‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 10 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Construction d'une chaloupe si grande que je ne puis hi remuer. — Travail perdu. — J'arrive à la quatrième année de mon séjour dans l'île; — Mes pensées de soumission à la Providence.

Tandis que ces choses se passaient, mes pensées se reportaient sur la découverte de la terre située vis-à-vis de file ; et je ne pouvais la voir sans éprouver quelque secret désir

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d'y aborder. Je considérais que le pays où je nie trouvais était inhabité, que celui auquel j'aspirais faisait partie du continent, et que, de là, je pourrais passer plus loin, et trouver le moyen de sortir de la misère.

Dans tous ces raisonnements, je ne tenais aucun compte des dangers auxquels m'exposerait une telle entreprise, celui particulièrement de tomber entre les mains des sauvages, plus cruels que les tigres et les lions d'Afrique; ce serait un miracle s'ils ne me tuaient pour me dévorer, car je me souvenais d'avoir entendu dire que les Caraïbes étaient anthropophages ; et je savais, par la latitude, que je ne devais pas être très-éloigné de leur pays. Ces peuples n'eussent-ils point été anthropophages, je n'en courais pas moins le danger d'être tué si je tombais entre leurs mains : tel avait été le sort de plusieurs Européens avant moi, quoiqu'ils fussent au nombre de dix, quelquefois même de vingt personnes; à plus forte raison avais-je à craindre pour moi, allant seul, et incapable, par conséquent, de faire une longue défense. Toutes ces choses, que j'aurais dû considérer mûrement, et qui, dans la suite, me firent bien réfléchir, ne m'entrèrent pas d'abord dans l'esprit. J'étais entièrement possédé du désir de traverser la mer pour gagner l'autre rive.

C'est alors que je regrettai Xuri et le bateau sur lequel j'avais navigué onze cents milles le long des côtes d'Afrique; mais, comme ces regrets n'aboutissaient à rien, il me vint à la pensée d'aller visiter la chaloupe de notre bâtiment, qui, après notre naufrage, avait été jetée par la tempête fort avant sur le rivage. Je la trouvai à peu près dans la même situation; elle était tournée sens dessus dessous, appuyée contre un banc de sable, où la violence des flots l'avait portée et laissée à sec.

Si j'avais eu quelqu'un pour m'aider à la radouber et à la lancer en mer, elle aurait pu me servir pour aller au Brésil ; mais j'aurais dû prévoir qu'il m'était aussi impossible de la

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retourner et de la poser sur sa quille que d'ébranler l'île. Cependant j'allai dans le bois couper des leviers et des rouleaux, et les transportai à l'endroit où elle était, résolu d'essayer mes forces à cet égard, et me persuadant que, si je la dégageais, il ne me serait pas difficile de la réparer et d'eu faire un bateau avec lequel je courrais les hasards de la mer.

Je ne m'épargnai pas dans ce travail infructueux, et je n'y employai pas moins de trois ou quatre semaines. Voyant mes forces insuffisantes, je me mis à creuser par-dessous, en même temps je plaçai plusieurs pièces de bois pour la diriger dans sa chute, de manière qu'elle tombât sur son fond. Mais ce fut en vain, je ne parvins ni à la redresser, ni même à me glisser dessous, bien loin de la faire avancer vers l'eau. Il me fallut abandonner de projet; et cependant, tandis que mes espérances s'évanouissaient, le désir de m' exposer sur mer pour gagner le continent s'emparait de moi plus vivement.

Je me mis à examiner s'il n'y aurait pas moyen, sans instrument et sans aide, de me construire, avec le tronc d'un arbre, un canot semblable à ceux des originaires de ce pays; ce qui me parut très-praticable; l'idée seule d'un tel projet me réjouissait. Je ne faisais nulle attention aux inconvénients particuliers qui viendraient à la traverse : comme, par exemple, de transporter seul mon canot jusqu'à la mer quand il serait achevé, obstacle beaucoup plus grand pour moi que le manque d'outils pour les sauvages. A quoi me servirait-il d'avoir choisi un arbre convenable, de lavoir abattu avec un travail infini, ensuite de l'avoir charpenté et façonné, pour lui donner la forme d'un bateau, de plus, de l'avoir brûlé ou taillé en dedans pour le rendre creux et complet, s'il me fallait à la fin le laisser sur place faute de le pouvoir lancer à l'eau?

L'ardent désir de pouvoir traverser le bras de mer jusqu'à la terre ferme qui paraissait de l'autre côté me captivait tel-

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lement, que je ne songeai pas aux moyens de remuer et de déplacer le bateau que j'allais construire. Il m'aurait été sans doute plus aisé de lui faire franchir l'espace de quarante-cinq milles sur mer que celui d'environ quarante-cinq brasses qui séparait le lieu où il se trouvait sur terre de celui où il fallait le mettre à flot.

En formant ce projet, je fis donc l'action la plus insensée dont un homme soit capable. Je m'applaudissais d'un tel dessein, sans être sûr de l'exécuter, non que je ne pensasse à la difficulté de lancer mon bateau, mais c'était un sujet que je n'approfondis point, et je terminai tous mes doutes par cette solution extravagante : « Faisons-le, et, une fois achevé, nous trouverons bien dans notre imagination le moyen de le mouvoir et de le mettre à flot. »

Cette méthode était opposée aux règles du bon sens; mais enfin mon entêtement avait prévalu, et je me mis à travailler. Je commençai par couper un cèdre. Le diamètre de cet arbre était, par le bas, de cinq pieds dix pouces; à compter de là, il avait quatre pieds onze pouces, sur une longueur de vingt-deux pieds ; ensuite il diminuait jusqu'au branchage.

Ce ne fut pas sans un travail immense que j'abattis cet arbre, car il me fallut vingt jours pour le couper au pied ; quinze jours pour l'ébrancher et en tailler le sommet; j'y employai haches et besaiguës, tout ce que l'art du charpentier me pouvait fournir de plus puissant, et toute la vigueur dont j'étais capable. J'y travaillai un mois pour le façonner, le raboter, et lui donner l'apparence d'un canot. Je ne mis guère moins de trois mois à travailler le dedans, et à le creuser jusqu'au point d'en faire une chaloupe parfaite. Pour le creuser ainsi je ne me servis pas de feu, mais du marteau et du ciseau; enfin je me vis possesseur d'un fort beau canot, assez grand pour porter vingt-six hommes et par conséquent plus que suffisant pour moi et toute ma cargaison.

Quand j'eus achevé ce travail, j'en ressentis une joie extrême. A la vérité, c'était le plus grand canot ou la plus

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belle gondole faite d'une seule pièce que j'eusse vue de ma vie, mais aussi je laisse à penser combien de rudes coups j'avais été obligé de frapper ! Alors il s'agissait de la mettre à l'eau; et, s'il m'eût été possible d'y parvenir, je ne fais nul doute que je n'eusse tenté le voyage le plus téméraire qui ait jamais été entrepris.

Tous les expédients pour lancer ce canot à l'eau avortèrent après m' avoir coûté un travail infini. 11 n'était pas cependant éloigné de la mer de plus de deux cents verges; mais le premier inconvénient était une éminence située sur le chemin de la baie. Cet obstacle ne m'arrêta point; je résolus de le lever entièrement avec la bêche, et de couper la hauteur en pente. Je l'entrepris et je ne saurais dire combien je me fatiguai : il fallait avoir en vue un trésor non moins précieux que celui de la liberté, pour me soutenir dans une telle entreprise. Mais, quand j'eus aplani cette difficulté, je n'en fus pas plus avancé, car il m'était tout aussi impossible de remuer ce canot que la chaloupe.

Alors je mesurai la longueur du # terrain et je formai le projet de- creuser un bassin ou un canal pour faire venir la mer jusqu'à mon canot, puisque je ne pouvais faire aller mon canot jusqu'à la mer. J'entrepris cet ouvrage sans délai ; mais, en calculant la profondeur et la largeur à donner au canal, je trouvai qu'avec toutes mes ressources il me faudrait bien dix ou douze ans pour l'achever. Le terrain était si élevé, que mon bassin projeté aurait dû avoir une profondeur de vingt-deux pieds pour le moins, dans l'endroit le plus éloigné de la mer; je me désistai encore de ce projet, en regrettant beaucoup de n'avoir pu le réaliser. J'éprouvai un vif chagrin, et sentis, mais trop tard, quelle folie il y a d'entreprendre un ouvrage avant d'en avoir calculé les frais, et sans avoir pesé si les difficultés de l'exécution ne seront pas au-dessus de nos forces.

Au milieu de cette dernière entreprise, j'arrivai à la fin de la quatrième année de mon séjour dans l'île, et j'en célébrai

l'anniversaire avec la même ferveur et avec autant de résignation que les années précédentes. Je n'avais rien à convoiter, parce que je possédais tout ce dont j'étais capable de jouir. J'étais le seigneur du lieu; je pouvais même, si bon me semblait, me donner le titre de roi ou d'empereur de tout le pays ; partout j'exerçais un empire despotique : point de rival, point de compétiteur pour me disputer le commandement ou la souveraineté. J'aurais pu amasser des magasins de blé; mais ils ne m'auraient été d'aucun usage : aussi je ne faisais croître de grain qu'autant que j'en avais besoin; je pouvais avoir des tortues à discrétion, mais il me suffisait d'en prendre une de temps en temps pour suffire abondamment à mon nécessaire. J'avais assez de bois pour construire une flotte entière, et des vendanges assez abondantes pour la charger de vin et de raisins secs ; mais les choses bonnes à mon usage étaient les seules qui eussent de la valeur pour moi.

En un mot, la nature et l'expérience me convainquirent, après de mûres réflexions, qu'en ce monde les meilleures choses ne sont bonnes qu'autant que nous nous en servons : à la réserve, néanmoins, de ce que l'on peut amasser pour exercer la libéralité envers les autres. Qu'on mette à la place où j'étais, par exemple, l'Harpagon du monde le plus avide, je soutiens qu'il sera bientôt guéri de son avarice. En effet, j'avais du bien dont je ne savais que faire. Je ne pouvais rien désirer de plus, excepté peut-être quelques bagatelles qui m'eussent été d'un grand secours.

J'ai fait mention dune somme, tant en or qu'en argent, d'environ trente-six livres sterling. Que ce sac d'espèces m'était inutile, qu'il attirait peu mon attention ! C'était à mes yeux quelque chose de moins précieux encore que la boue. Je pensais souvent que j'aurais donné volontiers une poignée de cet argent pour quelques pipes de tabac ou pour un petit moulin. Que dis-je? j'aurais donné le tout pour autant de semences de carottes qu'on en a pour six sous en Angleterre; et j'aurais cru faire un excellent marché, si j'avais pu chan-

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gev ces espèces contre des pois et des fèves, ou une bouteille d'encre ; car, dans ma position, il ne m'en revenait pas le moindre avantage ni la moindre douceur : elles restaient dans un tiroir, où l'humidité des saisons pluvieuses en altérait l'éclat; le tiroir eût même été rempli de diamants, qu'ils n'auraient pas eu plus de valeur pour moi.

Je menais alors une vie beaucoup plus belle en elle-même que je n'avais fait au commencement, et ce changement heureux avait une égale influence sur l'esprit et sur le corps. Souvent, en m'asseyant pour prendre mon repas, je rendais des actions de grâces à la Providence, qui m'avait ainsi dressé une table au milieu du désert. J'appris à donner plus d'attention au bon côté de ma condition qu'au mauvais, à considérer ce que je possédais plutôt que ce dont je manquais, et à trouver quelquefois dans cette méthode une source de consolations secrètes, dont je ne puis exprimer la force par mes faibles paroles. C'est ce que j'ai été bien aise de remarquer ici, afin d'en graver la mémoire dans l'esprit de ces hommes qui, toujours mécontents, n'ont point de goût pour savourer les biens que Dieu leur a départis, parce qu'ils tournent leurs désirs vers des choses qu'il ne leur a pas données.

Une autre réflexion m'était encore très-utile, et ne le serait pas moins aux personnes tombées dans un malheur pareil au mien, c'était de comparer ma position présente à celle que j'avais redoutée dans le commencement, et dont j'aurais très-certainement subi toute la rigueur, si Dieu n'eût après mon naufrage porté le navire si près de terre, que je pusse non-seulement aller à bord, mais encore prendre et débarquer quantité de choses qui m'étaient d'un grand secours, et sans lesquelles j'aurais manqué d outils pour travailler, d'armes pour me défendre, et de poudre et de plomb pour aller à la chasse.

Je passais les heures et quelquefois les jours entiers à me représenter, avec les couleurs les plus vives, la manière dont

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j'aurais agi si je n'eusse rien tiré du bâtiment. Pour ma nourriture, je n'aurais eu que quelques poissons ou quelques tortues; et, comme il se passa un temps très-long avant que j'en découvrisse, je serais mort de faim, ou, si j'eusse subsisté, j'aurais vécu comme un véritable sauvage. Si j'eusse tué un bouc ou un oiseau par quelque nouveau stratagème, je n'aurais su comment écorcher le premier ni comment éventrer l'un et l'autre, en sorte qu'il m'aurait fallu employer et mes ongles et mes dents, à la façon des animaux carnassiers.

Je faisais encore une autre réflexion qui contribuait beaucoup à fortifier mon esprit et à remplir mon cœur d'espérance : c'était de comparer l'état où je me voyais à ce que j'avais mérité, et à ce que, par conséquent, j'aurais dû attendre comme une juste punition de Dieu. J'avais mené une vie détestable, sans la connaissance et sans la crainte de mon Créateur. Mes parents m'avaient donné de bonnes instructions; ils n'avaient rien épargné, dès ma plus tendre jeunesse, pour inculquer dans mon âme des sentiments de religion, une sainte vénération pour tous mes devoirs, une connaissance parfaite de la fin à laquelle j'avais été destiné par l'Auteur de la nature dans ma création. Mais, pour mon malheur, j'avais embrassé trop tôt la vie de marin, celle de toutes où l'on a le moins la crainte de Dieu, quoiqu'on y ait plus sujet de le craindre. La mer et les matelots que je fréquentai assidûment dès ma première jeunesse, les railleries profanes et impies de mes commensaux, le mépris des dangers que j'affrontais de gaieté de cœur, la vue de la mort, avec laquelle je m'étais familiarisé, le manque de toute occasion de converser avec des personnes honnêtes et morales, toutes ces circonstances, dis-je, étouffèrent en moi toute semence de religion.

Je songeais si peu à ce que j'étais, à ce que je devais être un jour, et mon endurcissement était tel, que, dans les plus merveilleuses délivrances dont le ciel me favorisait, comme ma fuite de Salé, le secours que je reçus eu mer par lecapi-

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taine portugais, ma belle plantation dans le Brésil, la réception de ma cargaison d'Angleterre, etc., je ne rendis jamais à Dieu les actions de grâces que je lui devais. Dans mes plus grandes calamités, je ne songeais jamais à. l'invoquer. Je ne parlais de cet Être suprême que pour avilir son nom, que pour jurer, que pour blasphémer.

Ma vie passée me fit naître plusieurs réflexions; j'avais vécu en impie, dans l'iniquité et dans le crime, et néanmoins ma conservation était l'effet de la Providence. Dieu m'avait prodigué ses bontés ; il m'avait moins puni que ne le méritaient mes iniquités, et il avait libéralement pourvu à ma subsistance. Toutes ces réflexions me donnèrent à espérer que Dieu avait accepté mon repentir, et que les trésors infinis de sa miséricorde n'étaient pas encore épuisés pour moi.

Non-seulement toutes ces pensées me portèrent à une entière résignation à la volonté de Dieu, mais encore elles m'inspirèrent à son égard de vifs sentiments d'amour et de reconnaissance. J'étais au nombre des vivants, je n'avais pas reçu la juste punition de mes fautes; au contraire, je jouissais de biens inespérés : ainsi je n'avais ni à me plaindre ni à murmurer de ma condition; je devais, au contraire, me réjouir et remercier Dieu de ce que, par une suite continuelle de prodiges, j'avais du pain. Le miracle opéré par lui en faveur d'Elie, à qui les corbeaux portaient à manger, n'était pas aussi grand que celui opéré à mon égard. Ma conservation était une longue suite de miracles. Je considérais d'ailleurs que dans aucun lieu du monde inhabité je n'eusse pu vivre aussi bien que dans mon île.

IIS T10BINS0N CRUSni'',.

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