‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 34 sur 44 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ce qui arriva à La:(arilie avec une vieille entremetteuse,

EREiNTÉ & presque mort de faim, je tirai clopin-clopant par la première rue, & en passant par la place de r Avoine je rencontrai une vieille bigote^ qui avait les dents plus longues que les défenses d'un sanglier. Elle m'arrêta en me disant que, si je voulais porter un coffre à la maison d'une de ses amies qui demeurait là tout près, elle me donnerait quatre maravédis.

Quand j'entendis ces douces paroles, je rendis grâces à Dieu, & je répondis à la bonne vieille que je le ferais trèsvolontiers, quoique à dire la vérité j'eusse mieux aimé empoigner ses quatre maravédis que de porter aucune charge, car j'avais plus besoin d'être porté que de porter. Je chargeai le coffre avec peine, parce qu'il était grand & pesant.

La bonne vieille me dit d'avoir bien soin de ne pas le laisser tomber, à cause des fioles pleines d'eau pour les yeux qu'il y avait dedans, & auxquelles elle tenait beaucoup. Je lui répondis qu'elle ne craignît point, que j'irais tout bellement, car je ne pouvais faire autrement, moulu & aflfamé comme je l'étais.

Nous arrivâmes à la maison où je portais le coffre; il fut

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reçu avec beaucoup de joie, principalement par une grande fille fort bien faite, brune comme une grenade avec des yeux noirs qui jetaient des rayons d'or. Elle voulut que Ton déposât le coffre dans sa chambre, je Ty portai tout droit, & la vieille lui en donna la clef, en lui disant qu'elle le gardât jusqu'à son retour de Ségovie, où elle allait visiter une parente, promettant d'être de retour dans quatre jours.

Elle Tembrassa, & en s'en allant lui dit deux mots à l'oreille, ce dont la fille demeura plus rouge qu'une pivoine. Enfin la vieille prit congé des gens de la maison, demandant pardon au père & à la mère de la fille de la liberté dont elle usait. Ils mirent leur maison à sa disposition, la priant d'en disposer à son agrément. Quand nous fûmes dehors, elle me donna mes quatre maravédis, me disant à l'oreille de retourner le lendemain au matin chez elle, qu'elle m'en ferait gagner autant.

Je m'en allai fort joyeux & content, je dépensai un maravédis à mon souper, & je demandai à mon hôte la permission d'aller me coucher sur la litière des mules qui étaient à l'écurie, ce qu'il m'accorda d'un cœur généreux, car j'étais si harassé de fatigue que je n'aurais pas eu la force d'aller Chercher un gîte ailleurs.

Couché sur une botte de paille toute fraîche, les deux mains croisées sur la tête, je me pris, tout en regardant les étoiles par une lucarne percée au-dessus de moi, je me pris, dis-je, à songer à la vertu de l'argent ; avec les quatre maravédis de la vieille, je me trouvais plus léger que le vent, plus courageux que Roland & plus fort qu'Hercule. O argent! que ce n'eft point sans raison que la plupart des hommes te tiennent pour leur dieu ! Tu es la cause de tous maux; tu es l'inventeur de tous les arts. Par toi les sciences sont cultivées, les consciences achetées, les petits royaumes fondus dans les grands ; c*eft par ta puissance que la broche tourne & que la vertu trébuche, que les avocats mentent

n sortit UR jeune galant portant l'épie & la dagtie. (P> tbi.)

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à perdre haleine & que les vieilles filles trouvent des maris.

Finalement, il n'y a difficulté au monde que tu ne rendes facile, rien de caché que tu ne pénètres, montagnes si hautes que tu n'abaisses, abîme si profond que tu ne sondes*

Dans la matinée j'allai à la maison de la vieille, comme elle me Tavait commandé ; elle me dit de retourner avec elle chercher le coffre que j'avais porté le jour précédent. Quand nous fûmes arrivés là où je l'avais laissé, elle dit au maître de la maison qu'elle revenait pour le faire emporter, parce qu'en allant à Ségovie, elle avait rencontré sa parente en chemin à une demi-lieue de Madrid, qui venait pour la voir, & qu'elle avait besoin incontinent de son coffre, à cause des hardes qu'il renfermait.

La fille de la maison lui rendit la clef, & l'embrassa avec plus d'effusion que la veille & en se tournant ils se parlé" rent à loreille; je remarquai que la demoiselle avait les yeux moins brillants & très-battus. Elles m'aidèrent toutes deux à charger le coffre, qui me sembla plus léger que le jour précédent, sans doute parce que j'avais le ventre mieux rempli.

Descendant par les degrés, je rencontrai un bâton, que le diable sans doute avait laissé là, je bronchai, & roulant avec le coffre jusqu'en bas de l'escalier, où étaient le père & la mère de cette innocente fille, je me rompis le nez & les côtés. Du grand coup que le coffre donna contre la muraille, il s'ouvrit, & il en sortit un jeune galant portant l'épée & la dague.

Il avait un habit de cavalier en velours vert, des bas de soie & des jarretières couleur incarnat, & une plume blanche sur sa toque. Il se releva avec grâce, fit une belle révérence à la compagnie & fila comme un trait par la porte ouverte.

Ils demeurèrent tous comme médusés de cette apparition, se regardant l'un l'autre, comme des matassins désarmés.

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Revenus de leur extase, ils appelèrent à grands cris les deux frères de la demoiselle, & leur ayant conté le fait, ces deux rodomonts prirent leurs épées & s'élancèrent au dehors en criant : « Tue ! tue ! » Mais comme le galant courait plus vite qu'eux, ils ne le purent attraper.

Les parents, qui étaient reftés dans la* maison, coururent après la vieille pour lui arracher les crins qui lui reliaient ; mais ayant vu ma dégringolade & ce qui était sorti de cette boîte de Pandore, elle avait décampé incontinent par une fausse porte avec la belle innocente aux yeux d'escarboucle.

Se voyant dupés, ils fondirent alors sur moi, qui étais refté sur le dos comme une tortue pâmée, ramant des coudes pour tâcher de gagner Thuis. Comme ils commençaient à me gourmer, les deux frères rentrèrent tout échauffés, suant & jurant que, puisqu'ils n'avaient pu rejoindre Tinfâme qui les avait déshonorés, ils tueraient leur sœur & la vieille fripière d'amour qui leur avait causé cette honte.

L'un disait : « Fût-il au milieu d'une légion de démons à ses ordres, j'irai lui arracher les mouftaches poil par poil. Si j'avais pu atteindre ce misérable, du premier soufflet je l'eusse jeté si loin, qu'on n'aurait jamais eu de ses nouvelles. »

L'autre reprenait : « Si je l'avais tenu au bout de ma rapière, la plus grande pièce qui serait reftée de lui eût été l'oreille. Mais il faudra qu'il passe par mes mains, & se cachât-il dans les entrailles de la terre, j'irai l'exterminer aux antipodes ! n

Pendant qu'ils faisaient ces rodomontades, le pauvre Lazarille attendait que toutes ces rages fondissent sur lui ; mais il redoutait encore plus dix ou douze enfants qui étaient là que ces tranche-montagnes. Petits & grands tombèrent ensemble sur moi ; les uns me donnaient des coups de poing, ceux-ci me tiraient par les cheveux, les autres m'égratignaient le visage.

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Les enfants me pihçaient comme des crabes en poussant des cris qui m^ fendaient le tympan. Les uns disaient : « Coupons-lui les oreilles ! » Les autres : « Jetons-le dans les privés ! » Les coups sonnaient sur ma pauvre carcasse comme la grêle sur un tambour. Me voyant sans haleine, ils me prirent par les pieds & me traînèrent à écorche-cul jusqu'au milieu de la cour.

Enfin le père leur commanda de cesser de me battre, & se penchant sur moi me promit que, si je lui disais quel était le larron qui lui avait volé son honneur, on ne me ferait plus de mal.

Mais je ne pouvais satisfaire à son désir, n'en sachant pas plus long qu'eux sur le compte de Thomme aux bas incarnat. Cependant, quand je vis qu'ils allaient remettre en mouvement les pilons du terrible moulin qui m'avait foulé comme une pièce de feutre, je m'engageai à leur montrer celui qui était la cause 'de tout le mal.

Ils me promirent merveilles si je faisais cela, me demandant comment il s'appelait & où il demeurait. Je leur répondis que je ne savais pas son nom, & moins encore sa rue ; mais que, s'ils me voulaient porter (car, après ma chute & les mauvais traitements que je venais d'essuyer, il m'était impossible de marcher), je leur montrerais sa maison.

Ils se réjouirent fort de cela ; m'ayant donné un peu de vin pour me réconforter, & s'étant bien armés, ils me prirent sous les aisselles comme une nouvelle épousée & me promenèrent ainsi par Madrid.

Ceux qui me voyaient disaient : « Voilà un coquin que l'oa mène en prison; » les autres: « C'eft un pauvre malade que l'on conduit à l'hôpital, » & personne ne toucha le blanc. J'allais tout ahuri ne sachant que faire ni que dire, car si j'eusse crié à l'aide ils m'eussent traîné devant la juftice, ce que j'appréhendais plus que la mort. Il m'eût été impossible de songer à prendre la fuite, en admettant que j'eusse été aussi

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lelle qu'un lévrier, car j'étais entouré par le père, la mère, les deux frères, les enfants & cinq ou six parents qui, ayant su Tévénement, étaient accourus armés comme des ssdnts Georges. Jamais relique ne fut mieux gardée !

Nous traversions rues, places & ruelles, sans qu'ils sussent où ils allaient, ni que j'eusse l'idée de l'endroit où je les menais. Enfin nous arrivâmes à la porte du Soleil; & par une rue latérale, je vis venir un grand escogriffe, marchant sur la pointe du pied, la cape sous le bras, un gant pendant à une main & un œillet entre les lèvres, jouant des bras, tellement qu'il semblait être le cousin germain du duc Infantando. C'était don Cléophas en personne, cet illulbre hidalgo qui m'avait volé mes hardes la veille de mon départ pour les Grandes-Indes. Sans doute quelque saint me l'envoya là, car je n'en avais oublié aucun de toutes les litanies quand il ne me laissa que ses puces.

Voyant donc l'occasion si belle, je la pris par le poil, & avec une seule pierre je voulus faire deux coups : me venger de ce fanfaron & me délivrer de ces bourreaux. Je dis à ces derniers :

— Messieurs, prenez garde, car je vois venir le galant qui a souillé l'honneur de votre maison, & qui vient maintenant de changer d'habits; & je leur désignai l'écuyer qui s'approchait en jouant des bras, sans se douter qu'il allait danser un fandango sans hautbois ni basse de viole.

Aveuglés par la fureur, il n'en fallut pas davantage à ces messieurs; ils se ruèrent sur lui tous ensemble, & Tempoignant par le collet, ils le jetèrent par terre, & lui donnèrent cent coups de pied dans le ventre & autant de coups de poing par le museau.

Un des jeunes frères de la ci-devant pucelle lui voulait passer son épée au travers du corps, mais son père l'en empêcha. Quand je vis le jeu mêlé, & que tous étaient occupés, je fendis le vent & me réfugiai dans la boutique d'un barbier apothicaire.

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Mon écuyer, qui m'avait reconnu & s'imaginait que c'étaient quelques-uns de mes parents qui lui demandaient ma défroque, hurlait en se débattant : « Laissez-moi, laissez-moi, j'en payerai une toute neuve... & qui n'aura jamais servi! » Mais ils lui fermaient la bouche à poing fermé. Moulu, sanglant & balafré, ils le menèrent en prison, & moi je sortis de Madrid à la nuit tombée, reniant le métier de crocheteur & le premier qui l'avait inventé.

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