les autres de l'autre. Us voulurent tous se confesser & s'adres* sèrent les uns aux autres, demandant l'absolution à des scélérats qui en avaient plus besoin qu'eux.
Le proverbe dit : Rivière trouble prqfit des pêcheurs. Voyant que tous étaient occupés, je me dis : « Puisqu'il faut mourir, autant vaut partir bien lefté pour ce dernier voyage ; » & descendant dans la soute aux vivres qui était encore fort bien garnie, je commençai à attaquer les pâtés & les flacons, & à remplir mon eftomac, faisant mes provisions en attendant le jour du jugement dernier. Comipp j'étais assis sur une barrique, mordant à pleines dents dans une croûte de pâté, un soldat s'approcha de moi, me priant de le confesser; étonné de me voir si bon appétit, il me demanda comment je pouvais manger dans un pareil moment.
Je lui dis que je soupais par précaution & de peur que l'eau de la mer que j'allais boire ne me fît mal quand elle me npierait : ma réponse le fit rire, quoiqu'il n'en eût guère envie ; je lui tendis la bouteille que j'avais à côté de moi, & comme il ne demandait pas mieux que de reprendre un peu de courage, il s'en entonna une forte dose sans reprendre haleine.
. Le capitaine & les gens de l'équipage, pendant que nous causions à fond de cale avec les fioles de malaga & de xérès, montaient dans la chaloupe du bord & abandonnaient le navire, qui venait de s'embrocher sur une pointe de rocher & se remplissait d'eau comme une vieille calebasse.
Quand je fus las de manger, j'allai me coucher sous une
tiré du danger qu'il me souvenait d'avoir couru, et à me plaindre en même temps de ma mauvaise fortune, qui m'avait fait perdre dans un inftant ce que j'avais gagné avec tant de peine pendant trois années, un des pêcheurs, le plus malin d'entre eux, s'approcha de moi & me tint ce discours :
— Monsieur le triton, soyez le bienvenu. Ne pourriezvous pas nous donner des nouvelles de ce qui se passe parmi le peuple marin ?
— Moi, triton! lui dis-je, & ne voyez-vous pas que je suis un homme comme vous ?
— Un homme ! me dit le pêcheur en éclatant de rire, quelle plaisanterie ! Tu es un triton ou un monftre marin, comme tu voudras t'appeler.
Les autres s'approchèrent sur ces mots & dirent qu'il n'y avait pas de doute possible que j'étais un habitant de l'onde amère ! Je leur jurai vingt fois que j'étais un homme, & autant homme que le fils du meilleur bourgeois de Madrid; que j'avais femme & enfants : ils feignaient de n'en rien croire, & me soutinrent que j'étais poisson, & pour me le persuader ils me présentèrent un miroir. Quoique je me parusse affreux, je persiflai dans mon affirmation.
— Assez de raisonnements, reprit le malicieux pêcheur, tu es un triton & des plus hideux encore , & tu n'as qu'à te taire si tu ne veux être mis en rouelles & salé comme nos thons.
Je voulus répliquer, mais le pêcheur alla prendre son couteau comme pour exécuter ses menaces; voyant alors qu'il n'y avait point d'explication possible avec des mules aussi têtues, je me résignai à être ce qu'ils disaient, triton, monstre marin, & hareng même s'ils y tenaient.
Je ne savais cependant à quoi cela devait aboutir; mais je compris bientôt leur dessein. Ils revinrent avec une grande cuve qu'ils remplirent d'eau; ils m'enveloppèrent ensuite
d'algues & de mousse, m'emmaillottèrent & nie ficelèrent avec une corde, en sorte que je n'avais de libre que la tête, & que je ressemblais à un de ces dieux Terme, qu'on met dans les jardins.
Ils me mirent ensuite une longue barbe de glaïeuls & un chapeau de mousse , & en cet équipage me couchèrent sur le ventre dans la cuve, qui était plate & de forme ovale ; ils me tenaient la tête élevée hors de Teau, au moyen d'un support en glace, qu'ils m'avaient mis sous l'estomac, & ils avaient ajusté à mes pieds une queue de thon qui ressortait à l'autre bout de la cuve.
Une corde était liée à ma barbe poftiche & passait dans une poulie vissée au fond de la cuve, le bout en venait sortir par un trou qu'ils avaient fait du côté des pieds à fleur d'eau; si bien qu'en tirant le bout de cette corde, ils me faisaient enfoncer la tête dans l'eau toutes les fois qu'ils le voulaient.
qu'ils firent à leurs seigneuries de la meilleure pêche qu ils avaient faite.
Ils me transportaient dans une charrette , que Tun d eux conduisait ; un autre était Chargé de raconter aux spectateurs rhiftoire merveilleuse de ma capture qui avait failli, disaitil, coûter la vie à ses deux compagnons; le troisième était monté sur la charrette, afin d'être tout prêt à tirer la corde, si Tenvie me prenait de parler lorsque nous rencontrerions quelqu'un. Ils me permettaient seulement de le faire lorsque nous nous trouvions seuls.
Je leur demandai, un jour, qui diable leur avait mis dans la tête que j'étais un monftre marin.
— Vous voyez bien en conscience , leur disais -je, que je suis un homme, parlant, buvant & mangeant comme vous, & vous aurez un jour à vous reprocher ma mort, si vous continuez à me tenir dans cette eau puante qui me fera crever.
— Tais-tôi, me dit mon garde, nous savons mieux ce qu'il te faut que toi-même. Étant poisson comme tu Tes sans contredit, tu ne saurais demeurer une heure hors de Teau sans mourir, & tu dois remercier Dieu d'être tombé entre les mains de gens comme nous, qui savons ce que c'efl que de gouverner un monftre marin.
Je n'eus rien à lui répliquer, d'autant que je sentais déjà qu'il commençait à tirer la corde pour achever de me convaincre, en me faisant faire le plongeon, & je me résignai à être poisson tant qu'il plairait à Dieu & à ces diables de pêcheurs. Ils se moquaient du pauvre Lazarille, & chantaient à tue-tête : « Vive, vive le poisson qui nous nourrit, sans que nous soyons obligés de travailler ! »
Us eurent l'efFronterie de me mener à Madrid, où le gain fut encore plus grand par le grand nombre de courtisans qui s'y trouvent; ces gens oisifs, qui sont plus avides de spectacles curieux que le menu peuple, arrivèrent en foule.
Cependant le profit de mes maudits pêcheurs fut moins
considérable dans cette grande ville qu'ils se Tétaient imaginé, & ils eurent une alerte qui dut troubler beaucoup leur satisfaction & leur donner à réfléchir.
Parmi les personnes qui me vinrent voir, il se trouva quelques étudiants, gens malicieux au dernier point, qui m'ayant examiné un peu trop curieusement, poussèrent de grands éclats de rire. L'un d'eux dit assez haut pour être entendu de tous :
— Ma foi ! c'eft un triton parfaitement bien fabriqué, & voilà d'impudents coquins. Si j'étais des officiers de juftice, j'enverrais les pécheurs & le poisson aux galères, après les avoir fait fouetter sur toutes les places de la ville.
« Hélas ! me disais-je, que j'en voudrais bien être quitte pour cent coups de fouet & dix ans de galères. J'y souffrirais bien moins qu'ici, *> Je priais Dieu en moi-même qu'ils eussent la bonne inspiration d'en toucher deux mots au corrégidor, & leur voulant aider, je criai qu'ils avaient bien raison. Mais à peine eus- je ouvert la bouche que mon gardien m'avait fait disparaître sous l'eau.
Les cris qu'ils jetaient tous quand je me plongeai, ou pour mieux dire quand on me plongea, empêchèrent que les écoliers ne poussassent plus avant leurs observations.
Les bonnes femmes & les enfants me jetaient du pain, que j'avalais leftement avant qu'il fût détrempé, mais on ne m'en donnait pas la moitié de ce que j'en eusse mangé. Je pensais alors à mes bombances de Tolède, avec mes bons amis les Allemands, & à ce bon vin que j'allais crier par la ville. Je priais Dieu qu'il me fît un second miracle de Cana en Galilée, & ne permît point que je mourusse par le fait de l'eau, ma plus mortelle ennemie.
Cependant les propos des étudiants avaient tellement alarmé mes condu(îteurs, qu'ils appréhendèrent, avec jufte raison, que quelque autre ne raisonnât aussi jufte qu'eux, & ils délogèrent le jour même, pour m'aller encore pro-
mener par la campagne où le monde était plus facile à tromper.
Un jour que nous étions logés dans un village entre Madrid & Tolède, il se trouva que, la nuit étant venue, & voyant que mes gardes dormaient d'un profond sommeil, j'essayai de me débarrasser de mes liens & de ma queue de thon pour détaler dans la campagne ; mais les cordes étant mouillées, il me fut impossible d'en venir à bout. • Je songeai à crier à l'aide; mais comme je réfléchis que cela ne me servirait à rien, puisque le premier qui m'entendrait me fermerait la bouche avec un seau d'eau, je commençai à me vautrer dans mon bourbier, & à me tourner & retourner avec tant de force & d'impatience que la cuve se renversa sens dessus dessous. Toute l'eau se répandit sur le plancher; me voyant libre, je me mis à crier : Au secours! comme un brûlé.
Les pécheurs, voyant le tour que je leur avais joué, accoururent tout épouvantés & pourvurent au plus pressé en me fermant la bouche avec un tampon d'herbe ; puis, pour donner le change aux gens de la maison, ils commencent à crier : Au voleur ! au voleur !
Au milieu de ce désordre ils remplirent de nouveau la cuve d'eau d un puits qui était là, avec une incroyable rapidité.
L'hôte sortit avec une hallebarde, & les valets & les servantes avec lui, ceux-ci avec des broches & les autres avec des lanternes. Les voisins accoururent peu après avec un alcade & six alguazils qui passaient par là.
On demanda aux mariniers ce qui s'était passé, ils répondirent que des voleurs avaient tenté d'enlever leur monftre marin. L'hôte regarda partout s'ils sortiraient par quelque porte, les autres s'ils sauteraient d'un toit à l'autre, tandis que mes gardiens me maintenaient dans ma cuve.
Or, il arriva que l'eau qui s'en était répandue tomba par un trou dans une chambre basse, sur un lit où dormait la
DE LAZARILLE DE TORMES I2g
fille de la maison, qui y avait reçu par charité cette même nuit un de ses galants. Ils furent tellement épouvantés du déluge qui creva tout à coup sur le ]jt & des cris que nous poussions tous ensemble, que sans savoir ce qu'ils faisaient ils se jetèrent tous deux par une fenêtre.
Il faisait un superbe clair de lune ; on les aperçut aussitôt & on recommença à crier : Au voleur !
Les alguazils & Talcade coururent après & les attrapèrent à trente pas de la maison, attendu qu'ils étaient pieds nus & que les pierres les empêchaient de courir. Ils furent conduits sur rheure en prison sans pouvoir comprendre ce qu'on leur voulait avec cette hiftoire de vol de monftre marin. Les pêcheurs partirent de grand matin & s'en allèrent à Tolède sans s'inquiéter de ce que pouvaient devenir ces deux pauvres amoureux qui étaient subitement passés du septième ciel de Mahomet dans les cataraéles du déluge.