CHAPITRE XIII
Naufrage d'un navire en vue de mon île. — Les objets que je relire de ce navire. — Je pense à quitter l'île. — Singulier rêve. — Débarquement des sauvages et de leurs prisonniers; l'un d'eux s'échappe, je lui sauve la vie et lui donne le nom de Vendredi.
Vers le milieu du mois de mai (selon le poteau où je marquais chaque jour, et qui me servait de calendrier), il s'éleva une tempête horrible accompagnée de tonnerre et d'éclairs. La nuit suivante ne fut pas moins épouvantable; et, alors que j'étais occupé à lire dans la Bible et a faire de sérieuses réflexions sur ma lecture, je fus surpris d'un bruit semblable à celui d'un coup de canon tiré en mer.
Cette surprise était bien différente de celles qui m'avaient saisi jusqu'alors : je me levai avec tout l'empressement possible, et en un instant je parvins au haut du rocher par le moyen de mes échelles. Dans le même moment, une lumière m'annonça un second coup de canon qui frappa mes oreilles une demi-minute après, et dont le son devait venir du côté de la mer où j'avais été emporté dans ma chaloupe par les courants.
Je jugeai d'abord que ce devait être un navire en péril, faisant des signaux de détresse, et demandant du secours à quelque autre bâtiment qui naviguait avec lui de conserve. Je songeai, d'après cette circonstance, que si j'étais incapable de lui donner du secours, il pourrait peut-être m'en donner; dans cette vue, je ramassai tout le bois sec qui était aux environs : j'en fis un feu au haut de la colline. Quoique lèvent fût violent, mon feu prit à merveille; et j'étais sûr qu'il pouvait être aperçu par le navire. En effet, à peine mon feu fut-il dans toute sa force, que j'entendis un troisième coup de canon suivi de plusieurs autres, venant tous du même endroit. J'entretins mon feu toute la nuit, et, quand il fit jour et que le ciel se fut éclairci, je reconnus vaguement quelque chose à l'aide de mes lunettes.
J'y fixai mes yeux constamment pendant toute la matinée; et, comme je voyais l'objet dans le même lieu, je crus enfin que c'était un navire à l'ancre. Je pris mon fusil, et je m'avançai à grands pas du côté de la partie méridionale de File, où les courants m'avaient porté autrefois au pied de quelques rochers; je montai sur le plus haut de tous, et, le temps étant alors serein, je vis, à mon grand regret, le corps d'un navire qui s'était brisé dans la nuit sur les rocs cachés que j'avais trouvés quand je me mis en mer avec ma chaloupe, et qui, résistant à la violence de la marée, faisaient une espèce de contre-marée, par laquelle j'avais été délivré d'un des plus affreux dangers
Ainsi ce qui sauve l'un perd l'autre; car il semblait que
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ces gens, n'ayant aucune connaissance de ces rochers, entièrement cachés sous l'eau, y avaient été portés pendant la nuit par un vent tantôt est, tantôt est-nord-est. S'ils avaient découvert File, ce qu'apparemment ils ne firent point, ils auraient sans doute tâché de se sauver à terre dans leur chaloupe. Les coups de canon qu'ils avaient tirés en voyant mon feu firent naître un grand nombre de différentes pensées dans mon imagination : tantôt je croyais qu'apercevant cette lumière ils s'étaient mis dans leur chaloupe pour gagner le rivage, mais que les flots extrêmement agités, les avaient emportés; tantôt je m'imaginais qu'ils avaient perdu leur chaloupe, ce qui arrive souvent quand les vagues, entrant dans le bâtiment, forcent les matelots à mettre la chaloupe en pièces ou à la jeter dans la mer. D'autres fois je trouvais vraisemblable que les navires qui naviguaient de conserve, avertis par ces signaux, avaient sauvé l'équipage. Dans d'autres moments je pensais qu'ils étaient entrés dans la chaloupe tous ensemble, et que les courants les avaient emportés sur le vaste Océan, où il n'y avait point de salut à attendre pour eux, et où ils mourraient peut-être de faim, à moins de se manger les uns les autres .
Tout cela n'était que conjectures, et, dans l'état où je me trouvais, je ne pouvais que plaindre ces infortunés; j'en devins de plus en plus reconnaissant envers Dieu, qui m'avait donné tant de consolations dans ma situation déplorable, et qui, des deux équipages perdus sur ces côtes, avait trouvé bon de me sauver seul. J'appris par là qu'il n'y a pas d'état si bas, point de misère si grande, que nous ne rencontrions encore des gens dans des situations encore plus déplorables.
Telle était la condition de ce malheureux équipage, dont la conservation me semblait hors de toute vraisemblance, à moins qu'il n'eût été recueilli par quelque autre bâtiment. Mais ce n'était là qu'une probabilité, et non une certitude.
Il n'y a pas de paroles assez énergiques pour exprimer le
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désir que j'avais d'en voir au moins un seul homme sauvé, afin de trouver un compagnon dans ma solitude ; je n'avais jamais tant langui après la société des hommes, ni senti si vivement le malheur d'en être privé. En nous, il y certaines sources secrètes qui, vivifiées, pour ainsi dire, par des objets absents réellement, mais présents à l'imagination, se portent vers cet objet avec tant de force, que l'absence en devient la chose du monde la plus insupportable.
Tels étaient mes souhaits pour la conservation d'un seul de ces hommes. Je répétai mille fois de suite : « Plût à Dieu qu'un seul fût sauvé! » Et, en prononçant ces mots, mes sensations étaient si vives, que mes mains se tordaient, et mes dents se serraient tellement dans ma bouche, que de longtemps je ne pus les séparer.
Peu de jours après, j'eus seulement la douleur de voir sur le sable le cadavre d'un mousse noyé. Il avait pour habillement une veste de matelot, une mauvaise culotte et une chemise de toile blanche. Il me fut impossible de deviner de quelle nation il pouvait être ; tout ce qui se trouva dans ses poches consistait en deux pièces de huit et une pipe, infiniment plus précieuse pour moi que l'argent.
Cependant la mer était devenue calme, et j'avais grande envie de visiter le navire, moins dans l'espérance d'y trouver des choses utiles pour moi que pour voir s'il n'y avait pas quelque créature vivante dont je pusse sauver la vie et rendre par là la mienne beaucoup plus agréable. Cette pensée faisait une si forte impression sur moi, que je n'eus de repos ni jour ni nuit avant d'avoir exécuté mon dessein.
Je préparai donc tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de pain, un pot rempli d'eau fraîche, une bouteille de rhum, dont j'étais encore suffisamment pourvu, et un panier plein de raisins secs. Chargé de ces provisions, je descendis vers ma chaloupe; je la nettoyai, je la mis à flot, et j'y portai toute ma cargaison; ensuite je retournai pour chercher le reste de ce qui m'était nécessaire, savoir :
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du riz, un parasol, deux douzaines de mes gâteaux, un fromage et un pot de lait de chèvre. Mon petit bâtiment ainsi chargé, je priai Dieu de bénir mon voyage, et, rasant le rivage, je vins à la dernière pointe de l'Ile du côté du nordest, d'où il fallait entrer dans l'Océan, si j'étais assez hardi pour poursuivre mon entreprise Je regardai avec beaucoup de frayeur les courants qui avaient autrefois failli me faire périr ; et ce souvenir ne pouvait que me décourager, car, si j'avais le malheur d'y donner, ils m'emporteraient certainement bien avant dans la mer, hors de la vue de mon île ; et, si un vent un peu fort se levait, c'était fait de moi.
J'en fus effrayé au point que je commençai à abandonner ma résolution. Ayant conduit ma chaloupe dans une sinuosité du rivage, je me mis sur un petit tertre : flottant entre la crainte et le désir d'achever mon voyage. Tandis que je réfléchissais, je vis la marée changer et le flux commencer à venir, ce qui rendait mon dessein impraticable pendant quelques heures. Alors je montai sur la dune la plus élevée, pour observer quelle route prenaient les courants pendant le flux, afin de juger si, emporté par un des courants en me mettant en mer, il n'y en avait pas un autre qui pût me ramener avec la même rapidité. Je trouvai bientôt une hauteur d'où l'on pouvait observer la mer de côté et d'autre, et de là je vis clairement que, comme le courant du reflux sortait du côté de la pointe méridionale de l'île, ainsi le courant du flux rentrait du côté du nord, et qu'il était propre à me reconduire chez moi.
Enhardi par cette observation, je résolus de sortir le lendemain à la marée montante, et je le fis après avoir reposé la nuit dans ma barque. Je dirigeai d'abord ma course vers le nord, jusqu'à ce que je commençasse à sentir la faveur du courant, qui m'emporta bien avant du côté de l'est, sans me maîtriser assez néanmoins pour m'ôter la direction de mon bâtiment, muni d'un bon gouvernail, et que j'aidai encore par ma rame ; de cette manière, j'allai droit
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vers le bâtiment, et j'y arrivai en moins de deux heures.
C'était un bien triste spectacle : le navire, qui paraissait espagnol par sa structure, était comme cloué entre deux rocs ; la poupe et une partie du corps du bâtiment étaient fracassées par la mer ; et, comme la proue avait donné contre les rochers avec une extrême violence, le grand mât et le mât d'artimon s'étaient brisés ; mais le beaupré était resté en bon état, et paraissait ferme vers la pointe de l'éperon.
Lorsque j'en fus tout près, un chien parut sur le tillac; me voyant venir, il se mit à aboyer. Je l'appelai ; il sauta dans la mer, et je l'aidai à entrer dans ma barque. Il était à moitié mort de faim et de soif; je lui donnai un morceau de pain, qu'il engloutit comme un loup qui aurait langui pendant quinze jours dans la neige ; je lui fis boire ensuite de l'eau fraîche; et, si je l'avais laissé faire, il se serait étouffé.
Un spectacle bien touchant s'offrit à mes yeux dans le navire : deux hommes noyés se tenaient embrassés l'un l'autre dans la chambre de proue. Il est probable que, lorsque le bâtiment toucha, la mer y était entrée avec tant de violence, que ces pauvres gens en avaient été étouffés par le choc des vagues, comme s'ils eussent été continuellement sous l'eau. Excepté le chien, il n'y avait rien de vivant dans tout le bâtiment.
Presque toute la cargaison me parut détériorée, par l'eau ; je vis pourtant plusieurs tonneaux remplis apparemment de vin ou d'eau-de-vie ; mais ils étaient trop gros pour que je pusse les emporter. Il y avait encore plusieurs coffres : j'en mis deux clans ma chaloupe, sans examiner ce qu'ils contenaient. Je jugeai ensuite, par ce que j'y trouvai, que le navire devait être richement chargé ; et, si je puis tirer quelques conjectures par la route qu'il prenait, il y a toute apparence qu'il était destiné pour Buénos-Ayres, ou bien pour Rio de la Plata, de là pour la Havane, et ensuite pour l'Espagne.
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Outre ces deux coffres, je trouvai un petit tonneau qui pouvait contenir environ vingt pots ; je le mis dans ma chaloupe avec bien de la peine. J'aperçus dans une des chambres plusieurs fusils et un grand cornet de poudre contenant à peu près quatre livres; je m'en saisis, mais je laissai les armes, parce que j'en avais suffisamment. Je m'appropriai encore une pelle à feu et des pincettes, dont j'avais un extrême besoin: deux chaudrons de cuivre, un gril et une chocolatière. Je m'en retournai avec cette charge et avec le chien, voyant venir la marée, qui devait me ramener chez moi, et, le même soir, je revins à l'île très-fatigué de ma course.
Après avoir reposé cette nuit dans ma chaloupe, je résolus de porter mes nouvelles acquisitions dans ma grotte, plutôt que dans mon château ; mais je trouvai bon d'en faire auparavant l'examen. Le petit tonneau était rempli d'une espèce de rhum qui n'avait pas la qualité de celui qu'on trouve dans le Brésil. Les deux coffres étaient pleins de plusieurs choses d'un grand usage pour moi : je trouvai dans l'un un cabaret rempli de liqueurs excellentes; elles étaient dans des bouteilles ornées d'argent et qui contenaient chacune trois pintes. J'y vis encore deux pots de confitures si bien fermés, que l'eau n'avait pu y pénétrer, et deux autres qui étaient gâtés ; il y avait de plus de fort bonnes chemises, des cravates de différentes couleurs, une demi-douzaine de mouchoirs de toile blanche, qui me servirent à essuyer mon visage dans les grandes chaleurs. Toute cette trouvaille m'était extraordinairement agréable.
Au fond du colfre, je trouvai trois grands sacs de pièces de huit, au nombre à peu près de onze cents, outre un petit papier qui renfermait six doubles pistoles, et quelques petits joyaux d'or qui pouvaient peser ensemble environ une livre". Je trouvai dans le second coffre une cinquantaine de pièces de huit, mais point d'or, quelques habits de peu de valeur, pt trois flacons pleins d'une poudre à tirer très-fine, destinée
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apparemment à charger les fusils de chasse. Au total, je tirai peu de fruit de ce voyage : l'argent ne m'était d'aucune utilité, et j'aurais donné tout mon numéraire pour trois ou quatre paires de bas et de souliers, car j'en avais grand besoin, en étant privé depuis nombre d'années. Je m'appropriai il est vrai les deux paires de souliers des pauvres matelots noyés dans le navire, mais ils ne valaient pas les souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le service.
Je portai tout cet argent [dans ma grotte, auprès de celui que j'avais sauvé de notre vaisseau. Je regrettai vivement de n'avoir pu pénétrer dans le fond du bâtiment, car j'en aurais pu tirer de quoi charger plus d'une fois ma chaloupe, et j'aurais amassé un trésor considérable qui aurait été en sûreté dans ma grotte et que j'aurais pu aisément faire parvenir clans ma patrie, si la bonté du ciel permettait un jour que je sortisse enfin de l'île.
Après avoir mis mes acquisitions en lieu sûr, je replaçai ma barque dans sa rade ordinaire, et je m'en revins à ma demeure, où tout était en bon ordre. Je me remis à vivre à ma manière accoutumée et à m'appliquer à mes affaires domestiques. Pendant quelque temps je jouis d'un assez grand repos, pourtant je me tenais toujours sur mes gardes et je sortais rarement, encore ne le faisais-je jamais qu'avec beaucoup d'inquiétude, à moins que je ne tournasse mes pas du côté de l'ouest, où les sauvages ne venaient jamais : ce qui me dispensait de me charger de ce fardeau d'armes si accablant dans mes autres promenades.
Maintenant une autre idée me tourmentait : je voulais quitter mon- île et passer sur le continent.
Je ne daignais pas même songer au sort qui m'y attendait, si j'étais assez heureux pour y parvenir sans tomber parmi les canots des sauvages : il ne me venait pas non plusàl'esprit de penser comment, en ce cas, je trouverais des provisions, ni de quel côté je dirigerais ma course : tout ce qui m'occupait, c'était de gagner le continent; je eonsidé-
rais mon état présent comme si misérable, qu'il m'était impossible de le changer pour un plus mauvais, à moins de mourir. Je me flattais d'ailleurs de trouver au continent quelque secours inespéré, ou de réussir, comme j'avais fait en Afrique, en suivant le rivage, à trouver quelque terre habitée et à mettre fin à mes misères. « Peut-être, dis-je, rencontrerai -je quelque navire chrétien qui voudra bien me prendre à son bord ; en tout cas, le pis qui puisse m'arriver c'est de mourir, et de terminer, en même temps, ma solitude et mes malheurs. »
Cette résolution bizarre était l'effet d'un esprit naturellement impatient, poussé jusqu'au désespoir par une longue et continuelle souffrance, et surtout déçu dans mon espérance de trouver à bord du navire naufragé quelque homme vivant qui aurait pu m'apprendre où j'étais et par quel moyen je pouvais m'échapper.
Toutes ces pensées m'agitèrent d'une telle force, qu'elles suspendirent pour un temps la tranquillité que m'avait donnée autrefois ma résignation à la Providence. Il n'était pas en mon pouvoir de renoncer à ce projet de voyage ; il excitait dans mon âme des désirs si impétueux, que ma raison (Hait incapable d'y résister.
Pendant deux heures entières, cette pensée m'emporta avec tant de violence, qu'elle fit bouillonner mon sang, comme si j'avais eu la fièvre ; mais un épuisement d'esprit, succédant à cette agitation, me jeta dans un profond sommeil.
Je vécus ainsi deux ans de suite passablement heureux, si mon esprit, qui paraissait être fait pour rendre mon corps misérable, ne s'était rempli de mille projets pour sortir de l'île. Quelquefois je voulais tenter une seconde visite au navire échoué, où je ne devais plus m'attendre à rien trouver qui valût la peine du voyage ; tantôt je songeais k m'échapper d'un côté ou d'un autre, et je crois fermement que si j'avais eu en ma possession la chaloupe avec laquelle j'avais quitté Salé, je me serais mis en mer à tout hasard.
Naturellement mes songes roulèrent sur le sujet de mes réflexions. Je rêvais en effet que, quittant un matin mon château comme à l'ordinaire, je voyais près du rivage deux canots d'où sortaient onze sauvages avec un prisonnier destiné à leur servir de nourriture. Ce malheureux, au moment où il allait être tué, s'échappe, se met à courir de mon côté, pour se cacher dans le bocage épais qui couvrait mon retranchement ; le voyant seul, sans que personne le poursuivît, je me découvre, et, le regardant d'un visage riant, je l'encourage, je l'aide à monter mon échelle, et je l'introduis ainsi dans mon habitation. J'étais charmé de cette rencontre, persuadé que j'avais trouvé un homme capable de me servir de pilote dans mon entreprise, et de me donner les conseils nécessaires pour éviter toutes sortes de dangers.
Tel est le songe dont je ressentis, en dormant, une joie inexprimable, mais qui fut suivi d'une douleur extravagante à mon réveil.
Je conclus pourtant de ce songe que le seul moyen d'exécuter mon dessein avec succès était d'attraper quelque sauvage, et surtout, s'il était possible, quelque prisonnier qui me sût gré de sa délivrance; mais j'y voyais cette terrible difficulté que, pour y réussir, il fallait absolument massacrer une caravane entière, entreprise désespérée pouvant échouer très-facilement. D'un autre côté, je frémissais en songeant aux raisons dont j'ai déjà parlé, et qui me faisaient regarder cette action comme extrêmement criminelle. J'avais, il est vrai, dans l'esprit d'autres motifs qui plaidaient pour l'innocence de mon projet : ces sauvages étaient en réalité mes ennemis, puisque certainement ils me dévoreraient dès que cela leur serait possible ; c'était donc travailler à ma propre conservation sans sortir des bornes d'une défense légitime. Néanmoins ces arguments ne me tranquillisaient pas, et j'avais de la peine à me familiariser avec la résolution de me procurer ma délivrance au prix de tant de sang.
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Après de grandes perplexités, après avoir pesé longtemps le pour et le contre, ma passion prévalut sur mon humanité, et je résolus de m1 emparer d'un de ces sauvages à quelque prix que ce fût. La question était de réussir; mais, comme je ne pouvais prendre d'avance des mesures plausibles, je résolus de guetter mes ennemis quand ils débarqueraient, et de former alors mon plan conformément aux circonstances.
Dans cette vue, je ne manquai pas un jour d'aller reconnaître le terrain; mais je ne découvris rien durant l'espace de dix-huit mois. La fatigue que me donnaient ces sorties inutiles, bien loin de me dégoûter, comme autrefois, de mon entreprise et d'émousser ma passion, ne fit que l'enflammer davantage ; je souhaitais aussi ardemment de rencontrer les sauvages que j'avais autrefois désiré de les éviter.
•F avais même alors tant de confiance, que si j'attrapais deux ou trois de ces sauvages je ne désespérais pas de me les assujettir entièrement et de leur ôter tout moyen de me nuire : je me complaisais dans cette idée avantageuse de mon savoir-faire, et rien ne me manquait que l'occasion de l'employer.
Elle parut enfin se présenter : un matin, je distinguai sur le rivage jusqu'à six canots dont les sauvages étaient à terre et hors de ma vue. Je savais qu'ils venaient d'ordinaire au moins cinq ou six dans chaque barque; par conséquent, leur nombre dérangeait toutes mes mesures : un seul homme en venir aux mains avec une trentaine 1 Cependant, après une irrésolution de quelques moments, je préparai tout pour le combat. J'écoutai attentivement si j'entendais quelque bruit; ensuite, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je me plaçai de manière à ce que ma tête ne dépassait pas le sommet du rocher. De là j'aperçus, par le moyen de ma lunette, qu'ils étaient trente au moins, qu'ils avaient allumé du feu pour préparer leur festin, et
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qu'ils dansaient alentour avec mille postures et mille gestes les plus bizarres.
Un moment après, je les vis tirer d'une barque deux misérables pour les mettre en pièces. Un des deux tomba bientôt à terre, assommé, à ce que je crois, d'un coup de massue de bois; sans délai, deux ou trois de ces bourreaux se jetèrent dessus, lui ouvrirent le corps, et en préparèrent les morceaux pour leur infernale cuisine, tandis que lautre victime se tenait près de là, attendant son tour. Ce malheureux se trouvant alors un peu en liberté, la nature lui inspira quelque espérance de se sauver, et il se mit à courir avec toute la vitesse imaginable directement de mon côté, je veux dire vers le côté du rivage où était mon habitation.
J'avoue que je fus terriblement effrayé en le voyant prendre ce chemin, surtout parce que je m'imaginais qu'il serait poursuivi par toute la troupe. Je restai néanmoins dans le même endroit, et j'eus bientôt lieu de me rassurer eu voyant que trois hommes seulement le poursuivaient, et qu'il gagnait considérablement de terrain sur eux, de manière qu'il devait leur échapper, sans aucun doute, s'il soutenait cette course pendant une demi-heure.
Entre lui et mon château se trouvait une petite baie où il devait être arrêté nécessairement, à moins qu'il ne la passât à la nage ; mais, arrivé là, il ne s'en mit pas fort en peine, et, quoique la marée fût haute, il s'y jeta à corps perdu, gagna l'autre bord en une trentaine de brassées tout au plus, puis recommença à courir avec la même vitesse qu'auparavant. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la baie, je remarquai que deux seulement savaient nager, le troisième, après s'être arrêté un instant sur le bord, s'en retourna à petits pas vers le lieu du festin ; ce fut un grand bonheur pour celui qui fuyait. J'observai encore que les deux nageurs mettaient à passer cette eau le double du temps que leur prisonnier avait employé.
Je fus alors pleinement convaincu que l'occasion était fa-
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vorable pour m' acquérir un compagnon, et que j'étais appelé évidemment par le ciel à sauver la vie de ce pauvre malheureux. Dans cette persuasion, je descendis précipitamment du rocher pour prendre mes fusils, et, remontant avec la même ardeur, je m'avançai vers la mer : je n'avais pas grand chemin à faire, et bientôt je me jetai entre les poursuivants et le poursuivi, en essayant de faire entendre à celui-ci de s'arrêter. Je lui fis encore signe de la main, mais je crois que, d'abord, il eut tout aussi peur de moi que de ceux auxquels il tachait d'échapper. J'avançai cependant vers eux à pas lents, et ensuite, me jetant brusquement sur le premier, je l'assommai d'un coup de crosse ; j'aimais mieux le tuer de cette manière que de faire feu sur lui, de peur d'être entendu des autres, quoique la chose fût difficile à une si grande distance; il eût d'ailleurs été impossible aux sauvages de savoir ce que signifiait ce bruit inconnu.
Le second, voyant tomber son camarade, s'arrête court comme effrayé; je continue d'aller droit à lui, mais, en approchant, je le vois armé d'un arc auquel il ajuste une flèche, ce qui m'oblige à le prévenir, et je le jette à terre roide mort du premier coup. Pour le pauvre fuyard, quoique voyant ses deux ennemis hors de combat, il était si épouvanté du feu et du bruit, qu'il s'arrêta subitement; et je vis dans son air troublé plus d'envie de s'enfuir que d'approcher. Je lui fais encore signe devenir à moi, il s'avance de quelques pas, puis il s'arrête encore, et continue ce même manège pendant quelques moments; il s'imaginait sans doute qu'il était redevenu prisonnier, et qu'il allait être tué comme ses deux ennemis. Enfin, après lui avoir fait signe d'approcher pour la troisième fois de la manière la plus propre à le rassurer, il s'y hasarda en se mettant à genoux à chaque dix ou douze pas, pour me témoigner son obéissauce. Pendant tout ce temps, je lui souriais aussi gracieusement qu'il m'était possible. Enfin, étant arrivé près de moi, il se jeta a mes pieds, baisa la terre, prit un de nies
Arrivé près de moi, il se jeta à mes pieds.
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pieds et le posa sur sa tète, voulant sans doute me montrer par là qu'il me jurait fidélité et qu'il se reconnaissait mon esclave. Je le relevai en lui prodiguant des caresses pour l'encourager de plus en plus.
Mais l'affaire n'était pas encore finie : je vis bientôt que le sauvage renversé par moi d'un coup de crosse n'était pas mort et qu'il n'avait été qu'étourdi; je le montrai à mon prisonnier, qui alors prononça quelques mots que je n'entendis pas, mais qui me charmèrent, car c'était le premier sou d'une voix humaine qui eût frappé mes oreilles depuis vingtcinq ans.
Il n'était pas temps encore de m'abandonner à ce plaisir : le sauvage avait déjà repris assez de forces pour se mettre sur son séant, et la frayeur s'empara de mon captif; néanmoins, dès qu'il me vit prêt à lâcher mon second coup de fusil sur ce malheureux, il me fit entendre par signes de lui donner mon sabre, ce que je lui accordai. A peine s'en fut-il saisi, qu'il se jeta sur son ennemi, et lui trancha la tète d'un seul coup, aussi vite et aussi adroitement que le ferait le plus habile bourreau de toute l' Allemagne. C'était pourtant la première fois de sa vie qu'il voyait une épée, à moins qu'on ne donne ce nom aux sabres de bois, armes ordinaires de ces peuples ; cependant j'ai appris dans la suite que ces sabres sont d'un bois si dur et si pesant, et si bien affilés, que d'un seul coup ils abattent une tète.
Après cette expédition, il revint à moi en sautant et en riant aux éclats pour célébrer son triomphe; puis, avec mille gestes dont j'ignorais le sens, il mit à mes pieds mon sabre avec la tête du sauvage. Ce qui l'étonnait extraordinairement, c'était la manière dont j'avais tué l'autre sauvage à une si grande distance, et, me le montrant, il me demanda far signes la permission de le voir de près. Arrivé tout proche, sa surprise augmenta, il le regarda, le retourna tantôt d'un côté, tantôt de l'autre; il examina la blessure que la balle avait faite au milieu de la poitrine, et qui nà=
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vail pas beaucoup saigné. Après l'avoir longtemps considéré, il revint à moi avec Tare et les flèches du mort. Etant résolu de m'en aller, je lui ordonnai de me suivre, et lui fis entendre que je craignais de voir arriver les sauvages en plus grand nombre. ,
Il me fit signe qu'il allait enterrer les cadavres, de peur qu'ils ne servissent à nous découvrir; je le lui permis, et, en un instant il eut creusé deux trous dans le sable, où il les plaça l'un et l'autre. Cette précaution prise, je l'emmenai avec moi, non dans mon château, mais dans la grotte que j'avais plus avant dans l'île ; ceci démentit mon songe, qui avait assigné mon bocage pour asile à mon esclave.
Arrivé dans ma grotte, je lui donnai du pain, une grappe de raisins secs et de l'eau, dont il avait surtout grand besoin, étant fort altéré par la fatigue d'une si longue et si rude course. Je lui dis ensuite d'aller dormir, en lui montrant un tas de paille de riz, avec une couverture qui me servait de lit assez souvent à moi-même.
Mon sauvage était un grand garçon bien découplé, de vingt-cinq ans à peu près, parfaitement bien fait; ses membres, sans être fort gros, annonçaient un homme robuste ; son air mâle n'indiquait aucune férocité ; au contraire, on voyait dans ses traits, surtout quand il souriait, cette douceur et cet agrément qui sont particuliers aux Européens. Il n'avait pas les cheveux comme de la laine frisée, ils étaient longs et noirs. Son front était grand et élevé, ses yeux brillants et pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais fort basané, sans avoir rien de cette désagréable couleur tannée des habitants du Brésil et de la Virginie ; il approchait plutôt d'une légère couleur d'olive, dont il n'est pas aisé de donner une idée juste, mais qui me paraissait assez agréable. 11 avait le visage rond et le nez bien fait, la bouche belle et les lèvres minces, les dents bien rangées et blanches comme de l'ivoire.
Après avoir sommeillé plutôt que dormi pendant une
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demi-heure, il se réveilla et sortit de la grotte pour me rejoindre; j'avais été traire mes chèvres, enfermées dans l'enclos tout près de là. II vint à moi en courant, et se jeta à mes pieds avec toutes les marques d'une âme véritablement reconnaissante, il renouvela la cérémonie de me jurer fidélité en posant mon pied sur sa tête ; en un mot, il fit tous les gestes imaginables pour m' exprimer sa soumission et le désir de me servir toujours J'entendais la plupart de ces signes, et je lui expliquai de mon mieux que j'étais content de lui. Je commençai immédiatement à lui parler, et il apprit à me parler à son tour; je lui enseignai d'abord qu'il s'appellerait Vendredi, parce que je lui avais sauvé la vie un vendredi. Je lui appris encore à me nommer son maître, et à dire oui et non. Je lui donnai ensuite du lait dans un pot de terre, j'en bus le premier, et j'y trempai mon pain; m'ayant imité, il me fit signe que cela lui semblait bon.
Je restai avec lui toute la nuit suivante dans ma grotte ; mais, dès que le jour parut, je lui fis comprendre de me suivre pour recevoir de moi des habits, car il était absolument nu. En passant à l'endroit où il avait enterré les deux sauvages, il me le montra, et aussi les marques qu'il avait laissées pour le reconnaître, en me faisant signe qu'il fallait déterrer ces corps et les manger. Je pris l'air d'un homme fort en colère; je lui exprimai l'horreur que j'avais d'une pareille pensée, en faisant comme si j'allais vomir, et je lui ordonnai de s'écarter de ces cadavres ; il obéit aussitôt avec beaucoup de soumission. Je le menai ensuite au haut de la colline, pourvoir si les ennemis étaient partis; en me servant de ma lunette, je découvris la place où ils avaient été, sans apercevoir ni eux ni leurs canots, preuve certaine qu'ils s'étaient rembarques.
Je n'étais pas encore entièrement satisfait de cette découverte, et, me sentant à présent plus de courage et, par conséquent, plus de curiosité, je pris mon esclave avec moi, armé de mon épéc et l'arc avec les flèches sur le dos, je lui
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lis porter un de mes mousquets, j'en gardai deux moimême, et de cette manière nous marchâmes vers le lieu du festin.
En y arrivant, mon sang se glaça d'horreur, mais Vendredi ne fut point ému. Le sol était couvert d'ossements et de chairs à moitié mangées, en un mot de toutes les marques du repas de triomphe par lequel les sauvages avaient célébré leur victoire sur les ennemis. Je vis à terre trois crânes, cinq mains, les os de deux ou trois jambes et autant de pieds; Vendredi me fit entendre par ses signes qu'ils avaient emmené avec eux quatre prisonniers, qu'ils en avaient mangé trois, lui-même étant le quatrième ; qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et sa nation, et qu'on avait fait de part et d'autre beaucoup de prisonniers, tous destinés au sort subi par ceux dont je voyais les restes.
Je fis ramasser tous ces débris en un monceau par mon esclave, et réduire en cendres au moyen d'un grand brasier dont il les entoura. Je voyais bien que son estomac était avide de cette chair, et que, au fond du cœur, il était encore un vrai cannibale; mais je lui témoignai tant d'horreur pour un appétit si dénaturé, qu'il n'osait pas le découvrir de crainte que je ne le tuasse.