CHAPITRE XI
Mon accoutrement complet. — Je découvre l'empreinte d'wi pas d'homme sur le sable. — Mon effroi à cette vue. — Je me réfugie dans mon château. — Je trouve un lieu de sûreté pour mes chèvres.
Je désirais beaucoup avoir mon canot près de mon habitation ; mais je ne pouvais me résoudre à courir de nouveaux hasards. Quelquefois je songeais aux moyens de l'amener, en côtoyant, jusque dans ma baie, et d'autres fois je me consolais de l'impossibilité de le faire. Il me prit un jour une si violente envie de me porter à la pointe de l'île où j'avais déjà été, et d'observer de nouveau les côtes, en montant sur la petite colline dont j'ai parlé, que je ne pus résister à ce désir. Je me mis donc en marche.
Si, dans la province d'York, on rencontrait tin homme
dans l'équipage où j'étais alors, on s'épouvanterait ou Ton rirait aux éclats.
Je portais un chapeau d'une hauteur immense, et sans forme, fait de peau de chèvre. J'y avais attaché par derrière la moitié d'une peau de bouc, qui me couvrait tout le cou, afin de me préserver du soleil, et d'empêcher la pluie d'entrer sous mes habits, car dans ces climats rien n'est plus dangereux.
J'avais une espèce de robe courte, faite aussi de peau de chèvre, et qui descendait jusqu'au-dessous des genoux. Mes culottes étaient en peau de bouc. Le poil, d'une longueur extraordinaire, descendait, comme des pantalons, jusqu'au milieu de ma jambe. Je n'avais ni bas ni souliers, mais je m'étais fait une paire de je ne sais quoi, ressemblant néanmoins assez à des bottines, et se laçant de côté comme des guêtres; elles étaient, comme mes autres habits, d'une forme étrange et bizarre".
J'avais un ceinturon de la même étoffe que les vêtements. Au lieu d'une épée et d'un sabre, je portais d'un côté une scie, et de l'autre une hache. Je portais aussi un baudrier descendant de mon épaule droite sous mon bras gauche, et à l'extrémité duquel pendaient deux poches faites de la même manière que le reste : dans l'une je mettais ma poudre, et dans l'autre mon plomb. Sur mon dos j'avais une corbeille, sur l'épaule un fusil, et sur ma tête un parasol, assez grossièrement travaillé, mais le plus indispensable après mes armes.
Pour mon visage, il n'était pas aussi hâlé qu'on pourrait le croire d'un homme qui n'en prenait aucun soin ; et qui était éloigné de huit à neuf degrés de la ligne. Quant à ma barbe, je l'avais une fois laissée croître jusqu'à la longueur d'un quart d'aune; mais, comme j'avais des ciseaux et des rasoirs, je la coupais ordinairement d'assez près, excepté celle qui croissait sur la lèvre supérieure. Je m'étais fait un plaisir de lui donner la tournure d'une moustache à la turque.
Je ne dirai pas ici que mes moustaches étaient d'une longueur telle que j'aurais pu y suspendre mon chapeau; mais j'ose bien assurer qu'elles étaient si longues et si singulièrement arrangées, qu'en Angleterre elles auraient paru effroyables.
Je reviens au récit de mon voyage : j'y employai cinq ou six jours, marchant d'abord le long des côtes, droit vers le lieu où j'avais mis autrefois mon canot à l'ancre. De là je découvris aisément la colline qui m'avait servi d'observatoire; j'y montai, et quel fut mon étonnementde voir la mer calme et tranquille! Point de mouvement impétueux, point de courant, non plus que dans ma petite baie!
Je ne pouvais pénétrer les raisons de ce changement. Je résolus d'observer la mer pendant quelque temps, car je soupçonnais que le courant dont j'ai parlé était causé par la marée, et je ne fus pas longtemps sans comprendre. Je vis, à n'en pouvoir douter, que le reflux, partant de l'ouest, et se joignant au cours de quelque rivière, formait le courant qui m'avait emporté avec tant de violence. Selon que les vents de l'ouest et du nord étaient plus ou moins violents, le courant s'étendait jusque sur l'île, ou se perdait à une moindre distance dans la mer. C'était avant midi que je faisais toutes ces observations, et celles que je fis le soir me confirmèrent dans mon opinion. Je revis le courant tel que je l'avais vu autrefois, avec cette différence pourtant qu'au lieu de se porter directement vers mon île, il s'en éloignait d'une demi-lieue.
De tout ceci je conclus qu'en remarquant le temps du flux et du reflux de la marée, il me serait très-aisé d'amener mon canot auprès de ma maison. Mais le souvenir des dangers passés me causait une telle frayeur, que je n'osai jamais réaliser ce projet. J'aimai mieux former un autre plan, dont l'exécution était plus sûre, quoique plus laborieuse : c'était de construire un autre canot. Je me livrai à ce travail avec l'activité que je mettais dans toutes mes entre-
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prises, et ainsi j'eus deux canots, un pour chaque côté de File.
J'avais aussi deux plantations. Lune était ma tente ou ma petite forteresse, entourée de sa palissade et creusée dans le roc. Je m'y étais ménagé plusieurs chambres; dans la moins humide et la plus grande, qui avait une porte pour sortir hors de la palissade, je tenais les grands pots de terre dont j'ai fait la description, et quatorze ou quinze grandes corbeilles, contenant chacune cinq ou six boisseaux; ces corbeilles me servaient à recueillir et à garder mes provisions, et particulièrement mes grains; les uns encore en épis, et les autres dépouillés de leur enveloppe.
Les pieux de ma palissade étaient devenus de grands arbres, et tellement touffus, qu'il était impossible d'apercevoir qu'ils renfermassent dans leur centre aucun lieu habité.
Tout auprès, mais dans un endroit moins élevé, j'avais une espèce de petite terre pour y semer mes grains ; et, comme je la tenais toujours fort bien cultivée, j'en tirais chaque année une abondante récolte. S'il m'eût fallu plus de grains, j'aurais pu l'agrandir sans beaucoup de peine.
Outre cette plantation, j'en avais une autre assez considérable, que j'appelais ma maison de campagne. J'y entretenais un petit berceau avec beaucoup de soin, c'est-à-dire que j'émondais la haie de clôture, de manière qu'elle n'excédât pas une certaine hauteur. Les arbres, qui dans l'origine n'étaient que des pieux, devinrent avec le temps trèsélevés ; je les cultivais de façon qu'ils pussent étendre leurs branches touffues, et donner ainsi un agréable ombrage. Au milieu de ce circuit, j'avais ma tente, formée d'une pièce de voile tendue sur des perches ; sous cette tente je plaçai un lit de repos fait de peaux de bêtes tuées par moi et d'autres substances molles ; une couverture de lit sauvée du naufrage et un gros surtout servaient à me couvrir. Voilà la maison de campagne où je me retirais lorsque mes affaires ne me retenaient point dans ma capitale»
Un lour, je découvris sur le subie les marques d'un pied nu.
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À côté, et aux environs de mon berceau, s'étendaient les pâturages de mon bétail, c'est-à-dire de mes chèvres ; et, comme j'avais pris des peines inconcevables à diviser ces pâturages en divers enclos, j'étais aussi fort soigneux d'en conserver les haies; je portai mes soins jusqu'à planler tout autour de ces haies de petits pieux en très-grand nombre et fort serrés. C'était une palissade où l'on ne pouvait fourrer la main , et ces pieux ayant pris racine, ils poussèrent des rejetons et rendirent mes haies aussi fortes et même plus fortes que les meilleures murailles.
Tous ces travaux attestaient que je n'étais pas paresseux, et que je n'épargnais ni soins ni peines pour me procurer de quoi vivre avec une certaine aisance. « Le troupeau de chèvres, disais-je, est pour toute ma vie, fût-elle de quarante années, un magasin vivant de viande, de lait, de beurre et de fromage; je ne dois donc rien négliger pour ne pas les perdre. »
Mes vignes se trouvaient aussi dans ces quartiers; j'en tirais des provisions de raisins pour tout l'hiver. Je les ménageais avec toute la précaution possible, c'était un de mes mets les plus délicieux; ils me servaient de nourriture, de rafraîchissements et de médicaments.
Lorsque j'allais visiter mon canot, je m-arrêtais dans ce lieu, et j'y couchais une nuit; je trouvais beaucoup de plaisir à me promener sur mer, tout en prenant garde de ne m'écarter, tout au plus, que de deux jets de pierre. J'appréhendais que le vent, un courant, ou quelque hasard ne m'emportât loin de mon île. Mais me voici insensiblement arrivé à un genre de vie bien différent de celui que j'ai dépeint jusqu'ici.
Un jour, en allant à mon canot, je découvris très-distinctement sur le sable l'empreinte d'un pied nu : jamais je ne fus saisi d'une plus grande frayeur. Je m'arrête tout court comme si j'eusse eu quelque apparition, je me mets aux écoutes et regarde autour de moi, mais sans rien voir, sans
m ROBINSON CRUSOÉ.
rien entendre. Je monte sur une petite éminence pour étendre ma vue au loin; j'en descends et parcours le rivage : rien de nouveau, point d'autre vestige d'homme que celui dont je viens de parler. J'examine de nouveau le fatal vestige : c'est bien un pied nu, avec les orteils, le talon. Que conjecturer de là? Je m'enfuis vers ma fortification, tout troublé, regardant derrière moi presque à chaque pas, et prenant tous les buissons pour des hommes; il n'est pas possible de décrire les diverses figures qu'une imagination effrayée prête à tous les objets. Combien d'idées folles et de pensées bizarres me sont venues à l'esprit pendant que je courais vers ma forteresse!
Je n'y fus pas plutôt arrivé que je m'y jetai comme un homme poursuivi, et je ne puis me souvenir si j'y entrai par l'échelle ou par le trou qui était dans le roc, et que j'appelais une porte : j'étais trop effrayé pour que le souvenir m'en soit resté. Jamais lapin ni renard ne se terra avec plus de frayeur que moi dans mon château, car c'est ainsi que je rappellerai dans la suite.
Je ne pus dormir de toute la nuit ; à mesure que la cause de ma frayeur s'éloignait, mes craintes s'augmentaient davantage, contrairement à ce qui arrive d'ordinaire à tous les animaux effrayés. La terreur troublait fort mes idées; aussi, quoique très-éloigné de l'endroit où j'avais pris l'alarme, mon imagination ne me représentait que des choses épouvantables.
Revenant à des idées plus saines, je pensai enfin que ce ne pouvaient être que des sauvages du continent qui, ayant mis en mer avec leurs canots, avaient été portés dans l'île par les vents contraires ou par les courants, et qui avaient eu aussi peu d'envie de rester sur ce rivage désert que j'en avais moi-même de les y voir.
Pendant que ces réflexions roulaient dans mon esprit, je remerciai le ciel de ne m' être pas trouvé alors dans cet endroit de l'ile. Heureusement aussi ma chaloupe avait
échappé aux yeux des sauvages, car autrement ils se seraient aperçus que l'île était habitée, et auraient fait des recherches dont le résultat eût pu être ma découverte.
Dans certains moments je m'imaginais que ma chaloupe avait été vue, et cette pensée m'agitait de la manière la plus cruelle : je in attendais à voir les sauvages revenir en plus grand nombre, et je craignais, lors même que je pourrais me dérober à leur barbarie, qu'ils ne trouvassent mon enclos : en effet, si ce malheur me fût arrivé, ils auraient détruit mon blé, emmené mon troupeau, et je miserais vu exposé à mourir de faim.
Ces appréhensions bannirent de mon cœur toute confiance en Dieu, fondée sur l'expérience merveilleuse que j'avais faite de ses bontés pour moi : comme si Celui qui, jusqu'à ce jour, m'avait nourri par une espèce de miracle, manquait de pouvoir pour me conserver les choses que j'avais reçues de ses mains paternelles ! Dans cette situation, je me reprochais ma paresse à ne semer qu'autant de grains qu'il m'en fallait jusqu'à la saison nouvelle, et je trouvais ce reproche si juste, que je pris la résolution de me pourvoir toujours pour deux ou trois années, afin de n'être pas exposé à périr de faim, quelque accident qu'il pût m'arriver.
De combien de sources secrètes les différentes circonstances ne font-elles pas sortir nos passions ! Nous haïssons le soir ce que nous avons chéri le matin ; nous évitons aujourd'hui ce que nous avons cherché hier; nous désirons un objet avec passion, et, quelques moments après, nous ne saurions seulement en soutenir l'idée. J'étais alors un triste et vivant exemple de cette vérité. Autrefois je m'affligeais mortellement de me voir entouré du vaste Océan, condamné à la solitude, banni de la société humaine; je me regardais comme un misérable que le ciel trouvait indigne d'être au nombre des vivants et de tenir le moindre rang parmi les créatures. La seule vue d'un homme m'aurait paru une espèce de résurrection et la plus grande grâce, après le salut,
que je pusse obtenir de la bonté divine; à présent, je tremble à la seule idée d'un être de mon espèce, l'ombre d'une créature humaine, un seul de ses vestiges, me cause les plus mortelles frayeurs !
Telles sont les vicissitudes de la vie humaine, source féconde de réflexions pour moi, lorsque je me trouvais plus calme.
Dès que je fus un peu remis de mes alarmes, je considérai que ma triste situation m'était faite par une providence infiniment bonne, infiniment sage; incapable de pénétrer dans les vues de la sagesse suprême à mon égard, je ne pouvais me soustraire à la souveraineté d'un Être qui, mon créateur, avait le droit absolu de disposer de mon sort et de me punir comme il le trouverait à propos ; puisque, par mes péchés, je m'étais attiré son indignation, c'était à moi à plier sous ses châtiments. Je songeais que Dieu, aussi puissant que juste, ayant trouvé bon de m'affliger, avait le pouvoir de me tirer de mes malheurs, et que, s'il continuait à appesantir sa main sur moi, j'étais obligé d'attendre, dans une résignation parfaite, les vues de sa providence, en continuant d'espérer en lui et de lui adresser mes prières.
Reprenant donc courage, je quittai ma retraite pour aller fureter partout selon mon habitude. Je n'étais pas sorti de mon château pendant trois jours et trois nuits, et je commençais à languir de faim, n'ayant chez moi que quelques biscuits et de l'eau ; je songeai d'ailleurs qu'il me fallait traire mes chèvres, ce qui était d'ordinaire mon amusement du soir. Les pauvres animaux avaient beaucoup souffert ; et le lait de la plupart était tari.
Encouragé par la pensée que j'avais eu peur de mon ombre, j'allai à ma maison de campagne. On m'aurait pris pour un homme agité par la plus mauvaise conscience, à voir avec quelle crainte je marchais, combien de fois je regardais derrière moi, comme je posais de temps en temps à terre mon pot au lait, pour courir avec autant de vitesse que s'il se fût agi de sauver ma vie.
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Cependant, après y être allé de cette manière pendant deux ou trois jours, je devins plus hardi, et je rne confirmai dans le sentiment que j'avais été la dupe de mon imagination. Pour m'en convaincre pleinement, je me transportai sur les lieux, afin de mesurer le vestige qui m'avait causé tant d'inquiétude. Mais, dès que je fus arrivé à l'endroit fatal, je vis clairement qu'il n'était pas possible que je fusse sorti de ma barque près de là, et, qui plus est, je trouvai le vestige dont il s'agit bien plus grand que mon pied, ce qui me causa de nouvelles angoisses. Un frisson me saisit, comme si j'avais eu la fièvre, et je m'en retournai chez moi, persuadé que des hommes étaient descendus sur ce rivage, ou que l'île était habitée et que je courais risque d'être attaqué à l'improviste, sans savoir de quelle manière me précautionner.
Je me proposai d'abord de jeter à bas mes enclos, de faire rentrer dans les bois mon troupeau apprivoisé, et d'aller chercher dans un autre coin de l'île des avantages pareils à ceux que je voulais sacrifier à ma conservation. Je résolus encore de renverser ma maison, ma campagne et ma hutte, et de bouleverser mes deux terres couvertes de blé, afin d'ôter aux sauvages jusqu'aux moindres soupçons capables de les amener à la découverte des habitants de l'île.
Je commençai même à me repentir d'avoir percé ma caverne si avant, et de lui avoir donné une sortie dans l'endroit où ma fortification joignait le rocher. Pour remédier à cet inconvénient, je résolus de me faire un second retranchement, également en demi-cercle, à quelque distance de mon rempart, à la place même où, douze ans auparavant, j'avais planté une double rangée d'arbres. Je les avais mis si serrés, qu'il ne me fallait qu'un petit nombre de palissades entre deux pour en faire une fortification suffisante.
Je me trouvais ainsi derrière deux remparts : celui de dehors était fortifié de pièces de bois, de vieux câbles, et de tout ce que j'avais jugé propre à le renforcer, et je le rendis
épais de plus de dix pieds à force d'y apporter de la terre et de lui donner de la consistance en marchant dessus. Je pratiquai cinq ouvertures assez larges pour y passer le bras, et dans lesquelles je plaçai cinq mousquets, en guise de canons, sur des espèces d'affûts, de telle manière que je pouvais faire feu de toute mon artillerie en deux minutes. Je rn,e fatiguai pendant plusieurs mois à faire ce retranchement, et je n'eus point de repos avant de le voir terminé.
Alors je remplis un grand espace de terre, hors du rempart, de rejetons d'un bois semblable à de l'osier, propre à s'affermir et à croître en peu de temps. Je crois que j'en plantai en une seule année plus de vingt mille : je laissai un vide assez grand entre ces plants et mon rempart, pour découvrir l'ennemi, et qu'il ne pût me dresser des embuscades au milieu de ces jeunes arbres. Deux ans après, ils formaient un bocage épais ; au bout de six ans, j'avais devant ma demeure une forêt d'une telle épaisseur et d'une si grande force, qu'elle était absolument impénétrable : personne n'aurait soupçonné là une habitation de créature humaine.
Comme je n'avais point laissé d'avenue à mon château, je me servais, pour y entrer et pour en sortir, de deux échelles : avec la première, je montais jusqu'à un endroit du roc où il y avait place pour poser la seconde, et après les avoir retirées l'une et l'autre, il n'aurait été possible à personne de venir à moi sans courir les plus grands dangers. D'ailleurs, si quelqu'un avait eu assez de bonheur pour descendre du roc, il se serait encore trouvé au delà de mon retranchement extérieur.
C'est ainsi que je pris pour ma conservation toutes les mesures que la prudence pouvait me suggérer.
Pendant ces occupations, je ne négligeais pas mes autres affaires; je m'intéressais surtout à mon petit troupeau de chèvres, qui commençait non-seulement à m'êtrc d'une grande ressource dans les occasions pressantes, mais qui, pour l'avenir, me faisait espérer une grande économie de
plomb, de poudre et de fatigues, en me dispensant de la chasse des chèvres sauvages. J'aurais été au désespoir de perdre un avantage si considérable, et d'être obligé de prendre la peine d'assembler et d'élever un nouveau troupeau.
Après une mûre délibération, je ne trouvai que deux moyens de mettre mes chèvres en sûreté : le premier était de creuser une autre caverne sous terre, et de les y renfermer toutes les nuits; et le second, de faire deux ou trois petits enclos éloignés les uns des autres, et le plus cachés qu'il fût possible, dans chacun desquels je pusse renfermer une demi-douzaine de jeunes chèvres, afin que, si quelque désastre arrivait au troupeau général, je me trouvasse en état de le remonter en peu de temps et avec peu de peine : quoique ce dernier parti fût d'une exécution longue et pénible, il me parut le plus raisonnable.
Pour réaliser ce dessein, je parcourus tous les recoins de l'île, et je trouvai bientôt un endroit aussi détourné que je le souhaitais. C'était une pièce de terre unie, au milieu des bois les plus épais, où j'avais failli me perdre un jour en venant de la partie orientale de l'île. Elle offrait une espèce de parc dont la nature avait déjà fait presque tous les frais, et qui, par conséquent, n'exigeait pas un travail si rude que pour mes autres enclos.
Je mis aussitôt la main à l'œuvre; et en moins d'un mois j'avais si bien aidé la nature, que mes chèvres, déjà assez bien apprivoisées, pouvaient être en sûreté dans cet asile.
Le seul vestige d'un homme me coûta tout ce travail, et il y avait déjà deux ans 'que je vivais dans ces transes mortelles.