CHAPITRE VIII
La\arille va être jeté à la rivière. Il est sauvé par la ronde.
CES bourreaux^ sachant que la mort ne se joue point, me mirent dans un sac qu'ils placèrent en travers sur une des mules qui servaient à tirer leur charrette. Le bonheur voulut que je fusse couché sur le ventre, & comme j'avais la tête en bas, le mouvement de la mule me fit rejeter Teau que j'avais avalée & me rendit le sentiment.
Je reconnus que j'étais hors de Teau, mais je ne savais où j'étais, ni où l'on me portait. J'entendis qu'ils parlaient de me jeter dans le gouffre du Tajo, disant :
— Il eft nécessaire, pour notre sûreté^ de chercher un endroit qui soit fort profond, afin qu'on ne le trouve pas de sitôt.
Un autre répliqua qu'il fallait me lier une grosse pierre au col, afin que je demeurasse au fond.
Par ces paroles, je compris de quoi il était queftion & quel saut j'allais faire; mais presque aussitôt j'entendis le pas de quelques gens qui passaient assez près de nous, & je me nois à crier de toute ma force : « A l'aide ! au meurtre ! »
C'était une ronde de quadrilleras de la Sainte-Hermandad qui débouchait par une ruelle voisine ; ils accoururent à mes
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cris, & nous entourèrent aussitôt. Ils ouvrirent le sac & y trouvèrent le pauvre Lazarille, comme un merlan détrempé. Ils nous conduisirent tous devant le corrégidor, les montreurs de phénomène, la mule & moi. Les pêcheurs enrageaient d'être pris, & je me réjouissais, moi, à plein cœur de voir la fin de mes tortures. On jeta mes coquins de pêcheurs dans un cachot & Ton me mit dans un bon lit.
On nous interrogea tous le lendemain matin. Les pêcheurs avouèrent qu'ils m'avaient porté par toute l'Espagne, mais qu'ils l'avaient fait croyant que j'étais poisson, & en ayant d'ailleurs obtenu permission des seigneurs de l'Inquisition.
On fit venir ma femme pour vérifier si j'étais bien, ainsi que je le prétendais, Lazarille de Tormes.
Ma femme entra dans la salle de juftice, & me regardant attentivement dit qu'il était vrai que je ressemblais à son pauvre mari, mais qu'elle croyait que je n'étais pas lui, parce que, encore qu'il fût une grande bête, il eût été plutôt un autre poisson qu'un triton ; & ayant dit, elle fit une grande révérence & se retira.
L'avocat de mes bourreaux requit qu'on me brûlât, parce que, de toute évidence, j'étais un monftre marin, & quil s'obligeait à le prouver. « Ce serait bien le diable, disais-je en moi-même, si quelque enchanteur me transforme subitement pour lui faire gagner sa cause. »
Les juges le firent taire. On envoya chercher à ma requête le nouveau galant de ma femme, don Lorenzo, qui avait toujours été de mes amis pendant la vie du corrégidor, & qui (à ce que j'avais appris le jour précédent par les deux vieilles commères) était le père de l'enfant dont ma femme se trouvait enceinte.
Lorsqu'il fut introduit, me voyant décoloré & ridé comme je l'étais, il dit qu'il ne me reconnaissait ni à la taille, ni au visage, ni à la voix. Je lui remis en mémoire quelques faits
DE LAZARILLE DE TORMES iSy
qui s'étaient passés entre nous, & entre autres choses, je lui dis qu'il devait se souvenir de certaine nuit où je Tavais trouvé dans la chambre de ma femme.
Alors, afin que je n'allasse pas plus avant avec de si bonnes preuves, il avoua qu'il était vrai que j'étais son bon ami Lazarille.
Le jugement fut rendu sur le témoignage du capitaine du vaisseau sur lequel j'étais revenu des Grandes-Indes, & qui s'était sauvé avec l'équipage dans la chaloupe; il me reconnut parfaitement & déclara que j'étais demeuré sur le vaisseau naufragé : ce qui fut confirmé par le rapport du temps & du lieu auxquels les pécheurs dirent qu'ils m'avaient péché.
Ils furent condamnés à recevoir deux cents coups de fouet & à la confiscation de tous leurs biens, une partie pour le roi, une autre aux prisonniers, & la troisième à Lazarille.
On leur trouva deux mille réaies, deux mules & une charrette, de quoi, tous frais rabattus, il me refta pour ma part trente piftoles. Les pécheurs demeurèrent pelés & écorchés, & moi riche & content, parce qu'en ma vie je ne m'étais jamais vu tant d'argent à la fois.
Je m'en allai chez un de mes amis, où, après avoir avalé quelques verres de vin pour m'ôter le méchant goût de l'eau, & m'être équipé en brave, je commençai à me promener comme un comte, mangeant comme un roi, honoré de mes amis, craint de mes ennemis & caressé de tous.
Les maux passés me semblaient un port de salut, &les espérances de l'avenir un paradis de délices. La prospérité fait pousser l'orgueil comme un champignon. Tant que durèrent mes trente piftoles, je n'aurais pas cédé le pas à un roi. Voilà le naturel des Espagnols, lorsqu'ils ont une réale, ils se croient des princes. Si vous demandez à quelque coquin qui il eft, il vous répondra d'abord qu'il descend de Rodrigue de Bivar, & que sa fortune adverse le tient abaissé.
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Tous les Espagnols sont de même, & mourront plutôt de faim que d'exercer quelque métier ; ou s'ils s'y mettent, & en apprennent un, c'eft avec tant de mépris, qu'ils ne travaillent point, ou travaillent si mal, qu'à peine peut-on trouver un bon artisan dans toute l'Espagne.
Je me souviens qu'il y avait un empailleur à Salamanque, qui, lorsqu'on le menait travailler en quelque endroit, faisait toujours des discours & des plaintes contre la fortune, qui le réduisait à remplir un si vil office, étant issu d'une des plus illuftres maisons de Catalogne & d'un sang qui avait couru dans des veines royales.
Je demandai un jour à son voisin quels avaient été les parents de ce fanfaron; il me dit que son père foulait les raisins en automne & tuait en hiver les pourceaux, dont sa mère lavait les tripes.
J'avais acheté un habillement de velours & une cape rayée de ras de Ségovie. Je portais une épée, du bout de laquelle je dépavais les rues.
Je ne voulus point aller voir ma femme quand je sortis de la prison, pour me faire désirer & me venger du mépris qu'elle avait fait de moi. Je m'imaginais que, me voyant si bien vêtu, elle se repentirait & me recevrait à bras ouverts.
Mais un Maure ne change- point de peau, quelque lessive qu'il fasse. Je la trouvai accouchée & nouvellement remariée. Quand elle me vit, elle se mit à crier :
— Qu'on ôte de devant moi ce poisson détrempé, ce visage d'oison pelé : si on ne le fait promptement sortir, je me lèverai & lui arracherai les yeux de la tête.
Je lui répondis froidement avec une extrême dignité :
— Tout beau, ma mie, ne vous pressez pas tant, car si vous ne me reconnaissez point pour votre mari, je ne vous reconnais point pour ma femme : rendez-moi ma fille, & nous serons bons amis comme auparavant.
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J'ai gagné du bien, poursuivis- je, pour la marier honorablement un jour.
Il me semblait alors que mes trente piftoles devaient être comme les cinq sous du petit Jean de Dieu, qui, en les dépensant, en trouvait toujours cinq autres dans sa bourse. Mais comme j'étais Lazarille du Diable, je ne réussis pas de même, comme on le verra par la suite.
Ma femme s'opposa à ma demande, en disant que sa fille n'était point à moi, & pour preuve elle me montra l'extrait du baptême qui, mis en regard de notre afte de mariage, me prouva clair comme verre que la fille était née quatre mois après la première connaissance que j'avais eue de ma femme.
Je fus tout à fait surpris, ayant toujours cru que cette enfant était à moi, quoiqu'il n'y eût pas de vraisemblance. Je secouai la poudre de mes souliers, & me lavai les mains, comme marque de mon innocence & de mon départ éternel. Je tournai les épaules aussi consolé que si je ne les eusse jamais comtes, & je sortis de la maison.
Je fus retrouver mes amis pour leur conter l'événement. Ils me consolèrent sans avoir eu besoin de chercher beaucoup de raisons pour cela. Je ne voulus point reprendre mon premier état de crieur, parce qu'il ne s'accordait plus avec mes projets de fortune.
Comme je me promenais un jour depuis la porte de Visagra jusqu'à celle de Saint-Jean-des-Rois, je rencontrai une vieille de ma connaissance, qui, après m'avoir salué, me dit que ma femme s'était radoucie, ayant su que j'avais de l'argent, & surtout parce que le Gabache l'avait étrillée d'importance.
Je la priai de me raconter comment ce changement s^était opéré ; elle me dit que le sieur Lorenzo & ma femme s'étaient mis un jour à se consulter s'il serait bon de me reprendre encore une fois & de chasser ce coquin, alléguant des raisons pour & contre.
conseillaient, comme leur intime ami, d'effacer complètement les taches qui flétrissaient mon honneur, & d'entreprendre l'empêchement de ma ruine totale en intentant un procès à don Lorenzo & à ma femme ; attendu que la poursuite ne. me coûterait pas un maravédis, vu qu'ils étaient miniftres de la juftice, & qu'ils se chargeaient de tout.
L'un, qui était un procureur des causes perdues, m'offrait cent ducats du profit qui m'en devait revenir.
L'autre, comme plus expert encore, pour être l'avocat des chevalières de raigutllette(i), me dit que, s'il était à ma place, avec le droit que j'avais, il ne donnerait pas mon gain pour deux cents pifloles.
Le troisième m'assurait qu'en sa qualité de greffier il se souvenait d'avoir vu d'autres procès moins clairs & plus douteux que celui-là, qui avaient valu un profit très-considérable à ceux qui les avaient entrepris, & qu'il espérait d'autant plus du mien qu'il était très-persuadé qu'à la première inftance le sieur Lorenzo me remplirait les mains & viendrait les supplier de me faire désifter de ma poursuite, me priant de retourner avec ma femme, d'où il me reviendrait beaucoup plus d'honneur & de profit.
Us exagérèrent mon droit & me firent voir en espérance de fort beaux résultats, me prenant, comme on dit, au pied . levé, sans me donner le temps de réfléchir ou de choisir quelque meilleur conseil. Je considérais pourtant qu'il serait plus sage de pardonner & de m'humilier, accomplissant le commandement de Dieu le plus difficile, qui eft d'aimer ses ennemis, au lieu d'emporter la vidoire à pointe de lance.
Je fis encore réflexion que ma femme n'avait jamais cherché à me nuire ; qu'au contraire c'était par son crédit
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(i) Courtisanes*
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que j'avais obtenu mon office de crieur public & que j'étais connu de toute la ville. Il eft vrai que beaucoup de gens me montraient au doigt, en disant : n Voilà le pacifique Lazarille, qui a les cornes plus longues que les taureaux des Afturies. »
Elle avait déclaré, il eft vrai, que sa fille n'était point de moi, mais Dieu seul le savait : elle pouvait s'être trompée elle-même.
Mais toutes ces réflexions ne me servirent de rien, je fis faire le procès à don Lorenzo & à ma femme. Comme j'avais de l'argent, en vingt-quatre heures ils furent tous les deux sous les verrous.
Mes conseillers me disaient que je ne regardasse pas à l'argent, attendu que tous les dépens devaient tomber sur les côtes de don Lorenzo, si bien que, pour lui causer plus de déplaisir, & afin que les frais fussent plus grands, je ne leur fis pas grâce d'une sommation.
Mes gens, sentant l'argent comme les mouches sentent la mêlasse, allaient plus vite en besogne que les sorcières ne courent au sabbat; comme ils ne remuaient pas un doigt gratis, en moins de huit jours le procès fut fort avancé & ma bourse largement saignée. •
Les preuves se firent très-facilement, parce que les sergents qui les avalent pris les avaient surpris en flagrant délit, & les avaient menés en prison en chemise.
Les témoins étaient nombreux, & leurs dépositions me furent toutes favorables. Mais mes bons amis l'avocat, le procureur & le greffier ayant eu connaissance des défaillances de ma bourse, commencèrent à se relâcher & à s'endormir sur leurs parchemins, si bien que, pour les faire avancer d'un pas, il leur fallait donner plus de coups d'éperon qu'à une mule de louage.
Les délais furent si grands, que don Lorenzo & les siens commencèrent à reprendre courage ; il avait de l'argent &
sut si adroitement le placer, que ceux-là qui s'étaient déclarés en ma faveur se tournèrent contre moi.
Ils firent si bien qu'au bout .de quinze jours il sortit de prison en donnant caution, & huit jours après on condamna, sur de faux témoignages, le pauvre Lazarille à faire amende honorable en chemise & au bannissement perpétuel .
Je demandai pardon, comme il était jufte que le fît celui qui avec vingt piftoles s'était mis à plaider contre un homme qui les comptait & les mesurait à pleins paniers. Je donnai jusqu'à mes chausses pour payer les frais de juftice, & m'en allai en exil nu comme une limace.
M' étant couvert de quelques vieilles hardes que la femme de l'avocat me donna par charité en secret de son mari, je me recueillis dans la consolation commune des affligés, me disant que, puisque j'étais au plus bas de la roue de la fortune, il fallait nécessairement que je remontasse, puisqu'elle tourne incessamment.
^ Je me souvins de ce que j'avais une fois ouï dire à mon aveugle (qui était un aigle lorsqu'il se mettait à prêcher), que tous les hommes montaient & descendaient la roue de la fortune, les uns suivant son mouvement, les autres prenant le mauvais côté; mais qu'il avait observé que ceux-là qui prenaient par le côté le plus rude & le plus glissant se maintenaient plus longtemps & plus solidement que les , autres au sommet de la roue lorsqu'ils y avaient une fois posé le pied.
Hélas ! j'étais de ceux qui grimpaient par le bon sens, & avec tant de vitesse, que je n'étais pas plutôt dessus que je me trouvais incontinent dessous.
Je pouvais dire avec jufte raison : «Je suis né nu, nu je me trouve, sans avoir perdu ni gagné. » Je m'acheminai vers Madrid, demandant l'aumône, contant mes malheurs à tous, excitant la pitié des uns, faisant rire les autres à mes dé-
pens ; & comme je n'avais ni femme ni enfants à nourrir, j'avais à boire & à manger de relie.
On avait récolté tant de vin cette année-là que presque à toutes les portes où je m'arrêtais on m'en donnait une mesure; le pain était plus rare, & je n'pn trouvais pas aussi facilement. Cependant je ne refusais jamais de boire, même à jeun, attendu que le vin nouveau me mettait en belle humeur & que la route me semblait moins longue.
Si j'ose dire ce que je pense, la vie des gueux eft telle, que les autres ne méritent point qu'on les nomme vie après celle-là. Si les riches en avaient goûté, ils abandonneraient pour elle toutes leurs richesses, comme les philosophes qui, par sagesse, font profession de gueuserie. Il y a seulement cette différence entre les gueux de nature *& les philosophes, que ces derniers plantent là leur fortune par amour de la sagesse, tandis que les autres la trouvent sans rien abandonner.
Ceux-ci méprisent leurs biens pour contempler avec moins d'empêchement les choises d'essence divine ; & ceux-là courent bride abattue après leurs appétits & lâchent toutes les écluses de leurs passions.
moine, c'eft-à-dire qu'à l'office de gueux j'ajoutasse celui de marmiton, de crocheteur ou de rufian, ce qui était mettre une sauvegarde au métier de gueuserie.
Il ajouta que, pour n'avoir pas agi ainsi, après avoir exercé vingt ans son office, on lui avait donné, le jour auparavant, deux cents coups de fouet comme à un fainéant. Je le remerciai du conseil, que je me promis de mettre en pratique.
En arrivant à Madrid, j'achetai une bonne corde munie de deux crochets, avec laquelle je me mis au milieu du Prado y plus content qu'un chat qui mange des tripes. La première qui m'employa fut une fille (Dieu me le pardonne, si je mens!) d'environ dix-huit ans, plus hypocrite qu'une novice de Sainte -G oburge. Elle me dit que je la suivisse & me fit passer par tant de rues, que je crus qu'elle l'avait pris à tâche, ou qu'elle se moquait de moi.
Nous arrivâmes enfin à une maison, qu'à la porte, à la cour & aux femmes qui y dansaient, je reconnus être du métier. Nous montâmes à sa chambre, où elle me demanda si je voulais qu'elle me payât de mon travail avant que d'en sortir.
Je lui répondis qu'elle me payerait quand j'arriverais au lieu où elle désirait que je portasse son paquet. Je le chargeai sur mon épaule & la suivis droit à la porte de Guadelvara. Là elle me dit qu'elle devait prendre le coche pour aller à la foire de Negera. La charge était légère, car le paquet ne contenait que quelques robes,- des pots de fard & des fioles d'eau de senteur. Je sus en chemin qu'il y avait huit ans qu'elle exerçait son office.
— Le premier qui me débaucha, me dit-elle, fut un capitaine de Séville, où je suis née , il me recommanda à une vieille avec laquelle je fus bien pourvue de tout ce qui m'était nécessaire. Je la quittai pour suivre un jeune gentilhomme qui mourut peu de temps après en me laissant
une bonne somme d'argent; quand j'eus tout dépensé, il m'a fallu travailler pour gagner ma vie.
Sur ces entrefaites nous arrivâmes au coche qui était prêt à partir; j'y mis ce que je portais, lui demandant qu'elle me payât mon salaire. L'effrontée me répondit :
— Très- volontiers.
Et levant le bras, elle m'allqngea un si grand soufflet qu'elle me jeta sur le dos en me criant :
— Es-tu si naïf de demander de l'argent aux filles de ma sorte? Ne t'ai- je pas offert avant de sortir de ma chambre de te payer en moi ?
Elle sauta dans le coche, légère comme un chevreau, & me laissa plus honteux qu'un singe mouillé, sans savoir que devenir, considérant que, si la fin de cet office était telle que le commencement, j'aurais bien du profit au bout de Tan.
Je ne m'étais pas encore éloigné de là, quand un autre coche arriva qui venait d' Alcala de Henarez. Ceux qui étaient dedans sautèrent à terre; la plupart étaient des écoliers, catins ou moines. L'un de ceux-ci, de l'ordre de Saint-François, me demanda si je voulais porter ses hardes jusqu'à son couvent.
Je lui répondis que oui, car j'espérais bien qu'il ne me tromperait pas comme avait fait cette carogne. Il me chargea son coffre sur les épaules; le fardeau était si pesant, qu'à peine le pouvais-je lever ; mais je fis un effort de courage avec l'espérance que j'avais d'être bien payé de ma peine.
J'arrivai exténué & ruisselant de sueur au monaflère qui était loin. Le frère lève le heurtoir, prend son coffre, & me dit :
— Dieu te bénisse! & il referme la porte sur lui.
Je demeurai longtemps le dos contre la muraille, attendant qu'il sortît pour me payer. Mais voyant qu'il tardait trop, je frappai à la porte, le portier passa sa trogne par un guichet
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& me dempndj ce que je voulais. Je lui dis qu'il me payât le port des hardes que j'avais transportées du coche au couvent.
— Va-t'en, caignardier, harpailleur, me cria-t-il en sortant par le guichet un poing plus gros que la tête d'un enfant; gagne au large, pouacre, ou je sors & je te donne cent coups de cordon.
Je demeurai là tout gelé ; un pauvre de ceux qm étaient à la porte me dit :
— Mon ami, tu peux bien t'en aller, car ces pères ne touchent point d'argent, & ne vivent que d'aumônes.
— Qu'ils vivent jje ce qu'ils voudront, dis-je en empoignant le marteau de la porte, mais ils me payeront mon travail, ou je perdrai mon nom de Lazarille,
Je recommençai à heurter à tour de bras; la porte s'ouvrit toute grande & le frère portier, sortant comme un furieux, me donna un si grand coup de poing qu'il me jeta par terre, çopijrie une poire mûre; se mettant alors à genoux sur moi, il me donr^a une douzaine de coups de genoux, & tant de coups de cordon, qu'il me laissa aussi moulu que si la tour de l'Horloge de Saragosse était tombée sur moi.
Je demeurai sur la place plus d'une grosse demi-heure, sans pouvoir me lever, considérant ma mauvaise fortune & la force de cet Irrégulier, si mal employée, Il eût été mieux placé, en effet, dans une compagnie de lansquenets, au service de l'empereur notre sire, que dans le réfedoire de Saint- François, à manger les aumônes des pauvres.
Mais Charles-Quint n'aimait guère ces happe-lopins, & le fit bien voir quand le général des cordeliers lui oftrit vingtdeux mille religieux pour faire la guerre; l'empereur le remercia, disant qu'il n'en voulait point, car il lui faudrait tous les jours vingt-deux mille marmites pour les nourrir, faisant entendre par là qu'ils sont plus habiles à lever le piot qu'à donner des coups d'eftocade.
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Je conservai depuis ce jour-là (Dieu me le pardonne !) une telle aversion pour ces gros moines ventripotents, qu'il me semblait voir un frelon parmi les abeilles quand je les apercevais parmi les autres. Je voulus quitter cet office; mais j'attendis que vingt-quatre heures fussent passées; comme on a coutume d'attendre pour ceux qui sont morts de mort subite, avant que de les faire enterrer.