CHAPITRE XII
Je découvre des ossements humains, restes d'un festin de cannibales. — Je ne sors plus qu'avec des armes. — Frayeurs continuelles. — Mes résolutions de tuer les cannibales. — Je change d'avis à ce sujet. — La caverne. — Des sauvages abordent dans l'île.
Un jour, m' avançant vers la pointe occidentale de l'île plus que je n avais fait, je crus apercevoir d'une hauteur où j'étais une chaloupe hien loin en mer. J'avais trouvé quelques lunettes d'approche dans un des coffres sauvés du navire; mais, par malheur, n'en ayant point alors sur moi, je ne pus distinguer l'objet en question, quoique j'eusse fatigué mes yeux à force de les diriger vers lui; je pris la résolution de ne plus sortir sans emporter une de mes lunettes.
Etant descendu de la colline, et me trouvant dans un endroit où je n'avais jamais été, je fus pleinement convaincu qu'un vestige d'homme n'était pas une chose fort rare dans mon île, et que si la Providence ne m'avait pas jeté du côté où les sauvages ne venaient jamais, j'aurais su qu'il était trèsordinaire aux canots du continent de chercher une rade dans cette île, quand ils se trouvaient par hasard trop avant en mer. J'aurais appris encore qu'après quelque combat entre les canots des différentes- peuplades, les vainqueurs menaient leurs prisonniers sur mon rivage pour les tuer et pour les manger.
Un spectacle qui s'offrit alors à moi sur le rivage du côté du sud-ouest m'instruisit de toutes ces particularités; ce spectacle me remplit d'étonnement et d'horreur : j'aperçus la terre parsemée de crânes, de mains, de pieds, et d'autres ossements humains; près de là étaient les restes d'un feu, et un banc creusé dans la terre, en forme de cercle, où sans doute ces cannibales s'étaient placés pour faire leur épouvantable festin.
Cette vue suspendit pour quelque temps l'idée de mes propres dangers ; toutes mes appréhensions étaient étouffées par les impressions que me donnait cette brutalité repoussante. J'en avais entendu parler souvent, et cependant la vue ne m'en blessa pas moins que si la chose ne m'était jamais venue à l'imagination. Je détournai mes yeux de ces restes affreux; j'éprouvai des angoisses déchirantes, et je serais tombé en faiblesse si la nature ne m'avait soulagé par un vomissement violent. Je ne pus me résoudre à rester dans cet endroit, et je regagnai ma demeure.
Quand je me fus éloigné de cet horrible spectacle, je m'arrêtai comme un homme frappé de la foudre, puis, reprenant mes sens, j'élevai les yeux au ciel, le cœur attendri, et, versant des larmes, je rendis grâces à Dieu de ce qu'il m'avait fait naître dans une partie du monde éloignée de ce peuple barbare.
L'âme pleine de ces sentiments de reconnaissance, je revins chez moi plus tranquille, car j'étais persuadé que ces êtres féroces n'abordaient jamais dans l'île pour y faire quelque butin, soit qu'ils n'eussent besoin de rien, soit qu'ils s'attendissent à n'y rien trouver, pensée dans laquelle ils étaient peut-être confirmés d'après les courses qu'ils pouvaient avoir faites dans les forêts, sans rien découvrir à leur convenance.
J'avais déjà passé dix-huit ans sans rencontrer personne, et je pouvais espérer en passer encore autant avec le même bonheur, pour peu que je ne me découvrisse pas moimême, ce qui n'était nullement mon dessein, à moins que je ne trouvasse l'occasion de faire connaissance avec une meilleure espèce d'hommes que des cannibales >
Cependant l'horreur qui me resta de leur brutale coutume me jeta dans la tristesse et me tint pendant deux ans renfermé dans mes domaines : j'entends par là mon château, ma maison de campagne et mon nouvel enclos dans les bois. Je n'allais dans ce dernier lieu, demeure de mes chèvres ,
que quand il le fallait absolument, tant je craignais de rencontrer ces sauvages féroces. Je n'avais garde non plus d'aller examiner l'état de ma chaloupe, et je résolus d'en construire une autre ; car il ne fallait plus songer à faire le tour de l'île avec la vieille, puisque c'était le vrai moyen de les rencontrer en mer et de tomber entre leurs mains.
Enfin, le temps et la certitude où j'étais que je ne courais aucun risque d'être découvert me firent reprendre peu à peu ma manière de vivre ordinaire, si ce n'est que j'avais l'œil plus au guet qu'auparavant et que je ne tirais plus de coups de fusil, de peur d'exciter la curiosité des sauvages, si par hasard il s'en trouvait dans l'île. C'était un grand bonheur pour moi de m' être pourvu d'un troupeau de chèvres apprivoisées et de n'être pas contraint d'aller à la chasse. Si j'en attrapais quelqu'une de temps à autre, c'était par le moyen de mes pièges.
Je ne sortais jamais sans mon mousquet ; et, comme j'avais sauvé trois pistolets du navire, j'en portais toujours deux à ma ceinture de peau de chèvre; j'y ajoutai un de mes coutelas bien aiguisé, et pour lequel j'avais fait un baudrier de la même étoffe. On croira facilement qu'alors j'avais l'air formidable, si l'on ajoute à la description que j'ai faite auparavant de ma figure ces deux pistolets et le large sabre sans fourreau qui pendait à mon côté.
A cela près de ces précautions nécessaires, regardant ma condition d'un œil plus tranquille, je commençais à la trouver encore supportable, au moins relativement à bien d'autres.
Quoique j'eusse à peu près le nécessaire, je remarquai pourtant avec chagrin que mes frayeurs et les soins que j'avais pris pour ma conservation avaient émoussé mon adresse ordinaire dans la recherche des choses utiles : ces craintes m'avaient fait négliger une heureuse idée d'autrefois, c'est-àdire de sécher une partie de mon grain et de le rendre propre à faire de la bière.
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Ce projet me paraissait fort bizarre, à cause du grand nombre d'ustensiles qui me manquaient pour parvenir à mon but : je ne possédais point de tonneaux, et j'avais autrefois employé le travail de plusieurs mois pour essayer d'en construire, sans en venir à bout; j'étais dépourvu de houblon pour rendre la bière susceptible de se conserver, de levure pour la faire fermenter, et de chaudière pour la faire bouillir. Malgré tous ces inconvénients, je suis persuadé que, sans les appréhensions causées par les sauvages, je l'aurais entrepris, et peut-être avec succès, car j'abandonnais rarement un dessein quand une fois je me l'étais mis en tête.
Mais à présent mon esprit inventif s'était tourné d'un tout autre côté, et je ne faisais que songer nuit et jour aux moyens de détruire quelques-uns de ces monstres au milieu de leurs divertissements sanguinaires, et s'il était possible de sauver leurs victimes. Mais tout cela n'aboutissait à rien : mon unique ressource était en moi-même. Et que pouvait faire un seul homme contre une trentaine de gens armés de javelots, de dards et de flèches, dont les coups étaient aussi sûrs que ceux de mes armes à feu?
Quelquefois je songeais à creuser un trou sous leur brasier, et à y placer cinq ou six livres de poudre qui s'allumant dès que le feu y pénétrerait, ferait sauter tout ce qui se trouverait aux environs; mais j'étais fâché d'employer tant de poudre, car ma provision ne consistait plus qu'en un seul baril ; de plus, je n'avais aucune certitude du bon effet de l'explosion, qui peut-être leur grillerait seulement les oreilles, sans les effrayer assez pour leur faire abandonner l'île à toujours. Je renonçai donc à ce projet, et je me proposai de me mettre en embuscade dans un lieu convenable, avec mes trois fusils chargés chacun de deux balles, et de tirer sur eux au milieu de leur cérémonie sanguinaire, bien certain d'en tuer au moins deux ou trois à chaque coup, et de venir facilement à bout du reste, fussent-ils une vingtaine, en tombant sur eux avec mes trois pistolets et mon sabre.
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J'employai plusieurs jours à chercher un endroit favorable à mon embuscade, et je descendis même fréquemment vers le lieu de leur festin, avec lequel je commençais à me familiariser, surtout dans le temps où mon esprit était plein d'idées de vengeance et de carnage ; ma fureur augmentait par les preuves de la barbarie de ces anthropophages.
Enfin je trouvai une place commode sur un des côtés de la colline, où je pouvais attendre en sûreté l'arrivée de leurs pirogues, et delà, pendant qu'ils débarqueraient, je pouvais me glisser dans le plus épais du bois. J'avais découvert un arbre assez creux pour me cacher entièrement ; de ce poste je pouvais épier tous leurs mouvements et viser sur eux quand ils se trouveraient si serrés autour de leur épouvantable festin, qu'il me serait presque impossible de n'en pas mettre du premier coup trois ou quatre hors de combat.
Satisfait de cette découverte et décidé à exécuter mon entreprise, je préparai trois mousquets et mon fusil de chasse; je chargeai chacun des premiers de ferraille et de quatre ou cinq balles de pistolet, et l'autre d'une poignée de la plus grosse dragée; je mis quatre balles dans chaque pistolet, et, ainsi fourni de munitions pour une seconde et une troisième décharge, je me préparai au combat.
Dans cette résolution, je ne manquai pas de nie trouver tous les matins au sommet de la colline, éloignée de mon château d'un peu plus d'une lieue; mais je fus plus de deux mois en sentinelle, de cette manière, sans faire la moindre découverte et sans voir la moindre barque, non-seulement près du rivage, mais même dans tout l'Océan.
Durant ce temps, je persistai dans mon projet avec la même ardeur, et je continuai à être dans la disposition nécessaire pour massacrer une trentaine de ces sauvages, afin de les punir d'un crime auquel je n'étais intéressé que par la chaleur d'un faux zèle.
La fatigue de tenter si longtemps en vain la même entreprise me fit raisonner enfin avec justesse sur l'action quej'al-
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lais commettre. « Quelle autorité, dis-je, quelle vocation ai-je pour m' établir juge et bourreau de ces gens, à qui, depuis plusieurs siècles, le ciel a permis d'être les exécuteurs de sa justice les uns contre les autres? (Juel droit ai-je de venger le sang qu'ils répandent tour à tour? »
Ces considérations calmèrent ma fureur, et peu à peu je renonçai aux mesures que j'avais prises, en concluant qu'elles étaient injustes et qu'il fallait attendre, pour les exécuter, que les sauvages eussent commencé les hostilités.
Je m'arrêtai à cette résolution d'autant plus volontiers, que le premier parti, loin d'être un moyen de me conserver, tendait absolument à ma ruine, car c'était assez qu'un seul sauvage m'échappât pour donner de mes nouvelles à tout son peuple, et l'amener dans l'île, afin de venger la mort de ses compatriotes ; je pouvais fort bien me passer d'une pareille visite.
Je conclus donc que la raison et la politique devaient me détourner également de me mêler des actions des sauvages et que mon intérêt était de me tenir à l'écart et de ne pas faire soupçonner qu'il y eût un être humain dans l'île.
Cette prudence était soutenue par la religion, qui nie défendait de tremper nies mains dans le sang innocent.
Je trouvais tant de vérité dans toutes ces différentes réflexions, que j'eus une satisfaction inexprimable de n'avoir pas commis une action que la raison me représentait comme aussi coupable qu'un meurtre volontaire ; et je remerciai Dieu à genoux de m'avoir préservé de ce meurtre, en le suppliant de me sauver des mains des barbares et de m' empêcher de rien tenter contre eux, sinon dans la nécessité d'une défense légitime.
Je restai dans cette disposition pendant une année entière, et je ne montai pas une seule fois sur la colline pour examiner s'ils avaient débarqué ou non, craignant toujours d'être tenté, par quelque occasion avantageuse, de renouveler nus desseins contre eux. J'éloignai seulement de là
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mon canot, et le conduisis au côté oriental de l'île, où je le plaçai dans une cavité, sous des rochers élevés et que les courants rendaient impraticables à ceux des sauvages.
Je vécus dès lors plus retiré que jamais, ne sortant que pour mes occupations ordinaires : traire mes chèvres et nourrir le petit troupeau que j'avais caché dans le bois, qui, se trouvant de l'autre côté de l'île, était entièrement à l'abri, car, selon toutes les apparences, les cannibales ne devaient jamais aborder par là. J'étais saisi d'horreur en réfléchissant sur la situation où j'aurais été si je les eusse rencontrés quand, nu et désarmé, je n'avais pour ma défense qu'un seul fusil chargé de petit plomb. Je parcourais sans cesse dans ce temps -là toute mon île : quelle aurait été ma frayeur si, au lieu d'un seul vestige d'homme, j'eusse trouvé une vingtaine de sauvages qui n'auraient pas manqué de nie donner la chasse et de m' atteindre bientôt par la vitesse extraordinaire de leur course.
Les inquiétudes et les dangers continuels m'avaient détourné entièrement du soin d'améliorer ma position, et je songeais plus à vivre qu'à vivre agréablement. Je ne me souciais plus d'enfoncer un clou, ni d'affermir un morceau de bois, de crainte de faire du bruit; j'avais encore moins de hardiesse pour tirer un coup de fusil ou pour allumer du feu, dont la fumée, visible à une grande distance, pouvait aisément me trahir. Je transportai les choses qui demandaient l'emploi du feu dans mon habitation des bois, où je trouvai enfin, après plusieurs allées et venues et avec toute la joie imaginable, une cave naturelle d'une grande étendue, dont j'étais sûr que jamais sauvages n'avaient vu l'ouverture, bien loin d'être assez hardis pour y pénétrer; ce que peu d'hommes eussent osé hasarder, à moins d'avoir, comme moi, un besoin extrême d'une retraite assurée.
L'entrée de cette caverne était derrière un grand rocher, et je la découvris par hasard, ou, pour parler plus sagement, par un effet particulier de la Providence, eu coupant
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quelques grosses branches d'arbres pour les brûler et pour en conserver le charbon.
Dès que j'eus trouvé cette ouverture derrière quelques broussailles épaisses, ma curiosité me porta à y entrer, ce que je fis avec peine. Je trouvai l'intérieur suffisamment large pour m'y tenir debout; mais j'avoue que j'en sortis avec plus de précipitation que je n'y étais entré, quand, portant mes regards plus loin dans cet antre obscur, j'eus aperçu deux grands yeux brillants comme deux étoiles, sans savoir si c'étaient les yeux d'un homme ou d'un animal redoutable.
Après quelques moments de délibération, je revins à moi, et me reprochai ma faiblesse, à moi qui vivais depuis vingt ans dans ce désert, et que, dans cette caverne, il ne pouvait y avoir rien de plus effroyable que moi. Je repris courage, et, me saisissant d'un tison enflammé, je rentrai dans l'antre brusquement; mais à peine eus-je fait trois pas en avant, que ma frayeur redoubla à cause d'un grand soupir que j'entendis, suivi d'un son semblable à des paroles mal articulées, et d'un autre soupir encore plus terrible. Une sueur froide couvrit mon corps, et, si j'avais eu un chapeau sur la tête, je crois que mes cheveux, à force de se dresser, l'auraient fait tomber à terre. J'avançai cependant avec intrépidité, et découvris un vieux bouc d'une grandeur extraordinaire, couché à terre, et près de mourir de vieillesse.
Je le poussai un peu, afin de le forcer à sortir de là; il essaya de se lever sans y réussir. Je le laissai, persuadé que, lant qu'il serait en vie, il épouvanterait tout sauvage assez hardi pour pénétrer dans cet antre.
Pleinement tranquillisé, je portai mes yeux de tous côtés; la caverne me sembla assez étroite et irrégulière, la nature seule y avait travaillé. Je découvris dans l'enfoncement une seconde ouverture, mais si basse, qu'il était impossible d'y entrer sans se traîner sur les pieds et les mains, ce que je différai jusqu'à ce que je fusse muni d'une lumière. J'y re-
vins le lendemain avec une provision de six grosses chandelles, et, après avoir rampé par cette ouverture l'espace de quinze pieds, je me vis beaucoup plus au large, sous une voûte élevée à peu près de la hauteur de vingt pieds. Je puis assurer que, dans toute l'île, il n'y avait rien de si beau et de si digne d'être visité que ce souterrain : la lumière des deux chandelles que j'avais allumées était réfléchie de plus de cent mille manières par les parois de la grotte. Je ne saurais dire ce qui leur donnait cet éclat : étaient-ce des cristaux, des pierres précieuses ou de l'or?
C'était la plus charmante grotte qu'on puisse imaginer, quoique parfaitement obscure ; le fond en était uni et sec, couvert d'un gravier fin ; on n'y voyait aucune trace d'animal venimeux, aucune vapeur, aucune humidité.
Le seul désagrément était la difficulté de l'entrée, mais ce désagrément en faisait la sûreté. J'étais charmé de ma découverte, et je résolus d'abord de porter dans cette grotte ce dont la conservation m'importait le plus, surtout mes munitions et mes armes de réserve.
Ce déménagement me donna occasion d'ouvrir le baril de poudre que j'avais sauvé de la mer. L'eau y avait pénétré de tous côtés à peu près à la profondeur de trois ou quatre pouces, mais la poudre mouillée formait une espèce de croûte qui avait conservé le reste, comme une noix est conservée dans sa coque ; il restait au centre du baril environ soixante livres de bonne poudre, que je portai dans ma grotte avec le plomb que j'avais encore, et je n'en gardai dans mon château que le nécessaire pour me défendre en cas de surprise.
Dans cette situation, je me comparais aux géants de l'antiquité qui habitaient des antres inaccessibles, persuadé que, lorsque les sauvages me donneraient la chasse, en quelque nombre qu'ils fussent, ils ne m'atteindraient pas, ou du moins n'oseraient «l'attaquer de vive force dans ma nouvelle grotte. Le vieux bouc mourut le lendemain de ma décou-
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verte, à l'entrée de la caverne, où je trouvai plus à propos de l'enterrer que de me fatiguer à tirer son cadavre dehors. J'étais alors dans la vingt-troisième année de ma résidence dans cette île, et si accoutumé à ma manière d'y vivre, que, sans la crainte des sauvages, j'aurais été en quelque sorte content d'y passer le reste de mes jours et de mourir dans la grotte où j'avais donné la sépulture au pauvre animal. Je m'étais même ménagé de quoi m'amuser et me divertir, ressource qui m'avait manqué autrefois : j'avais appris à parler à mon perroquet, comme je l'ai dit auparavant, et il s'en acquittait si bien, que sa conversation fut un grand agrément pour moi pendant tout le temps que nous avons vécu ensemble. Mon chien me fut encore un agréable et fidèle compagnon pendant seize ans, après lesquels il mourut de vieillesse. Pour mes chats, ils s'étaient tellement multipliés, que, de peur qu'ils ne me dévorassent avec tout ce que je possédais, j'avais été obligé d'en tuer plusieurs cà coup de fusil : j'en avais gardé auprès de moi seulement deux ou trois favoris, dont je noyais les petits. Le reste de ma maison consistait en deux chevreaux accoutumés à manger dans ma main, et deux autres perroquets qui jasaient assez bien pour prononcer Robinson Crusoé, mais pas aussi parfaitement que l'autre, pour lequel j'avais pris, il est vrai, beaucoup plus de peine. Je possédais encore quelques oiseaux de mer, dont j'ignorais les noms; je les avais attrapés sur le rivage et leur avais coupé les ailes ; ils habitaient et pondaient dans le jeune bois planté de mes mains, devant le retranchement de mon château, et ils contribuaient beaucoup à mon divertissement. J'étais content encore une fois, pourvu que les sauvages ne vinssent pas troubler ma tranquillité.
Le ciel en avait ordonné autrement, et je conseille à tous ceux qui liront mon histoire d'en tirer la réflexion suivante : combien de fois n'arrive-t-il pas, dans le cours de notre vie, que le mal que nous évitions avec le plus grand soin, et qui
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nous paraît le plus terrible quand nous y sommes tombés, devient notre délivrance et l'unique moyen de finir nos malheurs ? Cette vérité a été surtout remarquable durant les dernières années de ma vie extraordinaire dans cette île, comme le lecteur le verra bientôt.
C'était au mois de décembre, temps ordinaire de ma moisson, qui m'obligeait à passer presque les jours entiers à la campagne : sortant un jour avant le lever du soleil, je fus surpris par la vue d'une lumière sur le rivage, à une grande demi-lieue de moi. Elle ne s'offrait pas du côté où abordaient d'ordinaire les sauvages, mais bien du côté de mon habitation. La peur d'être surpris me fit entrer promptement dans ma grotte, où j'avais beaucoup de peine à me croire en sûreté, parce que mon grain, à moitié coupé, pouvait découvrir aux sauvages que l'île était habitée, et les porter à me chercher partout jusqu'à ce qu'ils m'eussent découvert. Dans cette appréhension, je retournai vers mon habitation, et, ayant retiré mon échelle après moi ; je me préparai à la défense : je chargeai tous mes pistolets et l'artillerie placée dans mon nouveau retranchement; j'étais résolu à me battre jusqu'à mon dernier soupir ; et, dans cette position, j'attendis l'ennemi pendant deux heures, fort impatient de savoir ce qui se passait au dehors.
N'ayant personne pour aller à la découverte, et incapable de supporter plus longtemps une si cruelle incertitude, je m'enhardis à monter sur le haut du rocher par le moyen de mes deux échelles, et, me mettant ventre à terre, je me servis de ma lunette d'approche pour reconnaître l'état des choses : je vis d'abord neuf sauvages assis en rond autour d'un petit feu, non pour se chauffer, car il faisait une grande chaleur, mais apparemment pour préparer quelques mets de chair humaine destinés à leurs horribles festins.
Ils avaient avec eux deux canots tirés alors sur le rivage : et, comme c'était au moment du flux, ils me paraissaient attendre le reflux pour s'en retourner, ce qui calma mon
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inquiétude : on effet, je conclus de là qu'ils venaient et s'en retournaient toujours de la même manière et que je pouvais parcourir la campagne sans danger durant le reflux, pourvu que je n'eusse pas été découvert auparavant sur le rivage. Cette observation me fit continuer ma moisson dans la suite avec assez de tranquillité.
La chose arriva précisément comme je l'avais conjecturé : dès que la marée commença à porter du côté de l'occident, je les vis se jeter dans leurs barques et faire force de rames après s'être divertis auparavant par des danses, par des postures et par des gestes bizarres.
Dès qu'ils furent partis, je sortis ayant un fusil sur chaque épaule, deux pistolets à ma ceinture, mon large sabre au côté, et, avec tout l'empressement possible, je gagnai la colline d'où j'avais vu pour la première fois les marques des festins horribles de ces cannibales : là, j'aperçus qu'il y avait eu de ce côté trois autres canots maintenant en mer, et se dirigeant sur le continent.
Descendu sur le rivage, je vis les traces de leur brutale coutume, et je conçus tant d'indignation, que je résolus de nouveau de tomber sur les premiers que je rencontrerais, sans m' occuper du nombre.
Leurs visites dans l'île devaient être fort rares, puisqu'il se passa plus de quinze mois avant qu'ils revinssent ; je vécus pendant ce temps dans de cruelles appréhensions, dont je ne voyais aucun moyen de me délivrer.
J'étais néanmoins toujours dans mon humeur meurtrière ; j'employais presque toutes les heures du jour, dont j'aurais pu faire un meilleur usage, à dresser mon nouveau plan d'attaque, pour la prochaine occasion, surtout si leurs forces étaient divisées comme la dernière fois. Je ne considérais pas qu'en tuant tantôt quelques sauvages, tantôt quelques autres, ce serait toujours à recommencer, et qu'à la fin je deviendrais un plus grand meurtrier que ceux-là même dont je voulais punir la barbarie.
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Mes inquiétudes répandaient beaucoup d'amertume sur ma vie. Quand je me hasardais à sortir de ma retraite, c'était avec toute la précaution possible et en tournant continuellement les yeux sur tous les objets qui m'environnaient. Quel bonheur pour moi d'avoir mis mon troupeau en sûreté, d'être dispensé de tuer des chèvres dans le bois ! Le bruit, il est vrai, aurait pu mettre en fuite un petit nombre de sauvages effrayés; mais je devais craindre qu'ils ne revinssent avec plusieurs centaines de canots, et, dans ce cas, je savais ce que j'avais alors à craindre de leur inhumanité. Cependant je fus assez heureux pour n'en plus voir jusqu'au mois de mai de la vingt-quatrième année de ma vie solitaire ; j'eus alors avec eux une rencontre surprenante.
Durant ces quinze mois, je passai les jours dans des pensées inquiètes, et, les nuits, j'avais des songes effrayants qui me réveillaient en sursaut : je rêvais que je tuais des sauvages, ou que je pesais les raisons qui m'autorisaient à ce carnage.