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CHAPITRE XII

La^arille part de Madrid pour retourner dans son pays

6 ce qui lui arriva en chemin.

JE ne voulais pas attendre au lendemain pour me mettre en route, mais mes forces ne répondaient pas à mon courage, & je dus demeurer encore quelques jours à Madrid. Je n'y perdis pas mon temps, car m'aidant de deux béquilles, vu que je ne pouvais marcher autrement, je demandai l'aumône de porte en porte & de couvent en couvent, & j'amassai quelques réaies.

Mais je ne tardai pas à quitter la ville, parce que j'en-' tendis conter à un pauvre, qui s'épôuillait au soleil avec d'autres, Thiftoire du coffre, ainsi que je Tai rapportée; il m'apprit que l'homme qu'on avait mis en prison, ayant prouvé son innocence quant à l'affaire de la demoiselle, n'en avait pas moins été chassé de Madrid comme un aigrefin fieffé, & que les parents de la fille cherchaient un certain crocheteur qui avait ourdi toute cette trame, pour le faire périr sous le bâton.

Ces paroles ne tombèrent pas dans l'oreille d'un sourd. J'entrai dans la première boutique de barbier que je trouvai, & après m'être fait raser la barbe comme un moine, je me fis appliquer un emplâtre de taffetas vert sur l'œil gauche ;

bien persuadé qu'avec cette figure la mère qui m'enfanta ne m'eût pas reconnu.

Je sortis sur l'heure de Madrid & pris la route de Téjares, espérant que la fortune me serait plus favorable sur la terre natale.

Comme je marchais depuis plus de cinq heures & que le soleil couchant incendiait la campagne, je tombai au détour d'un chemin dans un campemefit d'Égyptiens ou gitanos, établi devant une carrière abandonnée qui leur servait de refuge la nuit.

C'eût été, selon toutes probabilités, une assez mauvaise rencontre pour le trésorier d'un archevêque voyageant à mulet avec les deniers de l'Église; mais comme je n'avais que deux oignons & un morceau de pain dans mon bissac, j'avais pris la précaution de coudre quelques réaies que je possédais dans une pièce de mes chausses, je ne risquais rien dans leur compagnie.

Comme je n'étais pas bien certain de suivre la bonne route, je leur demandai de me renseigner.

Ils me dirent que ce n'était pas le droit chemin de Salamanque, mais bien de Valladolid. Toutefois, comme mes affaires ne me forçaient pas d'aller plutôt à Tune qu'à l'autre place, je leur répondis que, puisqu'il en était ainsi, je voulais voir encore cette ville avant de retourner dans mon pays.

Un des plus anciens de la bande me demanda d'où j'étais, & quand je lui eus dit que j'étais né à Téjares, il m'invita à souper avec eux pour l'amour du voisinage des lieux, parce qu'il était de Salamanque; j'acceptai l'invitation, & pour le dessert ils me prièrent de leur conter ma vie & mes aventures : ce que je fis sans me faire prier, en abrégeant autant que je le pus mon récit.

Quand je vins à parler de l'hiftoire du triton & de ce qui m^était arrivé à Madrid à rhôtellerie où j'avais tenté d'échapper à mes coquins de pécheurs en renversant ma cuve,

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ils y prirent grand plaisir; une petite bohémienne surtout riait à plein gosier en s'appuyant sur Tépaule d'un joli garçon, qui avait tout Tair d'être son cousin du même lit.

Je commençai à rougir, & le gitano qui était de mon pays, voyant mon embarras, me dit :

— N'aie point de honte, mon frère, car ces messieurs ne rient pas de ta vie, qui eft plus digne d'admiration que de risée ; & puisque tu nous Tas contée si au long, il eft jufte que nous te payions de la même monnaie, & si ces messieurs veulent me le permettre, je te dirai d'où vient notre hilarité.

Ils lui dirent qu'il le pouvait faire, s'en rapportant à sa prudence qui l'empêcherait de dépasser les limites de la discrétion.

— Sachez donc, poursuivit-il, que ceux qui rient là de si bon cœur sont la fille & le galant qui sautèrent par la fe» nêtre, quand le déluge de la cuve faillit les noyer.

La petite Égyptienne, réclamant alors l'indulgence de l'illuftre auditoire, raconta, d'une voix douce & charmante, l'hiftoire qu'on va lire :

— Le jour que je sortis, ou pour mieux dire que je sautai par la fenêtre de la maison de mon père, avec le seigneur Raphaël que voilà, & après qu'on nous eut pris tous deux ainsi qu'il a été dit, on m'enferma dans une chambre obscure & sale, & l'on jeta mon amant dans un cachot, jusqu^à ce qu'il fît connaître son nom. Ses amis financèrent & il fut rois en liberté.

Pour moi, je demeurai en la garde de l'alcade, qui était jeune & fort galant ; or, comme je n'étais pas trop laide, je le tins bientôt plus prisonnier de ma beauté que je ne Tétais de sajuftice. Il me fit alors conduire dans une jolie chambre, bien meublée & ornée des plus belles fleurs de son jardin.

Mes parents, quoique indignés de ma mauvaise vie, faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour me faire mettre en

liberté, mais en vain, parce que raicade, qui était follement amoureux de moi, tenait à me garder le plus longtemps possible.

Le seigneur Raphaël, qui rôdait comme un chien affamé autour de la maison pour tâcher de me voir & de me parler, finit par trouver une vieille fort complaisante qui le déguisa en servante & le fit entrer au service de Talcade.

Mon geôlier, qui ne se doutait pas du tour, l'attacha à mon service, & je vous jure qu'il me servit à souhait.

Mais l'amour en cage manque de charmes. Il fallait trouver la clef des champs.

J'appris que l'on devait dohner un bal masqué chez le comte de Mirandole, où une troupe d'Égyptiens était engagée pour danser un ballet. Le seigneur Raphaël, prévenu par moi, s'entendit avec eux, & ils lui promirent, moyennant une bonne somme, de l'aider dans le projet qu'il avait conçu.

Je me mis alors à cajoler mon alcade, lui faisant plus de belles promesses & de supplications qu'un naufragé abandonné sur un rocher, afin d'obtenir qu'il me conduisît sous un déguisement à ce bal auquel il était invité.

La chose lui parut fort difficile, mais comme il était tout aveuglé de mon amour, il promit de me donner ce plaisir, en liie recommandant expressément de ne pas ôter mon masque de la nuit.

Il me fit faire un charmant coftume de page qui m'allait à ravir : j'avais un pourpoint & des chausses de velours violet, couverts de cannetilles d'or, un manteau de la même couleur doublé de satin jaune, une toque ornée d'un cordon de diamants & d'une plume de héron, un col de dentelles ; les bas en soie jaune avec jarretières bouffantes, les souliers blancs à crevés, Tépée & le poignard dorés. J'étais jolie comme un chérubin sous cet habit.

Quand nous arrivâmes au bal, la fête était fort animée

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& je demeurai éblouie du spedacle splendide que j'avais sous les yeux.

Raphaël, que je reconnus tout de suite en entrant, portait un coftume de muletier afturien, il vint s'asseoir auprès de moi lorsque le ballet des Égyptiens commença.

Pendant que les danseurs faisaient leurs passes & leurs figures, deux d'entre eux se prirent de querelle ; des paroles ils en vinrent bientôt aux coups, & celui qui semblait le plus acharné reçut sur la tête un grand coup de sabre mauresque, qui le jeta sur le parquet, qu'il inonda de son sang.

Les assiftants terrifiés se levèrent en poussant des cris d'efiroi, les femmes se sauvèrent dans un autre salon, & les hommes mirent l'épée à la main.

On s'empara du meurtrier, qui se démenait comme un possédé, & l'on requit l'alcade de faire son office avec ses officiers de juftice. Comme il ne se souciait pas de me voir reconnaître au milieu de cette bagarre, il me dit d'aller l'attendre dans la litière qui nous avait amenés, & il alla s'occuper des devoirs de sa charge.

Lorsqu'il se fut éloigné, je pris la main de Raphaël, qui était toujours auprès de moi, & en deux sauts nous fûmes dans la rue, où un de ses amis nous attendait avec des chevaux.

Cependant le blessé, qu'on tenait déjà pour mort, voyant que nous étions décampés, se leva en disant :

— Messieurs, la farce eft bonne jusque-là, puisque je me porte bien. Ceci n'a été fait que pour divertir la compagnie.

Et il ôta aussitôt son chaperon dans lequel il y avait une vessie de bœuf pleine de sang, si bien ajuftée qu'une bonne partie de ce sang s'était répandue lorsqu'il reçut ce coup de plat de sabre qui avait fait croire qu'il avait la tête fendue jusqu'aux dents. Les invités trouvèrent la plaisanterie fort peu plaisante, car beaucoup de dames étaient tombées- en pâmoison ; mais ce fut surtout mon alcade qui ne rit pas de l'invention.

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Ne me voyant plus dans le bal, il alla pour me chercher à la litière, où il ne trouva que ses valets qui ronflaient comme des bienheureux sur les coussins. Il eut beau les secouer par les oreilles, il n'en put tirer aucun renseignement. Il remonta dans le bal, & s'adressant à une vieille Égyptienne, il lui demanda si elle n'avait pas vu sortir un joli page portant un habit de velours violet. Elle qui était inftruite du fait & savait ce qu'il fallait répondre, lui dit que je venais de partir avec une belle dame, qu'elle croyait être la vieille marquise de Miraflores, qui habitait près de Saint-Philippe. Cela le surprit un peu, mais il n'en alla pas moins incontinent réveiller les gens de la marquise, qui lui dirent que leur maîtresse avait la goutte & n'était pas sortie depuis deux mois.

Avant de quitter Madrid je vendis mon habit de page deux cents réaies &le cordon de diamants cinqcentspiftoles. Quand j'arrivai ici avec mon cher Raphaël, j'ajoutai cent pifloles au présent qu'il avait donné à ces messieurs pour les remercier de ce qu'ils avaient fait pour moi, & depuis ce jour j'ai l'honneur de vivre dans leur honorable compagnie.

Voilà l'hifloire véridique de ma vie !

Et elle ajouta en me faisant une belle révérence, & en me montrant une double rangée de dents plus blanches que des perles :

— Il faut faire parfois de nécessité vertu : si le seigneur Raphaël vous doit les cornes qu'il porte, il vous doit aussi le bonheur de posséder l'amante la plus tendre & la plus fidèle.

— Amen, dis- je en m' inclinant.

Les Égyptiens m'offrirent l'hospitalité pour la nuit, mais comme les journées étaient alors très-chaudes, je préférais voyager à la belle étoile.

Après les avoir remerciés de leurs bontés, je me remis en route, & le seigneur Raphaël me fit la conduite pendant une bonne demi-lieue.

Tout en cheminant, je lui demandai si ses compagnons étaient nés en Egypte. II me répondit qu'il n'y en avait aucun dans toute l'Espagne, & que tous ceux-là étaient voleurs, fripons, moines, ou nonnains, échappés des prisons ou des couvents. Mais qu'entre les plus méchants les pires étaient ceux qui avaient jeté le froc aux orties & abandonné la vie contemplative pour la vie adlive. Il s'en retourna à son campement rejoindre sa belle, & moi, à cheval sur les mulets de saint François, je suivis le chemin de Valladolid.

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