CHAPITRE VII
La:(arille est mené à Tçlède ,• iiy voit sa femme qui est enceinte
& sur le point de se remarier.
L'industrie des hommes eft vaine, leur savoir eft ignorance & leur pouvoir eft faiblesse, lorsqu'ils ne sont pas fortifiés & conduits par Dieu. Mes efforts ne servirent qu'à donner plus de défiance & de vigilance à mes gardiens, qui, pour se venger de la peur que je leur avais causée, me rouèrent de coups de bâton tout le long du chemin, en me disant :
— Vous voulez donc vous en aller, seigneur triton? Il faut que vous soyez bien ingrat, en vérité, du service que nous vous avons rendu en vous sauvant de la saumure... Il paraît que vous êtes comme le chêne, qui ne donne son fruit que lorsqu'on le gaule ?
Ainsi raillé, battu & presque mort de faim, ils me conduisirent enfin à Tolède, où ils louèrent une petite salle basse de la maison même où j'avais demeuré autrefois. Toute la ville y accourut, & un matin je vis entrer au milieu d'une demidouzaine de commères ma femme & ma petite Thérésa, qui pouvait avoir alors cinq ou six ans, & qui me parut jolie comme un ange. Hélas! je ne pus retenir les deux ruisseaux de larmes qui coulèrent de mes yeux dans la cuve.
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Mais je dissimulai toutefois mon émotion, afin que mes gardiens, en étouffant mes soupirs, ne me privassent pas d'un objet si cher & pour la vue duquel j'eusse souhaité cent yeux pour le mieux contempler, quoique à la vérité il eût été préférable pour moi que ceux qui me privaient de la parole m'eussent privé de la vue en cet inftant. En regardant attentivement ma femme, je lui vis (oserai-je le dire), je lui vis, dis- je, le ventre jusqu'à la gorge.
Je laisse à penser au ledeur Tétonnement que me causa cette rotondité & la colère que j'eus de ne pouvoir me persuader que le fait venait de moi, puisqu'il y avait plus de trois ans que j'étais absent.
Lorsque nous vivions ensemble, elle me disait souvent : «' Lazarille, n'écoute pas les mauvais propos; je suis une honnête femme, & jamais je ne te ferai cornard ! »>
Je demeurais si convaincu de sa parole, que je fuyais les mauvaises pensées que m'inspiraient les médisances qu'on débitait sur elle, comme le diable se gare de l'eau bénite.
Je passais ma vie joyeusement, content & sans jalousie, qui eft la maladie des fous. J'ai considéré souvent en moimême que ce que Ton dit des enfants n'eft qu'un effet de l'imagination. Car combien y a-t-il de pères qui aiment ceux qu'ils croient être à eux, quand il n'y a entre eux de commun que le nom, et combien d'autres les haïssent à cause d une idée chimérique qu'ils se sont fourrée dans l'esprit, croyant que leurs femmes leur font porter des cornes !
Je voulus compter les mois & les jours de mon absence, mais je trouvais fermé partout le chemin de la consolation; l'âge de ma petite Thérésa acheva de me convaincre. Je m'imaginai que peut-être ma bonne compagne était hydropique ; mais cette pensée ne dura guère, & je fus bientôt convaincu, à ma honte, de tout ce qu'on m'avait dit du corrégidor pendant sa vie; car au même temps qu'elle s'en
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allait, deux vieilles lanternières qui restèrent là commencérent à se dire Tune à Tautre :
— Que vous semble de la carogne?'Elle ne se prive pas de la fricarelle, & son mari ne lui manque guère.
— De qui eft-elle grosse? demanda Tautre.
— De qui? poursuivit la première; du seigneur Lorenzo, qui eft si bon que, pour éviter le scandale de la voir accoucher dans sa maison, sans avoir de mari, il va la marier dimanche prochain avec Pierre le Gabache, qui sera aussi patient que le compère Lazarille.
Cette dernière nouvelle me porta un coup mortel ; mon cœur cessa de battre, une sueur glacée mouilla mes tempes, & je tombai évanoui au fond de la cuve.
Les pêcheurs se hâtèrent de faire sortir le monde de la salle & de me tirer la tête hors de Teau. Ils me trouvèrent sans pouls & sans haleine ; ils vidèrent la cuve & s'empressèrent fort pour ma conservation, qui leur était devenue si précieuse; ils commencèrent à se lamenter & à pleurer en voyant que je ne donnais plus signe de vie. Ils me sortirent de la cuve & essayèrent de me faire rendre Teau que j'avais bue, mais ce fut en vain, & ils me crurent trépassé.
La peur qu'ils eurent que ma mort ne découvrît leur fourberie les décida à me jeter la nuit dans le Tage & à sortir au plus vite du pays. Mais Dieu ouvrit les portes de sa miséricorde & empêcha le coup funefte dont j'étais menace, comme vous verrez dans le chapitre suivant.