‹ Aventures de Lazarillo de TormesChapitre 37 sur 44 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La^arille sert cTécuyer à sept femmes à la fois.

J'avais six réaies en poche en arrivant à Valladolid, & j'eus en peu de temps triplé ma fortune; car j'étais si blême & si faible, que chacun me faisait la charité pour avoir bientôt une âme amie en paradis. J'allai droit à la friperie, où pour quatre réaies j'achetai une longue robe de ratine qui avait été portée par quelque juif portugais, étant fort rase & décousue.

J'achetai pour une demi-piftole un chapeau haut comme une cheminée & large de bords, & je me promenai par la place un bâton à la main. Les premiers qui me virent ainsi accoutré éclatèrent de rire, & chacun dit son mot. Les uns m'appelaient philosophe de taverne, les autres disaient : « Voilà saint Pancrace en habit de voyage; » d'autres : « Holà! hé! seigneur de Las Ratinas, voulez-vous du suif pour graisser vos bottes? »

Les vieilles femmes se signaient sur le pas des portes en me voyant passer, assurant que j'étais l'âme en peine du docteur Scribentifolius, médecin de l'hôpital des Stropiats.

Je faisais le muet, & filais le long des murs pour ne pas perdre Tombre.

lyS AVENTURES

Je rencontrais souvent une dame qui se promenait avec un jeune garçon ; un jour elle m'aborda & me demanda si je connaissais un écuyer sans place. Je lui répondis que je n'en connaissais point d'autre que moi-même, & que si je lui agréais, elle pouvait disposer de moi comme de son serviteur.

Nous fûmes bientôt d'accord sur les conditions; elle me promit trois pièces de trois blancs de salaire par jour. J'entrai sur l'heure en fondions, & elle me prit le bras pour aller faire ses visites.

Elle avait renvoyé le garçon à la maison en lui commandant de dire à la servante d'apprêter le dîner; elle s'arrêta plus de deux heures à marchander des oripeaux & des cosmétiques dans plus de vingt boutiques. A la première visite que nous fîmes, elle m'avertit que, quand elle irait en visite quelque part, je devais prendre les devants, pour demander le maître ou la maîtresse de la maison où elle avait dessein d'aller, & leur annoncer que madame Perez (c'était le nom de ma maîtresse) allait leur faire l'honneur de les visiter.

Je lui promis de m' acquitter de mon mieux des devoirs de ma charge, & proteftai de mon zèle à la bien servir.

J'avais le plus grand désir de voir son visage; mais comme elle n'ôta pas sa mantille, je ne pus satisfaire ma curiosité.

Elle me dit encore qu'elle ne pouvait se donner à elle seule le luxe d'un écuyer, mais qu'elle chercherait quelquesunes de ses voisines que je servirais avec elle, & que toutes ensemble me donneraient le salaire qu'elle m'avait promis; qu'en attendant qu'elle eût trouvé à former cette association, elle me donnerait sa part. Elle me demanda si j'avais un gîte, je lui répondis que non.

— Vous coucherez à la maison, me dit-elle, car mon mari ell tailleur, & vous vous accommoderez avec ses garçons.

Vous ne pouviez, poursuivit-elle, trouver une meilleure condition dans toute la ville ; car avant qu'il se passe trois jours, vous aurez six maîtresses, & chacune vous donnera un blanc.

Je fus véritablement surpris des façons majefhieuses de cette tailleuse qui avait Tair d'une grande dame. Ce qui me surprit plus désagréablement, ce fut de me voir obligé de servir six maîtresses pour gagner six pauvres blancs par jour.

Néanmoins, je considérai qu'il valait mieux tenir que courir, & qu'après tout ce n'était pas un métier bien pénible.

En arrivant à la maison, elle me donna sa mantille & ses mules pour les porter à sa servante, & je vis enfin son visage.

C'était une belle brune de trente ans environ, avec de gros sourcils noirs & de petites mouflaches. Elle avait la poitrine large & agréablement bombée, la main potelée & le pied fin & busqué; mais je vis avec peine qu'elle avait une si belle couche de fard sur les joues qu'elles reluisaient comme le vernis d'un plat.

Elle me paya en me disant que je l'allasse trouver deux fois par jour, à huit heures du matin & à trois heures du soir, pour voir si elle voulait sortir.

J'entrai dans un cabaret, où je me fis servir un joli morceau de porc frais que j'arrosai de deux verres de vin de Portillo, & je fis la siefte au soleil, la tête à l'ombre des pampres d'une belle treille.

Je retournai sur les trois heures chez ma maîtresse ; elle me dit qu'elle ne voulait pas sortir, mais qu'elle me prévenait que, dorénavant, elle ne me payerait que les jours qu'elle sortirait, & que, si elle ne. sortait qu'une fois, elle ne me donnerait que la moitié de ce qu'elle m'avait promis. Elle ajouta, de plus, que, son mari me fournissant le lit, elle

l8o AVENTURES

pouvait m'appeler son valet & être assurée de se voir toujours mieux servie que mes autres maîtresses.

Le lit était le digne pendant de la claie de don Cléophas. C'était un étroit comptoir de chêne sur lequel on étendait une couverture si mince qu'on eût pu compter les étoiles au travers. J'avais les membres plus roides qu'un manche à balai, quand je quittais au soleil levant cette machine à donner la queftion; & au bout de huit nuits, je pris le parti d'aller coucher dans la niche d'un grand lévrier, que je chassais à coups de pied, & qui allait pleurer jusqu'à l'aube sous la fenêtre des servantes, lesquelles ne se gênaient pas pour lui vider leur bassin sur l'échiné.

Je passai dix jours avec la misère qu'un honnête homme eût pu acheter avec les six deniers de Judas. Au bout de ce temps, la femme d'un tanneur entra dans la confrérie, & marchanda plus d'une heure le blanc qu'elle me devait donner. Enfin, en cinq jours, j'eus sept maîtresses & sept blancs de salaire.

Je commençai alors à manger comme un prince, ne buvant cependant pas du val-de-penas, pour ne pas plus étendre les jambes que la couverture.

Mes cinq autres maîtresses étaient: une veuve de recors; la cousine d'un carme déchaussé, femme jeune & belle; une vieille momie perdue de tous ses membres, qui prenait un laquais pour promener pendant une heure un affreux chien galeux & lui faire faire ce que vous devinez ; enfin, une tripière, qui était celle que j'aimais le mieux, parce que, quand elle me donnait mon blanc, elle y ajoutait toujours quelque morceau de tête de veau, & que j'avais toujours avalé trois ou quatre écuelles de potage avant de sortir de chez elle.

La dernière était une dévote, grande fille plus maigre & plus sèche qu'une arête de brochet; avec celle-ci j'avais plus de besogne qu'avec toutes les autres, parce qu'elle

ËUm me tiraillaient avec tant de rage, qu'elles dédiirirent masouquenille. (P. 181.)

DE LAZARILLE DE TORMES l8t

ne faisait que visiter ses bons amis, avec lesquels elle demeurait toujours seule & non pas toujours en contemplation, car elle aimait la vie adive & le mouvement perpétuel.

Sa maison ressemblait à une ruche d'abeilles : les uns entraient, les autres sortaient, & tous y arrivaient les poches pleines.

De ma vie je ne vis plus grande hypocrite que celle-là ; quand elle allait par les rues, elle ne levait jamais les yeux, & le chapelet ne lui tombait jamais de la main. Toutes celles qui la rencontraient la priaient de vouloir bien prier Dieu pour elles, car ses oraisons devaient être exaucées dans le ciel. Elle leur répondait qu'elle était une grande pécheresse, & ne mentait pas. Elle n'avait pour elle que d'assez beaux yeux bruns pleins de feu & de longues mains pâles, veinées de bleu. Je n'ai jamais compris quel charme ses bons amis pouvaient trouver dans sa compagnie ; mais ce qu'il y a de certain, c'eft qu'elle était femme à confesser tout un escadron de mes braves lansquenets allemands en moins de huit jours de temps.

Chacune de mes maîtresses avait son heure assignée, & quand l'une me disait qu'elle ne voulait point sortir, je m'en allais chez l'autre, jusqu'à ce que j'eusse achevé ma tâche.

Qui les aurait entendues me menacer de me congédier & me défiler toute une kyrielle d'injures lorsque je venais à me faire attendre aurait cru fermement qu'elles me donnaient tous les jours deux piftoles.

Il arriva un jour que la fausse dévote & la veuve du recors se rencontrèrent sous le porche de l'église, & voulurent s'en retourner chez elles toutes deux en même temps ; il s'éleva alors un grand débat entre elles, chacune voulant que je la reconduisisse la première. Elles me tiraillaient, l'une d'un côté, l'autre de l'autre, avec tant de rage, qu'elles dé-

l82 AVENTURES

chifèrent ma souquenille. Je demeurai presque nu, parce que je n'avais en (dessous qu'un méchant drapeau de chemise, qui ressemblait au filet d'un pêcheur.

Ceux qui voyaient ma chair qui passait au travers des fenêtres qu'elles venaient d'ouvrir riaient à pleine bouche, & la foule s'assemblait pour se moquer du pauvre Lazarille & entendre ces deux dames déterrer leurs aïeux.

L'adion que je mettais à recueillir les pièces de ma souquenille m'empêcha d'écouter les compliments qu'elles s'adressaient. Seulement j'entendis dire à la veuve :

— D'où vient tant d'orgueil à cette coquine? Hier servante de cruche, aujourd'hui robe de taffetas.

L'autre répondit :

— La carogne, elle la porte de burat, gagnée avec un grand merci, & si j'étais hier servante de cruche, elle Teft aujourd'hui de pot.

Les assiftants les séparèrent, car elles avaient déjà commencé à se prendre aux cheveux.

J'achevai de recueillir les pièces de ma pauvre souquenille, & demandant des épingles à une dévote qui se trouvait là, je m'accommodai le mieux que je pus.

Je les laissai en train de se souffleter à tour de bras, & m'en allai à la maison de la couturière, qui m'avait commandé de l'aller chercher sur les onze heures, parce qu'elle devait aller dîner chez une de ses amies.

Quand elle me vit si mal ajufté, elle commença à crier en me disant :

— Pensez-vous gagner mon argent & me venir accompagner comme un gueux? Avec la moitié de ce que je vous donne, je pourrais avoir un autre écuyer, avec des chausses à bas attachées, braguette, cape & toque ; vous ne faites que vous enivrer avec ce que je vous donne.

« Dieu ! m'enivrer ! disaîs-je en moi-même, avec six ou sept

DE LAZARILLE DE TORMES l83

blancs tout au plus que je gagne par jour, en rayant ceux où mes maîtresses ne sortent point pour ne pas me payer ! » Elle me fit faufiler les pièces de mon habit, & avec la hâte qu'elle avait de sortir, on mit en haut celles qui devaient être en bas ; je Tallai conduire ainsi fagoté.

Page 1