‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 11 sur 34 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

[/encre, puis le biscuit, me manquent. — Je remplace mes vêtements usés par des peaux d'animaux. — Je fais un parasol. — Construction d'un nouveau canot. — Voyage en mer. — Dangers auxquels je suis, exposé. — Je regagne à grand' peine le rivage de mon île. — Je me forme un troupeau.

Cependant il ne me restait plus qu'un peu d'encre, et je tâchais de la conserver en y mettant de l'eau assez souvent ; mais enfin elle devint si pâle, qu'à peine pouvais-je en distinguer les traces sur le papier. Tant quelle dura, je marquai tous les jours où il m'était arrivé quelque événement important. Il me souvient que ces jours extraordinaires tombaient presque tous sur les mêmes jours de l'année.

La première chose qui me manqua après l'encre fut le pain, ou plutôt le biscuit que j'avais tiré du navire. Quoique je l'eusse ménagé extrêmement, puisque je ne m'en étais accordé, pendant l'espace d'un an, qu'un petit morceau par jour, il me manqua tout à fait un an avant que je pusse faire du pain avec mon blé.

Mes habits commençaient aussi à tomber en lambeaux. Depuis longtemps je n'avais plus de linge, excepté quelques chemises de toile rayée trouvées dans les coffres des matelots et conservées par moi avec le plus grand soin, parce que très-souvent la chaleur ne me permettait pas de supporter d'autre vêtement qu'une chemise. Je fus heureux d'en trouver trois douzaines parmi les habits des matelots. Je sauvai aussi quelques surtouts grossiers ; mais ils me servirent peu, car ils étaient trop chauds.

Quoique les chaleur» fussent si violentes que je n'avais aucun besoin d'habits, cependant je ne pus jamais me résoudre à aller nu ; je n'en pouvais même supporter la pensée. D'ailleurs, la chaleur du soleil m'eût été plus insupportable nu que vêtu de quelques habits. La chaleur me causait

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souvent des cloches sur toute la peau, tandis que, en chemise, l'air, entrant par dessous, l'agitait de façon que je me trouvais plus au frais. Il me fut également impossible de m 'accoutumer au soleil sans avoir la tête couverte : il dardait ses rayons avec une telle force, que, lorsque je sortais sans chapeau, je ressentais à l'instant de violents maux de tète, qui cessaient dès que je me couvrais de mon chapeau.

L'expérience de toutes ces choses me donna l'idée, d'employer mes haillons, que j'appelais des habits, à un usage conforme à ma position. Toutes mes vestes étaient usées : je me fis une espèce de robe avec les gros surtouts et quelques autres effets sauvés du naufrage. J'exerçai donc le métier de tailleur, ou, pour mieux dire, de ravaudeur, et je vins à bout, après bien des peines, de confectionner deux ou trois vestes et des caleçons ; ce travail prouvait peu en faveur de mon adresse.

J'ai dit que j'avais conservé les peaux de tous les quadrupèdes tués par moi ; mais, comme je les avais étendues au soleil, la plupart devinrent si sèches et si dures, que je ne pus les employer à aucun usage. Quant à celles dont je pus me servir, j'en fis d'abord un grand bonnet ayant le poil en dehors, pour mieux me garantir de la pluie, et ensuite je m'en fabriquai un habillement complet, je veux dire une large veste et des culottes très-amples ; car mes habits de vaient me servir plutôt contre la chaleur que contre le froid . Au reste, si j'entendais assez peu le métier de charpentier, j'entendais encore moins celui de tailleur. Ces habits me servirent pourtant très-bien, car la pluie ne pouvait les percer.

Tous ces travaux finis, j'employai beaucoup de temps et de peine à faire un parasol ; j'en avais vu faire au Brésil, où ils sont d'une grande utilité contre les chaleurs excessives. Le climat que j'habitais étant aussi chaud, sinon plus, et me trouvant obligé souvent de sortir par la pluie, je ne pouvais me passer d'une chose aussi nécessaire. Ce travail me coûta

infiniment; il s'écoula bien du temps avant que je pusse avoir un objet capable de me préserver de la pluie et des rayons du soleil; et encore ce premier essai ne me satisfit-il pas! Je pouvais bien l'étendre, mais je ne pouvais le plier, ni le porter autrement que sur ma tête, ce qui était embarrassant. Enfin pourtant j'en fis un qui répondait à peu près à mes besoins, et je le couvris de peaux dont le poil était tourné par en haut. J'y étais à l'abri de la pluie comme sous un auvent, et il me permettait de sortir pendant les plus grandes chaleurs. Quand je n'en avais pas besoin, je le fermais et le portais sur mon bras.

Après avoir fini ces ouvrages, il ne m' arriva rien d'extraordinaire pendant l'espace de cinq ans. Je continuai le même genre de vie. Ma principale occupation, outre celle de semer mon orge et mon riz, de sécher et de suspendre mes raisins, et d'aller à la chasse, fut, pendant ces cinq années, de construire un nouveau bateau. Je Y achevai ; et, en creusant un canal profond de six pieds et large de quatre, je l'amenai dans ma baie. Pour le premier, que j'avais fait inconsidérément d'une grandeur prodigieuse, je ne pus jamais ni le mettre à Ilot ni creuser un canal assez grand pour y conduire l'eau de la mer. Je fus obligé de le laisser sur place, comme s'il eût dû me servir de leçon et me rendre pins circonspect à l'avenir. Mais cet insuccès ne me rebuta point; je profitai de ma première inadvertance, et, quoique l'arbre pour faire ce second ,canot fût à un demi-mille de la mer et qu'il semblât bien difficile d'y amener l'eau de si loin, pourtant la chose n'était point impraticable et je ne désespérai pas de la mettre à exécution. J'y travaillai pendant deux ans sans relâche, tant j'espérais sortir enfin de cette île, ma prison, en trouvant le moyen de naviguer de nouveau.

Mon petit canot étant terminé, je ne pus me dissimuler que sa grandeur ne répondait point au dessein que j'avais quand je commençai à y travailler, et qui était de hasarder un vovage d'environ quarante milles pour gagner la terre

ferme. J'abandonnai donc encore ce projet, mais je résolus au moins de faire le tour de l'île. Je l'avais déjà traversée par terre comme je l'ai dit, et les découvertes faites alors par moi me donnaient un violent désir de voir les autres parties des côtes de mon île.

Je ne songeai plus qu'à ce voyage, et, afin d'opérer avec plus de précautions et plus de sûreté, j'équipai mon canot le mieux qu'il me fut possible : j'y mis un mât et une voile. L'ayant essayé, et trouvant qu'il prenait très-bien le vent, je fis des coffres à ses deux extrémités, afin d'y préserver mes provisions et mes munitions de la pluie et de l'eau de la mer. Je plantai ensuite mon parasol à la poupe, afin de m'y procurer de l'ombre.

Je me servis de cette embarcation pour me promener de temps en temps sur la mer, mais sans m'écarter jamais de ma petite baie. Enfin, impatient de voir la circonférence de mon royaume, je résolus d'en faire entièrement le tour, et j'avitaillai pour cet effet mon bateau. Je pris deux douzaines de mes pains d'orge, que je devrais plutôt appeler des gâteaux, un pot de terre plein de riz sec, dont je faisais un grand usage, une petite bouteille de rhum, la moitié d'une chèvre, de la poudre et du plomb pour en tuer d'autres; enfin deux gros surtouts dont j'ai parlé, l'un pour me coucher dessus, et l'autre pour me couvrir pendant la nuit.

C'était le 6 de novembre et l'an sixième de mon règne ou de ma captivité que je m'embarquai pour ce voyage, qui fut plus long que je ne l'avais prévu. L'île en elle-même n'était pas fort large, mais elle avait, à l'est, un grand rebord de rochers, qui s'étendaient deux lieues en avant dans la mer; les uns s'élevaient au-dessus de l'eau, et les autres étaient cachés. Il se trouvait en outre, au bout de cette chaîne de rochers, un banc de sable à sec et avancé dans la mer d'une demi -lieue. Il me fallait donc, pour doubler cette pointe, faire un grand détour en mer.

A la première vue de toutes ces difficultés, je renonçai

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d'abord à mon entreprise. Que d'incertitude pour la longue route à faire, pour revenir sur mes pas! Je virai même mon canot et je le mis à l'ancre : car je m'en étais fait une avec un grappin sauvé du vaisseau.

Mon canot en sûreté, je pris mon fusil et je débarquai ; du haut d'une petite éminence, je découvris toute l'étendue de cette pointe : ce qui me permit de faire des observations d'après lesquelles je me décidai à effectuer mon voyage.

Je remarquai un courant rapide portant à l'est et touchant presque à la pointe: je l'étudiai autant que je pus, car j'avais tout lieu de craindre qu'il ne fût dangereux, et que, si j'y tombais, il ne m'entraînât en pleine mer, d'où il me serait difficile de regagner mon île. Les choses seraient arrivées comme je le dis, si je n'eusse pris la précaution de monter sur cette éminence; car le même courant régnait de l'autre côté de l'île, avec cette différence cependant qu'il s'en écartait infiniment plus. Je reconnus aussi qu'il y avait une grande barre au rivage, d'où je conclus que je franchirais aisément toutes ces difficultés si j'évitais le premier courant, car je me croyais sûr de pouvoir profiter de cette barre.

Je couchai deux nuits sur cette colline, parce que le vent, qui soufflait assez fort de l' est-sud-est, portait contre le courant et causait divers brisements de mer sur la pointe : il n'était donc pas sûr pour moi ni de côtoyer le rivage, de peur d'échouer, ni de m'avancer trop en mer, car alors je risquais de tomber dans le courant.

Le troisième jour, le vent étant calmé et la mer s'étant adoucie, je recommençai mon vovage. Je n'eus pas plutôt atteint la pointe^ que je me trouvai dans une mer très-profonde et dans un courant aussi violent que le pourrait être une écluse de moulin. Je n'étais pourtant éloigné de la terre que de la longueur de mon canot. Ce courant l'emporta avec une telle violence, qu'il me fut impossible de le maintenir auprès du rivage. Je me sentais entraîné loin de la barre

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qui était à gauche. Le grand calme qui régnait ne me laissait rien espérer des vents, et toute ma manœuvre n'aboutissait à rien. Je me regardai comme un homme mort, car je savais que l'île était entourée de deux courants, et que, par conséquent, à la distance de quelques lieues ils devaient se rejoindre. Je me crus irrévocablement perdu, non que je craignisse d'être noyé, la mer était trop tranquille et je savais nager, mais je ne voyais pas que je pusse échapper à la faim. Toutes mes provisions consistaient en un pot de terre plein d'eau fraîche et en une grande tortue, ce qui assurément ne pouvait me suffire. Je prévoyais que ce courant me jetterait en plein Océan, où je n'avais espérance de rencontrer, après un voyage peut-être de plus de mille lieues, aucune île ou continent.

Personne ne concevra jamais mon désespoir, quand je me vis emporté loin de ma chère île, dans la haute mer. J'en étais alors éloigné de deux lieues, et je n'avais plus d'espérance delà revoir. Je travaillais cependant avec beaucoup de vigueur à diriger mon canot vers le nord, c'est-à-dire vers le côté du courant où j'avais remarqué une barre. Vers midi, je crus sentir une brise venant du sud-sud-est ; j'en éprouvai quelque joie, et elle s'augmenta de beaucoup une demi-heure après, il s'éleva même un vent très-favorable. J'étais alors à une distance prodigieuse de mon île, à peine pouvais-je la découvrir, et, si le temps eût été chargé, c'en était fait de moi; j'avais oublié mon compas de mer, je ne pouvais donc regagner la côte qu'en ne la perdant pas de vue. Mais, le temps continuant à être au beau, je mis à la voile et portai vers le nord, en tâchant de sortir du courant.

Je n'eus pas plutôt déployé la voile que j'aperçus, par la limpidité de l'eau, qu'il allait arriver quelque changement au courant ; car, là où il était dans toute sa force, les eaux paraissaient sales, et elles devenaient claires à mesure qu'il diminuait. Je rencontrai, à un demi-mille plus loin, vers l'est, un brisement de mer causé par quelques rochers. Ces

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rochers partageaient le courant en deux ; la plus grande partie s'écoulait par le sud, laissant les rochers au nord-est, tandis que l'autre, repoussée par les écueils, portait avec force vers le nord -est.

Il est difficile de comprendre l'empressement avec lequel je mis à la voile pour profiter du vent favorable et du courant de la barre dont j'ai déjà parlé.

J'étais alors entre deux courants : l'un du sud, c'est celui qui m'avait entraîné, et l'autre du nord, éloigné du premier de la distance d'une lieue, et qui portait dans une direction opposée. La mer était entièrement calme, ses eaux immobiles ne me portaient d'aucun côté; mais, à l'aide de la brise fraîche qui soufflait vers mon île, j'y fis voile, et je m'en approchai, mais avec plus de lenteur que quand je cédais à la violence du courant.

Il pouvait être alors quatre heures du soir, et j'étais encore éloigné d'une lieue de mon île, lorsque je découvris la pointe des rochers. Ils s'étendaient au sud en formant ce terrible courant, et une barre qui portait au nord : elle était forte, et ne me conduisait pas directement vers mon île ; mais, profitant du vent, je la traversai le moins obliquement que je pus, et, au bout d'une heure, j'arrivai à un mille de la côte ; l'eau y était tranquille, je ne tardai pas à gagner le rivage.

Dès que j'eus abordé, me jetant à genoux, je remerciai Dieu de ma délivrance, et résolus de ne plus courir les mêmes risques pour me sauver.

Je me rafraîchis du mieux que je pus; j'amarrai mon canot dans une crique ombragée par les arbres, et, harassé des fatigues de mon voyage, je fus bientôt endormi.

A mon réveil, je ne savais comment faire arriver mon canot dans la baie voisine de ma maison : l'y conduire par mer, c'était trop risquer; je connaissais les dangers du côté de l'est, et je n'osais me hasarder à prendre la route de l'ouest. Je résolus donc de côtoyer les rivages de l'ouest,

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espérant rencontrer quelque baie pour y mettre mon canot, afin de le retrouver en cas de besoin. Effectivement, j'en rencontrai une, après avoir côtoyé l'espace d'une lieue; elle me parut fort bonne, et allait en se rétrécissant jusqu'à un petit ruisseau qui s'y déchargeait. J'y amarrai mon canot, ne pouvant souhaiter de meilleur havre pour cette belle frégate ; on aurait dit cette baie travaillée exprès dans l'intention de la recevoir.

Je cherchai ensuite à me reconnaître, et je vis que je me trouvais à l'endroit où j'étais venu lors de mon excursion pédestre. Ainsi, laissant toutes mes provisions dans le canot, et prenant mon fusil et mon parasol, car il faisait fort chaud, je me mis en chemin. Quoique je fusse très-fatigué, je marchai néanmoins avec assez de plaisir, et j'arrivai sur le soir à la vieille treille que j'avais faite autrefois. Tout s'y trouvait dans le même état. Je l'ai depuis toujours cultivée avec beaucoup de soin; c'était, comme je l'ai dit, ma maison de campagne.

Je sautai par-dessus la haie, et me couchai à l'ombre, car j'éprouvais une lassitude extrême; je m'endormis bientôt. Vous qui lisez cette histoire, jugez quel fut mon étonnement de m' entendre éveiller par une voix qui m'appelait à diverses reprises : « Robinson, Robinson, Robinson Crusoé, pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été? Robinson Crusoé, où êtes-vous? Robinson, Robinson Crusoé, où avezvous été? »

Comme j'avais ramé tout le matin et marché toute l'aprèsmidi, j'étais fatigué au point que je ne m'éveillai pas entièrement. Je me sentais assoupi, moitié endormi et moitié éveillé, et je croyais rêver que quelqu'un me parlait. Cependant la voix continuant de répéter : « Robinson Crusoé, Robinson Crusoé! » je m'éveillai enfin tout à fait, mais épouvanté et dans une grande consternation. Je me rassurai néanmoins après avoir vu mon perroquet perché sur la haie; je reconnus d'abord que c'était lui qui m'avait appelé,

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car je l'avais instruit à prononcer ces mots. Souvent il venait se percher sur mon doigt, et, approchant son bec de mon visage, il se mettait à crier : « Pauvre Robinson Crusoé, où êtes-vous? oùavez-vous été? comment êtes-vous venu ici? » et autres choses semblables.

J'eus pourtant quelque peine à me rassurer, quoique je fusse certain que personne ne pouvait m' avoir parlé que mon perroquet. « Comment, disais-je, est-il venu dans cet endroit plutôt que dans un autre. » Il n'y avait pourtant que lui qui pût m' avoir parlé. Je laissai ces réflexions, et, l'appelant par son nom, cet aimable oiseau vint se poser sur mon pouce, et me dit, comme s'il eût été ravi de me revoir : « Pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été? » Je l'emportai ensuite au logis.

C'était avoir assez couru sur mer, j'avais grand besoin de me reposer et de réfléchir sur les dangers que j'avais courus. J'aurais été ravi d'avoir mon canot dans la baie située près de ma maison, mais je ne voyais pas la chose possible. Je ne voulus plus me hasarder à faire le tour de l'île du côté de l'est. A cette seule pensée, mon cœur se serrait et mon sang se glaçait dans mes veines. Pour l'autre côté de l'île, je ne le connaissais point; mais j'avais tout lieu de croire que le courant dont j'ai parlé y régnait aussi bien que vers l'est, et qu'ainsi je risquais d'y être précipité, et d'être emporté bien loin de mon île. Je me passai donc de canot, et me résolus ainsi à perdre les fruits d'un travail de plusieurs années.

Après cet incident, je menai plus d'un an une vie retirée, comme on peut bien se l'imaginer. Dans cet intervalle de temps, je me perfectionnai beaucoup dans les professions mécaniques auxquelles les besoins m'obligeaient à me livrer, et je conclus, malgré le manque de plusieurs outils, que j'avais des dispositions particulières pour faire un bon charpentier.

Je devins en outre un excellent potier : j'avais inventé une

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roue admirable, au moyen de laquelle je donnais à mes vases, auparavant d'une étrange grossièreté, un tour et une forme très-commodes. Je trouvai aussi le moyen de faire une pipe; cette invention me causa une joie extraordinaire, et, si j'ose le dire, une si grande vanité, que je n'en ai jamais ressenti de pareille dans toute ma vie. Quoiqu'elle fût grossière, de la même couleur et de la même matière que mes autres ustensiles de terre, cependant elle tirait la fumée, et suffisait pour me procurer le plaisir de fumer. J'avais cette habitude, j'y tenais ; mais, ne sachant pas qu'il y eût du tabac dans l'île, je ne m'étais pas soucié de prendre avec moi les pipes qui étaient dans le navire.

Je fis aussi des progrès très-rapides dans la profession de vannier ; je trouvai moyen de fabriquer plusieurs corbeilles assez mal tournées, mais qui ne laissaient pas de m' être très-utiles. Elles étaient aisées à porter, et propres à serrer et à transporter mes provisions. Si, par exemple, je tuais une chèvre, je la suspendais à un arbre, je l'écorchais, la découpais, et je l'apportais ainsi au logis. J'en faisais de même à l'égard de la tortue : je l'éventrais, je prenais ses œufs et quelques morceaux de sa chair, que j'emportais pareillement dans ma corbeille, abandonnant le reste. De profondes corbeilles me servaient de greniers pour mon blé, que je mettais en réserve dès qu'il était sec.

Ma poudre commençait à diminuer : si elle venait à me manquer, j'étais tout à fait hors d'état d'y suppléer. Cette pensée m'inspira des craintes pour l'avenir. Qu'aurais-je fait sans poudre? Comment aurais-je pu tuer des chèvres? Je nourrissais à la vérité une chevrette depuis longtemps; je l'avais apprivoisée, dans l'espérance que j'attraperais peut-être quelque bouc : mais je ne pus y parvenir que lorsque ma chevrette était déjà vieille chèvre. Je n'eus jamais le courage de la tuer, et je la laissai mourir de vieillesse. J'étais alors dans la onzième année de ma résidence, ety mes provisions se trouvant fort diminuées, je songeai au moyen de

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prendre des chèvres vivantes. Je souhaitais surtout d'attraper une mère avec ses petits.

Pour cet effet, je tendis des filets, et quelques-unes s'y prirent; mais, comme le fil était très-faible, elles s'échappèrent aisément. Je trouvais toujours les amorces mangées, mes filets rompus, et je n'en pouvais faire de plus forts, puisque je manquais de fil d'archal.

J'essayai de les prendre au trébuchet. Je fis donc plusieurs fossés dans les endroits où elles avaient coutume de paître ; je les couvris de claies, que je chargeai de beaucoup de terre, les parsemant d'épis de riz et de blé. Mais mon projet ne réussit point : les chèvres venaient manger mon grain, s'enfonçaient même dans le trébuchet, et pourtant elles trouvaient le moyen d'en sortir. Je m'avisai enfin de tendre une nuit trois trappes; j'allai les visiter le lendemain matin, et je trouvai qu'elles étaient encore tendues, mais que les amorces en avaient été arrachées. Tout autre que moi se serait rebuté; mais, au contraire, je travaillai à perfectionner mes trappes, et, en allant un matin pour les visiter, je trouvai dans l'une un vieux bouc d'une grandeur extraordinaire, et dans l'autre trois chevreaux, un mâle et deux femelles.

Le vieux bouc était si farouche, que je n'osais ni entrer dans son trébuchet, ni par conséquent l'emmener en vie, ce que, pourtant, je désirais beaucoup. Il m'aurait été facile de le tuer, mais cela ne répondait point à mes vues ; je le dégageai donc ^et le laissai en pleine liberté. On n'a jamais vu d'animal s'enfuir avec plus de frayeur. Il ne me vint pas dans l'esprit alors que, par la faim, on pouvait apprivoiser même les lions, car autrement, je l'aurais laissé dans son trébuchet, et là, le faisant jeûner pendant trois ou quatre jours, et lui apportant ensuite de l'eau et un peu de blé, je l'aurais apprivoisé avec la même facilité que les trois autres chevreaux. Ces animaux sont fort dociles pour la personne qui les nourrit.

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Quant aux chevreaux, je les tirai de leur fosse un à un, et, les attachant tous trois à une même corde, je les amenai chez moi, non sans beaucoup de difficultés. Il se passa quelque temps avant qu'ils voulussent manger; mais enfin, tentés par le bon grain que je mettais devant eux, ils commencèrent à manger et à s'apprivoiser. J'espérai pouvoir me nourrir de la chair de chèvre, quand la poudre et le plomb me manqueraient. « Selon toutes les apparences, disais-je, j'aurai dans la suite, et autour de ma maison, un troupeau à ma disposition. »

Il me vint à la pensée d'enfermer mes chevreaux dans un certain espace de terrain que j'entourerais d'une haie trèsépaisse, afin qu'ils ne pussent se sauver, et que les chèvres sauvages ne les approchassent pas, car j'appréhendais que par ce mélange ils ne redevinssent sauvages. Le projet était vaste pour un seul homme, mais l'exécution en était d'une nécessité absolue. Je cherchai une pièce de terre propre au pâturage, où il y eût de l'eau et de l'ombre pour les garantir du soleil.

Ceux qui entendent la manière de faire cette espèce d'enclos me traiteront sans doute d'homme peu inventif, en apprenant à quels moyens j'eus recours après avoir trouvé un lieu tel que je le désirais : c'était une prairie traversée par deux ou trois petits filets d'eau, ouverte d'un côté, et de l'autre aboutissant à de grands bois ; ils ne pourront, disje, s'empêcher de rire de ma grande prévoyance, quand, d'après mon plan, je devais faire une haie de la longueur de deux milles au moins. Le ridicule de ce plan n'était pas dans la grande étendue de l'enclos, mais en ce que, dans un enclos d'une si grande étendue, les chèvres auraient pu devenir sauvages comme si je leur eusse donné la liberté de courir dans l'île; et, d'ailleurs, je n'aurais jamais pu les attraper.

Ma haie était déjà avancée d'environ cent cinquante pieds lorsque cette pensée me vint. Je changeai donc mon plan, et

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je décidai que la largeur de mon enclos ne serait que d'environ trois cent soixante pieds, et sa longueur à peu près de six cents. Cet espace était assez étendu pour contenir un troupeau médiocre ; s'il devenait plus considérable je pouvais élargir cet enclos.

Ce projet me paraissant bien imaginé, j'y travaillai avec beaucoup de vigueur; et, pendant tout ce temps, je faisais paître mes chevreaux auprès de moi, avec des entraves aux jambes, de crainte qu'ils ne s'échappassent. Je leur donnais souvent des épis d'orge et quelques poignées de riz. Ils les prenaient dans ma main; je les apprivoisai parfaitement. Lorsque mon enclos fut terminé, et que je les eus débarrassés de leurs entraves, ils me suivaient partout pour une pofgnée d'orge ou de riz.

Dans l'espace d'un an et demi, j'eus un troupeau de douze tètes, tant boucs que chèvres et chevreaux; deux ans après, j'en eus quarante-trois, sans compter plusieurs tués pour mon usage. Je fis ensuite cinq nouveaux enclos, mais plus petits que le premier; j'y ménageai plusieurs parcs pour y chasser les chèvres, afin de les prendre plus commodément, et des portes pour qu'elles pussent passer d'un enclos dans un autre.

Je songeai assez tard à profiter du lait de mes chèvres. La première pensée qui m'en vint me causa un très-grand plaisir, et, sans balancer, je fis une laiterie. Mes chèvres me donnaient quelquefois huit à dix pintes de lait par jour : je n'avais jamais trait ni vache ni chèvre, et, quoique je n'eusse jamais su faire ni beurre ni fromage, je parvins à en faire.

Que la bonté de Dieu est visible lorsqu'il adoucit les conditions les plus affreuses par des marques toutes particulières de sa bienveillance et de sa protection! Quelle apparence pour moi que dans ce désert où je croyais périr de faim, je dusse trouver une table aussi abondante !

L'homme le plus grave se fût diverti en me voyant dîner

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avec toute ma famille. J'étais le roi et le seigneur de l'île : maître absolu de tous mes sujets, j'avais sur eux droit de vie et de mort. Je pouvais les priver de leur liberté ou la leur rendre. Point de rebelles dans mes Etats.

Je dînais, comme un roi, avec ma cour; mon perroquet, comme s'il eût été mon favori, avait seul la permission de parler; mon chien, devenu vieux et chagrin, était toujours assis à ma droite. Chacun de mes chats occupait un bout de ma table, attendant que, par une faveur spéciale, je leur donnasse quelques morceaux de viande.

Ces -deux chats n'étaient pas les mêmes que ceux que j apportai avec moi du navire : il y avait longtemps qu'ils étaient morts; mais l'un ayant eu des petits, j'appriviosai les deux qui m'étaient restés; les autres s'enfuirent dans les bois et devinrent sauvages. Ils se rendirent même très- incommodes, en pillant mes provisions; il fallut les tuer.

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