CHAPITRE XIII
Ce qui arriva à La\arille dans un cabaret près de Vaiiadolid.
TOUT en écoutant chanter les cigales, je réfléchissais sur les coutumes & la vie des Égyptiens, ne comprenant pas que la juftice & Tlnquisition les laissassent errer tranquillement par toute TEspagne & planter leur tente là où ils pouvaient escroquer & duper les sujets de l'empereur Charles-Quint.
Leurs bandes sont autant d'égiisiers défroqués, d'apoflats & d'écoles de vices. Je n'aurais jamais cru ce que le seigneur Raphaël m'avait dit au sujet des religieux qui jettent le froc aux orties pour suivre une vie aussi pénible & aussi misérable, s'il ne m'avait montré de loin un Égyptien & une Égyptienne, qui n'étaient nullement basanés, & qui s'amusaient à chanter des versets de David.
— Ceux-là, me dit-il, sont novice & nonnain, qui depuis environ huit jours sont venus grossir notre compagnie pour faire profession d'une plus auftère vie.
Au bout de quelques jours de marche, j'arrivai à une hôtellerie à une lieue de Vaiiadolid, à la porte de laquelle je vis assise la vieille sorcière de Madrid, avec la belle fille brune qui avait trouvé dans le fameux coffre de quoi s'oc^
lyO AVENTURES
cuper la nuit. Le galant aux bas incarnat sortit sur le même temps pour annoncer que le dîner était servi. Elles ne me reconnurent point, à cause de Templâtre que je portais toujours sur Toeil pour me déguiser. Quant à moi, j'avais de bonnes raisons pour ne pas oublier le Lazare qui était sorti du monument, & qui m'avait coûté un si beau coup d'étrillé. Je me plantai devant eux pour voir s'ils ne me donneraient pas quelques maravédis; mais ils ne pouvaient donner aux autres ce qu'ils avaient à peine pour eux-mêmes.
Le galant qui leur avait servi de maître d'hôtel fut si libéral, que, tant pour lui que pour sa maîtresse & la vieille, il avait fait accommoder un peu de foie de pourceau avec une sauce aux oignons. J'eusse englouti en moins de deux bouchées tout ce qui était dans le plat. Le pain était aussi noir que la nappe^ qui ressemblait à une tunique de pénitent.
* — Mange, ma vie, disait ce seigneur, mange, c'eft viande de prince»
La vieille, qui me rappela le très-illuftre & très-aflfamé don Cléophas, dévorait & se taisait pour ne pas perdre de temps, voyant d'ailleurs qu'il n'y avait pas de quoi tant inviter à feftoyer. Le plat dans lequel ils mangeaient était de terre, & ils commencèrent à le frotter de telle sorte qu'ils lui étaient son vernis.
Ayant terminé ce trille & misérable dîner, qui avait plus irrité leur faim qu'il ne l'avait apaisée, l'Amadis s'excusa sur ce que l'hôtellerie était mal pourvue. Voyant qu'il n'y avait rien à gagner là, je demandai à l'hôte s'il avait de quoi me donner à dîner. Il me dit que cela dépendait du prix que je voulais payer; jaugeant ma bourse sur ma mine, il m'offrit de me donner un peu de fressure. Je lui demandai s'il n'avait point autre chose.
Il m'offrit un quartier de chevreau, que ce jeune seigneur n'avait pas voulu parce qu'il était trop cher. Je voulus leur faire une brdvade, & je lui dis de me le servir avec un flacon
de vieux vin. Je me mis au pied de leur table, où ce fut une chose digne d'admiration de voir comment je fus regardé. A chaque bouchée, j'avalais six yeux, parce que ceux de Tamoureux, de sa maîtresse & de la vieille étaient cloués au morceau que je mangeais.
— Qu'eft ceci? dit tout à coup la demoiselle. Ce pauvre mange tout seul une pièce de chevreau, & pour nous trois il n'y a eu qu'une pauvre fricassée ?
Le galant affirma qu'il avait demandé à l'hôte quelques perdrix, chapons ou poulets, & qu'il lui avait dit qu'il n'avait rien autre chose à leur servir.
Je ne voulus point les dissuader, & j'allai mon train. Mais le chevreau ressemblait à la pierre d'aimant; lorsque j'y pensais le moins, je les surprenais tou« trois la main dans mon plat. La petite effrontée commence par prendre un morceau, en disant :
— Avec votre agrément, mon ami.
Et avant d'avoir obtenu la permission qu'elle demandait, elle avait déjà une côtelette entre les dents. La vieille dit sur un ton doucereux :
— Ne prenez pas le dîner de ce pauvre diable.
— Je ne lui prends pas, reprit l'effrontée, je lui emprunte; car je veux le lui payer tout à l'heure.
Et revenant à la charge, elle commença à manger avec tant de hâte & de rage, qu'il semblait qu'elle eût jeûné six grands jours. La vieille allonge alors une vilaine patte noire & prend un morceau pour le goûter. Le galant, qui les regardait faire en se curant les dents, se décide à les imiter, & pique une tranche aussi grosse que le poing, en disant :
— Il faut que ce rôt soit excellent pour être du goût de ces dames, qui sont fort difficiles.
Voyant qu'ils allaient si vite en besogne, je pris tout ce qu'il y avait dans le plat, & l'enfournai en un seul mor-
ceau dans ma bouche au risque d'étrangler; car la pièce était si grosse qu'elle ne put aller ni en avant ni en arrière.
Comme je commençais à renâcler, devenant plus rouge qu'une pomme d'amour, deux cavaliers, portant tout l'arsenal de Burgos sur leur individu, entrèrent dans la cour de l'hôtellerie. Après avoir donné leurs chevaux à un valet d'écurie, ils demandèrent à l'hôte de leur faire servir promptement à souper
La vieille, qui, au bruit de leur arrivée, était allée sur le seuil de la porte, revint les bras levés, les yeux ronds & plus verte qu'une fane de carotte, en disant d'une voix étranglée par la peur :
— Santa Magdalena, voilà les frères d'Eftrella... ils vont nous réduire en poudre.
La belle commença alors à s'arracher les cheveijx & à s'égratigner le visage en poussant des soupirs à faire tourner les ailes d'un moulin. Leur cavalier, qui était brave, les consolait, leur disant qu'elles ne s'affligeassent point, que là où il était elles n'avaient rien à craindre.
Quant à moi, qui étais demeuré la bouche pleine & les mandibules ouvertes, j'éprouvai un tel saisissement en apprenant que ces mauvais garçons étaient arrivés, que je pensai mourir de frayeur ; mais comme mon gosier était fermé, Tâme, ne trouvant pas la porte ouverte, s'en retourna dans sa niche.
Ces deux fiers-à-bras entrèrent comme deux ouragans en faisant sonner toute leur ferraille. Ils n'eurent pas plutôt aperçu leur sœur & la vieille, qu'ils s'écrièrent :
— Ah ! ah ! les voici ; nous les tenons ! Enfin ! elles ont vu leur dernier soleil !
A ces cris, mon effroi fut tel que je tombai par terre, & du coup que je donnai en tombant, le morceau de chevreau qui m'étranglait sortit de ma bouche.
DE LAZARILLE DE TORMES lyS
Ils fondirent tous deux sur le jeune champion, qui, ayant mis l'épée à la main, marcha droit à eux & les chargea si bravement, qu'ils reculèrent jusqu'à la porte , plus blêmes que des spedres.
Il leur demanda, avec une rodomontade espagnole, ce qu'ils réclamaient & ce qu'ils cherchaient, & se jetant en même temps sur Tun d'eux, il lui arracha son épée qu'il lui porta à la gorge, menaçant l'autre de le couper en six morceaux s'il faisait un mouvement. A chaque mouliaet de sa rapière, les deux rodomonts, qui se tenaient dos à dos, tremblaient comme des feuilles sur l'arbre.
La vieille & sa sœur, voyant que le courage de ces deux Rolands leur tombait dans les mollets, s'approchèrent d'eux & les désarmèrent.
L'hôte entra au bruit que nous faisions, car je m'étais relevé & j'en tenais un par la barbe. Ils ressemblaient aux taureaux contrefaits de mon pays, qui mugissent si affreusement que les enfants qui les rencontrent se sauvent à toutes jambes, pour revenir bientôt leur jeter des ordures & les tirer par la queue en voyant que leur colère ne leur sert qu^à dissimuler leur lâcheté.
De même, en voyant que ces rodomonts n'étaient pas ce qu ils paraissaient, je m'animai & les assaillis avec d'autant plus d'acharnement, que ma frayeur avait été grande.
— Qu'est-ce que ceci ? dit Thôte. Pourquoi ce tapage dans ma maison?
Les femmes, le jeune coq & moi commençâmes à crier tous ensemble que c'étaient des larrons qui nous avaient suivis pour nous voler. L'hôte, qui les vit sans armes & nous viélorieux, se tourna bravement du côté du plus fort, en
s'écriant :
— Comment ! des larrons chez moi ! & les ayant pris au collet, il les alla enfermer dans un caveau sans vouloir rien entendre de leurs raisons.
Leur valet, qui venait de mettre les chevaux dans Técurie, demandant où étaient ses maîtres, fut mis au frais avec eux. L'hôte prit alors leurs porte-manteaux, qui contenaient leurs habits & leur argent, & nous réclama leurs armes comme si elles lui eussent appartenu.
Il ne nous fit rien payer pour notre dîner, afin que nous signassions le procès- verbal qu'il avait rédigé contre eux, comme affidé de T Inquisition & magiftrat du lieu. Par cet aéle il les condamnait tous trois aux galères à perpétuité après avoir reçu deux cents coups de fouet autour de rhôtellerie.
Ils en appelèrent à la chancellerie de Valladolid, où Thôte les mena avec trois de ses valets. Et quand ces malheureux crurent être devant les audienciers, ils se trouvèrent en présence des inquisiteurs, parce que Thôte avait mis dans son procès-verbal qu'ils avaient proféré des menaces & des injures contre le saint-office.
On les enferma dans des Cachots d'où ils ne purent point écrire à leur famille comme ils l'espéraient, ni avertir personne de leur trifte aventure. A son retour, notre hôte nous dit que les inquisiteurs lui avaient commandé de faire comparaître devant eux les témoins qui avaient signé au procèsverbal, néanmoins qu'il nous conseillait de déguerpir au plus tôt.
La demoiselle lui donna une bague de rubis, en le priant de faire en sorte que nous ne soyons point mis en leur présence, ce qu'il lui promit. Le larron avait dit cela pour nous faire prendre la fuite, afin que, si l'on venait à citer les témoins, sa méchanceté ne fût point découverte.
Quinze jours après, il se fit un auto-da-fé sur la place du Marché à Valladolid, & je vis sortir de la prison de l'Inquisition les trois pauvres diables, revêtus du san-bénito & bâillonnés comme blasphémateurs.
J'eus le cœur navré de voir ce pauvre valet qui payait ce qu'il ne devait pas ; pour les autres, je n'en eus point de pitié.
DE LAZARILLE DE'tORMES lyS
parce qu'ils ne m'avaient point ménagé & que je me ressentais encore des coups qu'ils m'avaient donnés.
J'ai rencontré assez souvent depuis les deux amies au pré de la Magdèlaine, sans qu'elles me reconnussent. Un soir, je vis la demoiselle qui raclait de la mandoline à la fenêtre de certaine maison/& je compris de refte avec quelles cartes elle faisait sa partie. Quant à la vieille,, elle exerçait toujours son office dans la même ville.