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grand diable de nègre plus noir qu'un balai à four vint me porter une cuisse d'oie, un morceau de pain & une bouteille de vin ; après quoi il tira les verrous & me dit que personne ne devait plus entrer, mais que je ne devais cependant pas quitter mon pofte, afin de venir l'avertir à la cuisine si Ton heurtait à la porte.
Après qu'il fut parti, je m'assis sur le plancher & commençai à mordre dans ma cuisse d'oie à belles dents. Je jugeai bientôt que ces dames & ces messieurs en faisaient autant que moi, en entendant le cliquetis des assiettes & des verres, & un peu plus tard de grands éclats de rire & des chansons.
Mais comme ces joyeux convives n'étaient pas venus seulement pour feftoyer, le silence & les ténèbres du tombeau succédèrent au bruit & aux clartés du feftin. N'ayant rien de mieux à faire, je m'endormis & rêvai que je voyais des milliers de pommes & de poires avec des têtes de femmes danser une ronde fantaftique tout autour de moi.
Je fus réveillé en sursaut par des cris aigus & le bruit d'une lutte; on se massacrait dans une chambre haute; j'entendais le grincement des épées, & le fracas des meubles que l'on se jetait à la tête.
Ils avaient mal pris leur temps pour ce jeu, car une escouade de police qui passait à vingt pas de la maison, entendant ce vacarme, frappa à coups de manche de hallebarde contre la porte, en commandant d'ouvrir au nom de la juftice.
Le nègre qui m'avait apporté à souper se lança dans l'escalier pour prévenir les gens de la maison de l'arrivée de la police, & ce fut alors une panique générale, un remueménage effroyable; hommes & femmes dégringolèrent par les montées en semant après eux manteaux, souliers, robes & chapeaux; tous disparurent en un clin d'œil par une porte bas:se.
Comme je savais quels risques je courrais à résilier à la juftice, j'abaissai les barres de la porte & tirai les verrous.
Le premier eftafier qui entra me sauta à la gorge en me criant de me rendre prisonnier, & après avoir fermé Thuis derrière eux ils se mirent à fureter par toute la maison pour trouver ceux qu'ils cherchaient. N*ayant rencontré personne, ils m'interrogèrent; je dis tout ce que je savais, sans leur indiquer cependant par quel trou les rats avaient passé.
Le sergent qui commandait la ronde reprit sa lanterne, & avisant la porte de la cave, il commanda à ses hommes de le suivre; il eft bien entendu que je fus de la partie.
Nous descendîmes les degrés, mais nous ne trouvâmes que des barriques vides, des tessons de pots & une grande caisse vide appliquée contre la muraille. Le sergent, qui était un vieux renard, après avoir regardé autour de lui, alla droit à la caisse, qu'il écarta, démasquant un large soupirail en forme de gueule de four.
La police déboula par cette issue, & moi avec la police.
Nous étions tombés dans un grand souterrain tout encombré de caisses, de barriques, de jarres & de sacs; c'était la cave d'un marchand d'épices dont la boutique attenait à la maison.
Le sergent avait trouvé la pie au nid.
Comme il élevait sa lanterne au-dessus d'une des jarres pour voir ce qu'elle contenait, il vit un homme qui étai plongé dans Thuile jusqu'au menton.
Se voyant découvert, il voulut sauter hors de son pot, mais il s'y prit si maladroitement qu'il renversa la jarre, l'huile rejaillit jusqu'aux chapeaux des gens de police, qui se mirent à jurer comme des diables, reniant le métier & la carogne qui le leur avait appris.
Cet homme huilé, voyant qu'aucun ne courait après lui, & que tout au contraire ils le fuyaient comme un peftiféré, sauta par-dessus les barriques. Le sergent criait : « Prenez-
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le;» mais il avait beau crier, chacun lui faisait place. Il se sauva par une porte bassfe, en laissant après lui une grande traînée d'huile. De celle qu'il tira de ses habits, il put faire brûler plus d'un mois la lampe de Notre-Dame.
La police demeura arrosée d'huile, maudissant ceux qui les avaient menés là & moi aussi, parce qu'ils disaient que j'étais le rufian qui tenait la maison, & que comme tel on me roulerait dans la poix pour me couvrir de plumes. Cependant ils sortirent par le même chemin que l'homme huilé, me traînant après eux.
Comme ils entraient dans une seconde cave communiquant à la première, on leur vida sur la tête un grand sac de farine qui les aveugla subitement & les rendit plus blancs que des meuniers.
Ils voulurent crier, mais les compagnons de la Poire & de la Pomme, se voyant forcés comme des renards dans leur tanière, leur jetèrent par le museau tant de poignées de farine & de poivre moulu, qu'ils se mirent à éternuer si fort, que je pensai que la cervelle allait leur sauter hors de la tête.
Quand je vis que les coups commençaient à tomber dru comme grêle sur les épaules des alguazils, le courage me revint & je me mis à la besogne.
Quand nous eûmes suffisamment battu leurs habits, nous leur attachâmes les pieds & les mains, & après leur avoir versé une grande jarre d'huile sur le dos, nous les roulâmes dans la farine comme des merlans à frire; & après avoir fermé les portes sur eux, nous tirâmes chacun de notre côté.
Le marchand d'épices, qui était allé à la campagne, revint le lendemain, & trouvant visage de bois, fit enfoncer les portes, après avoir crié plus de cent fois par le trou de la serrure à son nègre de lui ouvrir.
Le drôle, qui avait organisé la fête & loué la maison pour ce que vous savez, était décampé sans réclamer ses gages ; il ert vrai qu'il avait déménagé l'argent & les hardes de son
maître, en oubliant complètement de lui laisser l'adresse de sa nouvelle demeure sur Tardoise des comptes.
En voyant le désaftre, Tépicier commença par s'arracher les cheveux de désespoir. En suivant la trace de la farine, il descendit tout droit à la cave, où il trouva son huile répandue & la juftice qui nageait dedans. Fou de colère, il empoigna la première chose qu'il trouva sous la main, & le diable voulut que ce fût un nerf de bœuf, & il en donna une si belle volée au sergent & à ses compagnons de marinade, qu'il les laissa à demi morts sur la place.
Cette exécution achevée, il appela ses voisins, qui l'aidèrent à porter l'escouade enfarinée au coin de la rue & à la déposer dans une fosse où les gens du quartier allaient jeter leurs immondices.
La fraîcheur de la nuit & certain parfum, qui n'avait pas été diftillé par le parfumeur de la cour, leur rendirent leurs esprits; clopin-clopant, ils se traînèrent chez le corrégidor, qui leur promit que l'épicier recevrait plus de coups de fouet qu'il n'avait de poils à la barbe.
Je ne sais ce qui en advint, mais j'ai tout lieu de penser que la police lui paya en monnaie de martinet ce qu'elle avait reçu en cinglons de nerf de bœuf.
Quand je quittai le champ de bataille j'emportai, comme souvenir de cette mémorable victoire, une bonne cape de drap & un chapeau de feutre qui me donnaient fort bon air, ma foi.
Comme je voulais savoir si ma maîtresse était rentrée sans accident, je m'en allai sur l'heure au logis, où je trouvai le tailleur qui caressait à coups de bâton l'échiné de sa femme, parce qu'elle était rentrée sans mantille & sans souliers, poursuivie par tous les polissons du quartier.
Je jugeai que le moment était mal choisi pour demander à madame des nouvelles de sa soirée ; je tournai sur mes talons; mais le tailleur m'avait aperçu, il s'élança sur moi, &
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d'un coup de poing il m'enfonça mon chapeau jusqu'au menton, en me donnant du même temps un si furieux coup de pied au derrière, que je sautai par-dessus un escabeau & retombai sur le ventre.
— Ah ! veillaque ! rufian ! s'écria-t-il, tu oses te présenter chez moi après le métier que tu as fait ? Par san Yago de Compoftelle! j'ai les cornes bien plantées, & je vais te montrer comme le taureau enlève le picador.
Ce disant, il appela ses commis, & ils se mirent à me berner avec tant de plaisir, que je crus que j'allais passer par-dessus les girouettes de la maison.
Moulu, foulé, rompu, disloqué, tordu, cassé, sans haleine, & n'y voyant que des milliers d'étincelles, on me jeta à la borne comme un chien crevé.
Le jour venu, je me traînai sous le porche d'une église, où, d'une voix dolente., je demandai l'aumône aux fidèles qui venaient à matines.
J'avais un bras démis & un œil plus noir & plus gros que le poing d'un charbonnier.