‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 9 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Nouvelles découvertes. — Inquiétudes et embarras. — Je fabrique de la poterie. — Grandes difficultés pour moudre le blé et faire du pain. — Construction d'une pirogue. — Mauvais calcul. — Travail perdu.

La saison pluvieuse de l'équinoxe d'automne était revenue. Le 50 septembre étant l'anniversaire de ma descente dans l'île, où j'étais depuis deux ans et d'où je n'avais pas plus d'espérance de sortir maintenant qu'alors, je l'observai comme l'année précédente d'une manière solennelle. Je m'occupai tout le jour à m'humilier devant Dieu et à reconnaître sa miséricorde infinie, qui voulait bien accorder à ma vie solitaire des adoucissements sans lesquels elle m'eût été insupportable.

Autrefois, lorsque j'allais chasser ou visiter la campagne, j'étais sujet à tomber dans des réflexions chagrines au sujet de ma condition, et à éprouver subitement delà douleur, lorsque je considérais les forêts, les montagnes et les déserts où, sans compagnon et sans ressource, je me voyais renfermé par les barrières infranchissables de l'Océan. Ces pensées me surprenaient souvent au milieu du plus grand calme, comme un orage; elles me jetaient dans le trouble et le désespoir, me faisaient tordre les bras et pleurer comme un enfant; quelquefois c'était au milieu de mon travail; alors je m'asseyais, soupirant amèrement, les yeux attachés à terre pendant deux ou trois heures de suite; tout cela empirait ma condition.

Mais actuellement mon esprit se remplissait d'autres pensées : la lecture de la parole de Dieu faisait partie de mes occupations journalières, et de cette source émanaient toutes les consolations dont j'avais si grand besoin.

Dès ce moment, je conclus la possibilité de vivre plus heureux dans cet état de solitude que dans le commerce du

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monde et dans n'importe quelle autre profession ; il me fallait donc rendre grâce à Dieu, comme d'un bienfait singulier, d'avoir bien voulu m' amener dans un tel lieu.

J'étais dans ces pieuses dispositions d'esprit quand je commençai ma troisième année. En général, il m' arriva rarement d'être oisif; je partageais régulièrement mon temps entre mes occupations différentes ; premièrement le service de Dieu et la lecture de l'Ecriture sainte; les courses que je faisais avec mon fusil pour me procurer de quoi manger, courses ordinairement de trois heures, quand il ne pleuvait pas; et, en troisième lieu, les peines qu'il fallait me donner pour apprêter, pour cuire ce que j'avais tué, ou bien pour le conserver et en faire provision. Il faut remarquer en outre que, pendant le milieu du jour, la chaleur excessive m'empêchait de sortir; ainsi on doit supposer que je ne pouvais disposer de plus de trois ou quatre heures l'après-dînée ; quelquefois je changeais mes heures de chasse en heures de travail : ainsi je travaillais le matin et je sortais avec mon fusil sur le soir.

Ajoutez à. cela la difficulté de ce même travail, et les heures que le manque d'outils et d'habileté, m'obligeait souvent de retrancher de mes autres occupations pour réussir à faire la moindre chose. Par exemple, j'employai quarante-deux jours entiers à tailler une planche pour servir de tablette dans ma caverne; tandis que deux scieurs, avec des outils convenables, en auraient fait six, d'un seul arbre et en une seule journée.

Voici comment je m'y prenais : j'allais dans les bois choisir un gros arbre, la planche devant être large. J'étais trois jours à couper cet arbre, deux autres àl'ébrancher et à le réduire en une pièce de merrain. A force de hacher et de tailler, j'en réduisais les deux côtés en copeaux, jusqu'à ne lui laisser que trois pouces d'épaisseur.

Tout le monde conviendra qu'un tel ouvrage devait être un rude exercice pour mes mains ; mais le travail et la pa-

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tience m'en faisaient venir à bout, comme de bien d'autres choses.

Le mois de novembre étant arrivé, j'attendais ma récolte d'orge et de riz. Le terrain cultivé par moi pour recevoir ces grains n'était pas grand : la quantité que j'avais semée de chaque espèce était au plus d'un demi-picotin, ayant perdu le fruit d'une saison, pour avoir semé pendant la sécheresse. Cette fois je me promettais une bonne récolte, lorsque je m'aperçus que je serais en danger de perdre le tout et de me le voir enlever par des ennemis de plusieurs sortes dont il était presque impossible de garantir mon champ. Les premières hostilités furent commises par les chèvres, et d'autres animaux, auxquels je donnai le nom de lièvres, qui tous, ayant une fois goûté le blé en herbe, y demeuraient campés nuit et jour, le mangeant à mesure qu'il poussait, et si près du pied, qu'il lui était impossible de se former en épis.

Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer complètement mon blé d'une haie. Ce travail me coûta beaucoup de peines et de sueurs, car la chose était très-pressée. Cependant, comme la terre ensemencée était de petite étendue, je l'eus close et mise hors d'insulte dans une semaine environ. Pour mieux donner la chasse aux maraudeurs, je tirai sur quelques-uns pendant le jour, et leur opposai, pendant la nuit, mon chien, en le laissant attaché à un poteau à l'entrée de mon enclos; de là il s'élançait en aboyant de toutes ses forces contre eux. De cette manière les ennemis furent obligés d'abandonner la place, et bientôt j'eus la satisfaction de voir mon blé croître et mûrir.

Si les bêtes fauves avaient fait du dégât dans ma moisson en herbe, les oiseaux la menacèrent d'une complète destruction au moment où elle parut couronnée d'épis. Un jour, me promenant le long de la haie pour voir comment allait mon blé, je trouvai la place entourée d'une multitude d'oiseaux aux aguets et n'attendant pour faire la picorée que le

moment de mon départ. Je tirai sur eux, car je n'allais jamais sans mon fusil; alors s'éleva dans l'air une épaisse nuée d'oiseaux que je n'avais point remarqués et qui s'étaient tenus cachés au fond du blé.

Ce spectacle fut bien douloureux pour moi, puisqu'il me présageait l'anéantissement de mes espérances, la perte totale de ma récolte; et, ce qu'il y avait de pis, je ne savais comment prévenir ce malheur. Je résolus pourtant de ne rien négliger pour sauver mon grain, et de faire même sentinelle nuit et jour, s'il le fallait.

Avant tout, je constatai le dommage. Ces oiseaux, avaient, à la vérité, fait du dégât, mais pas autant que je m'y étais attendu; et le reste, si je pouvais le sauver, me promettait encore une abondant et bonne moisson.

Je restai là quelques moments pour recharger mon fusil ; puis, me retirant un peu à l'écart, il me fut aisé de voir mes voleurs postés en embuscade sur tous les arbres d'alentour, comme s'ils n'épiaient, pour revenir, que l'heure de mon départ. L'événement ne me permit point de douter de leur projet.

Je m'éloignai quelque peu, faisant semblant de m'en aller. A peine avais-je disparu, qu'ils descendirent de nouveau, l'un après l'autre, dans le champ de blé. Plein de colère, je n'attendis pas qu'ils y fussent assemblés en plus grand nombre ; il me semblait qu'on me rongeait les entrailles et que chaque grain qu'ils avalaient me coûtait un pain entier.

Je m'avançai donc aussitôt près de la haie, je tirai sur eux un second coup, et j'en tuai trois. C'était justement ce que je souhaitais avec ardeur. Je les ramassai d'abord, puis, afin de rendre leur punition exemplaire, je les traitai comme on fait en Angleterre pour les voleurs, que l'on condamne à rester attachés au gibet après leur exécution, afin d'inspirer la terreur aux autres.

On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit. Les

oiseaux, non-seulement ne vinrent plus dans mon blé, mais abandonnèrent même tout ce canton de l'île, et je n'en vis plus aucun dans le voisinage, grâce à mon épouvantai!. Ma joie était extrême. Je fis ma récolte sur la fin de décembre, époque convenable, dans ce climat, pour la seconde moisson.

Pour commencer cette opération, je ne savais comment suppléer à une faucille, instrument bien nécessaire pour couper le blé; je n'eus d'autre parti à prendre que de m'en fabriquer une, du mieux que je pus, avec un des sabres que j'avais trouvés parmi les autres armes restées sur le navire. Ma moisson était si petite, que je la récoltai aisément. Le demi-picotin que j'avais semé se trouva m'avoir produit près de deux boisseaux et demi d'orge, autant, du moins, que je pus l'estimer, car je n'avais aucune mesure.

C'en était assez pour me faire connaître que la divine Providence voudrait bien un jour ne pas me laisser manquer de pain. Je me voyais encore dans un grand embarras : comment moudre ce grain pour en faire du pain? comment cuire ce pain, quand même je serais parvenu à le pétrir? Toutes ces difficultés se joignant au désir que j'avais d'amasser une bonne quantité de provisions et d'avoir par devers moi un grenier qui m'assurât du pain pour l'avenir, je résolus de ne point user de cette récolte, mais de la conserver et de l'employer tout entière en semence à la saison prochaine. Je voulus, en attendant, consacrer toutes les heures de mon travail à exécuter le grand dessein que j'avais de perfectionner l'art de labourer, aussi bien que celui de goûter avec agrément les fruits de mon labourage.

Je pouvais bien dire alors avec vérité que je travaillais pour ma vie. Mais une chose étonnante, et à laquelle peu de gens réfléchissent, ce sont les préparatifs qu'il faut faire, la peine qu'il faut se donner, avant de pouvoir produire dans sa perfection ce qu'on appelle un morceau de pain.

C'est ce que je reconnus, par expérience, moi qui étais réduit à un état pour ainsi dire de pure nature, et chaque

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jour aidait à m'en convaincre de plus en plus, même après que j'eus recueilli le peu de blé qui avait crû d'une manière si extraordinaire.

D'abord, je n'avais point de charrue pour labourer la terre, point de bêche pour la remuer. J'y suppléai, il est vrai, en faisant une pelle de bois ; mais aussi, dans cet ouvrage, reconnaissait-on l'inhabileté de l'ouvrier. Quoique cette pelle m'eût coûté plusieurs jours à faire, comme elle n'était point garnie de fer, non-seulement elle s'usa plus vite, mais encore je m'en servis avec plus de peine et moins de succès. Cependant je me résignais à tout et je supportais avec une patience inaltérable la difficulté du travail et le peu de succès dont il était suivi.

Mon blé semé, il me fallait une herse; n'en ayant point, je traînai par-dessus la terre une grosse branche d'arbre avec laquelle je grattais pour ainsi dire plutôt que je ne hersais.

* Mon blé en herbe, en épi, puis parvenu à maturité, de combien de choses n'avais-je pas besoin pour le fermer d'un enclos, en écarter les bêtes fauves et les oiseaux ; pour le faucher, le sécher, le voiturer, le battre, le vanner et le serrer ! Et le moulin pour moudre, le tamis pour passer la farine, le levain et le sel pour faire fermenter, le four pour cuire mon pain? Vous verrez comment je suppléai à tous ces instruments.

Pendant que j'étais retenu dans ma maison par les pluies je ne laissais pas, tout en travaillant, de m'amuser à parler à mon perroquet. Il apprit à dire son nom et son surnom, qui étaient perroquet mignon; et ces paroles furent les premières que j'entendis prononcer dans mon île par une autre bouche que la mienne. Ce petit animal me servait de compagnon dans mon travail; les entretiens que j'avais avec lui me délassaient souvent de mes occupations graves et importantes, comme vous F allez voir.

Il y avait déjà longtemps que je songeais à me fabriquer

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quelques vases déterre, dont j'avais un besoin extrême; mais comment m'y prendre? Néanmoins, quand je considérais la chaleur du climat, je ne doutais pas que si je réussissais à trouver de F argile convenable, je ne pusse en former un pot, qui, séché au soleil, serait assez dur et assez fort pour être manié, et pour conserver à F abri de F humidité mes provisions de grain et autres matières.

Vous ririez de moi, si je vous disais de combien de manières bizarres je m'y pris pour disposer ma matière; combien étrange et singulière fut la forme donnée à mes ouvrages, qui tombèrent par morceaux, les uns en dedans, les autres en dehors, parce que Fargile n'était pas assez ferme pour soutenir son propre poids ; combien se fêlèrent à la trop grande ardeur du soleil, pour y avoir été exposés précipitamment; combien enfin se brisèrent en les changeant de place, soit avant, soit après, qu'ils furent secs : ainsi, après m'être donné bien de la peine pour apprêter ma matière et la mettre en œuvre, je ne pus faire plus de deux grands et vilains pots de terre, que je n'oserais appeler jares, et qui me coûtèrent pourtant près de deux mois de travail.

Néanmoins, ces deux vases étant bien cuits et durcis au soleil, je les soulevai adroitement, et les mis dans deux grands paniers d'osier que j'avais faits exprès pour les empêcher de se casser; et je remplis avec de la paille le vide qui se trouvait entre le pot et le panier; j'espérais que ces vases, restant secs, pourraient me servir à serrer mon blé, et plus tard ma farine.

Si j'avais mal réussi dans la combinaison des grands vases, je parvins à en faire un grand nombre de petits, comme des pots ronds, des assiettes, des cruches, des terrines : Fargile se façonnait sous ma main et recevait du soleil une dureté surprenante.

Tout cela ne répondait pas encore à mon but : je voulais avoir un pot de terre capable de renfermer des choses liquides et d'aller au feu, ce que ne pouvait faire aucun des

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ustensiles dont j'étais déjà pourvu. Un jour ayant un bon feu pour apprêter mes viandes, je découvris, en remuant mon foyer, un morceau de ma poterie parfaitement cuit, dur comme une pierre, et rouge comme une tuile, je fus agréablement surpris, et je me dis que, sans aucun doute, mes pots entiers, pourraient très-bien cuire, puisque des morceauxséparés avaient si bien cuit.

Cette découverte me fit chercher comment je disposerais mon feu pour y cuire les pots. Je n'avais aucune idée du genre de fourneaux dont se servent les potiers, ni du vernis dont ils enduisent leur vaisselle, ne sachant pas que le plomb que je possédais était bon à cet usage. Je plaçai à tout hasard trois pots sur trois grandes cruches, le tout en forme de pile, avec un tas de cendres dessous. Je fis alentour un feu de bois qui flambait si bien aux côtés et pardessus, qu'en peu de temps je vis mes vases devenir rouges sans se fêler. Je maintins ce degré de chaleur environ cinq ou six heures, j'en aperçus un qui n'était pas fendu, mais qui commençait à fondre et à couler : le gravier mêlé à l'argile se liquéfiait par la violence du feu, et se serait vitrifié si j'eusse continué. Je tempérai mon brasier par degrés, jusqu'à ce que les vases perdissent un peu de leur couleur rouge, et je fus debout toute la nuit pour veiller à ce que le feu ne s'abattît pas trop soudainement. A la pointe du jour, j'avais trois cruches, non pas très-belles, mais très-bonnes, et un pot de terre aussi bien cuit que je le pouvais souhaiter et qui avait reçu un parfait vernis par la fonte du gravier.

Après cette expérience, je ne me laissai plus manquer d'aucun vase de terre qui me pût être utile ; mais leur forme était très-étrange, et l'on ne s'en étonnera point si l'on considère que je n'avais aucun secours ni aucune méthode fixe pour mon travail.

Une chose si petite en elle-même me causa la plus grande joie qu'on ait jamais ressentie : avoir fait un pot capable d'aller au feu! A peine attendis-jc que mes vases fussent

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refroidis : vite j'en posai un sur le brasier, avec de l'eau pour faire boullir de la viande, ce qui me réussit parfaitement ; car un morceau de chevreau mis dans ce pot me fit un bon bouillon, quoique je manquasse des autres ingrédients nécessaires pour le rendre aussi délicieux que je l'aurais souhaité.

Ce que je désirais ensuite avec le plus d'ardeur, c'était de me pourvoir d'un morceau de pierre pour écraser mon blé ; car, un moulin, est une machine si difficile à établir, qu'il ne me vint pas à l'esprit d'y pouvoir atteindre. J'étais bien embarrassé pour trouver comment je suppléerais à une chose d'un besoin si indispensable. En effet, le métier de tailleur de pierres est, de tous, celui pour lequel je me sentais le moins de talent, et du reste je n'avais aucun des outils qu'il exige. Je cherchai pendant plusieurs jours une grosse pierre, assez épaisse pour la pouvoir creuser et en faire un mortier; mais je n'en trouvai point dans l'île, excepté ce que renfermaient les rochers, où, faute d'instruments, je ne pouvais ni creuser ni tailler. D'ailleurs les rochers de l'île étaient formés d'une pierre molle, dans laquelle le blé n'aurait pu être broyé sans qu'il s'y mêlât beaucoup de gravier. Après bien du temps perdu pour chercher cette pierre, je pris le parti de choisir dans les forêts quelque gros tronc d'un arbre très-dur. J'en trouvai bientôt un, que j'arrondis et façonnai en dehors avec ma hache et ma doloire ; je le creusai, non sans peine, en y appliquant le feu, moyen dont se servent les sauvages pour leurs canots. Je fis ensuite un gros pilon avec du bois qu'on appelle bois de fer. Je mis à part ces outils ainsi préparés, en attendant ma seconde récolte, après laquelle je me proposai de moudre, ou plutôt de broyer mon blé pour le réduire en farine et en faire du pain.

Cette difficulté surmontée, la première qui se présentait était de me fabriquer un tamis pour séparer la farine du son, impossible sans cela de faire du pain, La chcse était telle=

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ment difficile, que je n'avais presque pas le courage d'y penser. En effet, où prendre de la toile ou une autre étoffe pour faire ce tamis? J'avais, à la vérité, du poil de bouc; mais je ne savais ni comment le filer ni comment le travailler au métier, et, quand même je l'aurais su, les instruments nécessaires me manquaient.

Je me fatiguais la tête à chercher le remède à cet inconvénient, lorsque je me rappelai enfin qu'il y avait parmi les vêtements retirés du navire des cravates de toile de coton; j'y eus recours, et, avec quelques morceaux de ces cravates, je me fis trois petits tamis assez convenables à l'usage auquel je les destinais.

Ensuite venait la boulangerie; or je n'avais point de levain, et je n'entrevoyais aucune possibilité de m'en procurer. Je résolus donc de laisser cette idée de côté. Pour le four, mon embarras n'était pas moindre. A la fin je trouvai une invention pour le remplacer : je fabriquai quelques vases de terre fort larges, peu profonds, ayant environ deux pieds de diamètre, sur neuf pouces au plus de profondeur. Je les fis cuire au feu, comme j'avais fait les autres, et les mis ensuite à part. Quand je voulais enfourner mon pain, je commençais par faire un grand feu sur mon foyer, pavé de briques carrées, formées et placées à mon façon, mais non selon les règles delà géométrie. J'attendais ensuite que l'àtrc fût extrêmement chaud ; alors j'écartais les charbons elles cendres en les balayant proprement, puis je posais ma pâte, et je la couvrais d'abord d'un vase de terre, autour duquel je ramassais les charbons avec les cendres, pour y concentrer la chaleur.

Ainsi je cuisais mes pains d'orge tout aussi bien que dans le meilleur four du monde, et, non content de faire le boulanger, je tranchais encore du pâtissier, car je me fis plusieurs gâteaux de riz. A la vérité je n'allai pas jusqu'à faire des pâtés; car je n'aurais eu à y mettre que de la chair de chèvre ou d'oiseau.

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On ne doit point s'étonner si toutes ces choses ni' occupèrent pendant la plus grande partie de la troisième année de mon séjour dans l'île, car Ton remarque que j'employais une portion de mon temps à la culture et aux moissons. Je coupai mon blé dans la même saison, je le transportai au logis du mieux que je pus, et j'en conservai les épis dans mes grands paniers, jusqu'à ce que j'eusse le loisir de les égrener entre mes mains, puisque je n'avais ni aire ni fléau pour les battre.

Mais, la quantité de mes grains augmentant, il me fallait élargir ma grange pour les loger. Mes semences avaient été d'un si grand rapport, que ma dernière récolte montait à vingt boisseaux d'orge et autant de riz. Dès lors je me voyais en état de vivre sans privation, moi qui faisais abstinence de pain depuis si longtemps, c'est-à-dire depuis que je n'avais plus de biscuit. Je voulus voir aussi quelle quantité de blé me suffirait pour une année, et si je ne pourrais pas me contenter d'une seule récolte.

Tout bien considéré, je trouvai que quarante boisseaux suffiraient à ma consommation pendant un an. Ainsi je résolus de semer chaque année la même quantité que la dernière fois, espérant qu'elle me fournirait suffisamment de pain.

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