VI AVANT-PROPOS
Cette suite, fort mauvaise & sans intérêt, a servi à H. de Luna de Cafteliano à composer, en i652, le second volume des Aventures de Laiarille de Tormes. Ce travail, qui a été adopté depuis pour toutes les réimpressions & tradudions, eil moins original que celui de Mendoza, mais il a cependant le mérite d'être amusant.
H. Llina Caftellano était interprète de langue espagnole à Paris, & son édition des Aventures de La^arille de Tormes porte qu'elle a été imprimée dans cette ville; mais Ton présume que le nom de lieu eft supposé, & qu'elle eft sortie des presses espagnoles.
11 fallait être bien hardi pour oser imprimer en Espagne les Aventures de La{anlle de Tormes sur l'édition d'Anvers, édition rien moins qu'expurgée : audaces fortuna juvat. L'Inquisition ne condamna que le livre, sans chercher noise à l'imprimeur. Mais, comme le phénix La^rille renaissait sans cesse de ses cendres, les presses d'Anvers déversaient des milliers d'exemplaires sur l'Espagne, & le grand inquisiteur trouvait cet in-i6 endiablé jusque dans ses pantoufles. Tous les fagots de l'Espagne n'eussent plus suffi à brûler ces pages maudites.
L'Inquisition comprit qu'elle perdrait son latin à ce jeu, & que le plus sage était de faire des concessions; elle prit donc le livre, après avoir mis ses gants violets, & commença à couper, tailler & rogner les passages qui attaquaient trop ouvertement les croyances religieuses qu'elle avait mission de protéger.
Ce n'était pas un travail facile, & il fallait avoir le ciseau
AVANT-PROPOS Vfl
délicat & la plume légère pour sauvegarder tous les intérêts. Trop expulser, c'était sécher la sève du livre, dégoûter les lecteurs de la saine, mais faftidieuse édition revue & corrigée à la Maison du Chapitre & s'attirer une nouvelle édition anversoise revue & considérablement augmentée.
D'autre part, un aussi grave personnage que le saintoffice ne pouvait tendre Téchine & se laisser donner la discipline en place publique par cet archigueux qui le bravait si effrontément.
Or les secrétaires de la suprême s'acquittèrent de cette tâche épineuse avec une rare habileté, &, en somme, Lazarille gagna plus qu'il ne perdit à cette toilette ; certains trous de ses chausses s'étaient agrandis dans les Pays-Bas, &' les dents de son manteau avaient happé trop de crotte par les ruelles d'Anvers.
La paix étant faite avec l'Inquisition, Lazarille continua à être réimprimé à Tarragone en 1 5 86, & à Valladolid en i6o3, puisqu'il fut traduit en italien par Barezio, qui le publia sous le titre de : // Picariglio Castigliano. On en avait déjà fait plusieurs traductions allemandes & françaises.
La plupart des vieilles éditions françaises sont tirées à Bruxelles; c'eft sur une édition de Cailleau (Paris & Tolède, 1765) que nous avons fait notre travail.
Le texte des deux auteurs espagnols a été si souvent remanié, soit par les imprimeurs, soit par les différents traducteurs, que nous avons dû faire de longues & intéressanteji recherches pour suivre la filière des corredions & des augmentations apportées à Tœuvre première.