CHAPITRE XIV
Effroi de Vendredi en nrentendant tirer des coups de fusil. — Je lui apprends à battre le blé. — Je lui parle de notre religion. — 11 m'aide à construire une pirogue. — Retour de la saison des pluies.
Cette opération terminée, nous retournâmes dans mon château, où je me mis à travailler aux habits de Vendredi. Je lui donnai d'abord une culotte de toile que j'avais trouvée
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dans le coffre d'un des matelots, et qui lui alla passablement bien. J'y ajoutai une veste de peau de chèvre; et, comme j'étais devenu tailleur dans les formes, je lui fabriquai encore un bonnet de peau de lièvre, dont la façon n'était pas trop mauvaise. 11 était charmé de se voir presque aussi bien vêtu que son maître, quoique d'abord il eût l'air très-grotesque dans ses habillements, auxquels il n'était pas accoutumé. Sa culotte l'incommodait fort, et les manches de la veste le gênaient aux épaules et sous les bras; mais tout cela s'élargit peu à peu, et bientôt il n'en fut plus gêné.
Le lendemain, je délibérai où je logerais mon domestique d'une manière commode pour lui, sans que j'en eusse rien à craindre pour moi, s'il était assez ingrat pour attenter à ma vie. Je ne trouvai rien de plus convenable que de lui faire une hutte entre mes deux retranchements, et je pris toutes les précautions nécessaires pour l'empêcher de venir dans mon château malgré moi; de plus j'emportais chaque nuit, dans ma demeure, tout ce que j'avais d'armes en ma possession.
Heureusement toutes ces précautions n'étaient pas nécessaires : jamais homme n'eut un serviteur plus fidèle et plus rempli d'affection pour son maître; il s'attachait à moi avec une tendresse véritablement filiale; il était sans caprices, sans opiniâtreté, incapable d'emportement, et, en toute occasion, il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne. Il m'en donna en peu de temps un si grand nombre de preuves, qu'il me fut impossible de douter de son bon cœur et de l'inutilité de ma défiance à son égard.
Enfin, j'étais charmé de mon nouveau compagnon, je me faisais une occupation sérieuse de l'instruire et de lui enseigner à parler : je le trouvai le meilleur écolier du monde. Il était si gai, si ravi quand il pouvait m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il me communiquait sa joie et me faisait trouver un plaisir piquant dans nos conversations. Mes jours s'écoulaient alors dans une douce tranquillité, et,
pourvu que les sauvages me laissassent en paix, je consentais volontiers à finir ma vie dans ces lieux.
Trois ou quatre jours après que j'eus commencé à vivre avec Vendredi, je résolus de le détourner de son appétit cannibale en lui faisant goûter de mes viandes. Je le conduisis un matin dans le bois, où j'avais dessein de tuer un de mes chevreaux pour l'en régaler. En y entrant, je découvris une chèvre couchée à l'ombre, et accompagnée de deux de ses petits : j'arrêtai Vendredi en lui faisant signe de ne point remuer, et en même temps je fis feu sur un des chevreaux et le tuai. Le pauvre sauvage, qui m'avait vu terrasser de loin un de ses ennemis, sans savoir comment j'y étais parvenu, effrayé de nouveau, tremblait comme la feuille, sans regarder si j'avais tué ou non le chevreau; il ne songea qu'à ouvrir sa veste pour examiner s'il n'était pas blessé lui-même, il croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint se mettre à genoux devant moi , et , embrassant les miens, il me tint d'assez longs discours, où je ne comprenais rien, sinon qu'il me suppliait de ne pas le tuer.
Pour le désabuser, je le pris par la main en souriant ; je lui ordonnai de se lever, et, lui montrant du doigt le chevreau, je lui fis signe de l'aller chercher. Pendant qu'il était occupé à découvrir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil. Au moment même j'entrevis sur un arbre un oiseau, que je pris d'abord pour un oiseau de proie, mais qui se trouva être un perroquet. J'appelle mon sauvage, et, lui montrant du doigt mon fusil, le perroquet et la terre, je lui fais entendre mon dessein d'abattre l'oiseau ; effectivement je le jetai bas, et je vis mon sauvage épouvanté de nouveau, malgré tout ce que j'avais taché de lui faire comprendre. Ne m'ayant rien vu mettre dans mon fusil, il le regarda comme une source inépuisable de destruction. De longtemps il ne put revenir de sa surprise; et, si je l'avais laissé faire, je crois qu'il aurait adoré mon fusil aussi
Robinson vent régaler Vendredi d'mi plat de rôti.
bien que moi. Il n'osa pas y toucher pendant plusieurs jours; il lui parlait, comme si cette arme eût été capable de lui répondre; c'était, ainsi que je l'ai appris dans la suite, pour la prier de ne pas lui ôter la vie.
Quand je le vis un peu revenu de sa frayeur, je lui fis signe d'aller chercher l'oiseau; ce qu'il exécuta : mais, comme il avait de la peine à le trouver, parce que la bête, n'étant pas tout à fait morte, s'était traînée assez loin de là, je pris ce temps pour recharger mon fusil. Il revint bientôt après avec ma proie, et, comme je ne trouvai plus de nouvelle occasion de l'étonner encore, je m'en retournai avec lui dans ma demeure.
Le même soir, j'écorchai le chevreau; je le dépeçai, et j'en mis bouillir quelques morceaux dans un pot; j'en fis un bouillon, et je donnai une partie de cette viande, ainsi préparée, à Vendredi, qui, me voyant en manger, se mit à la goûter aussi. Il me fit signe qu'il y prenait plaisir; mais il lui parut étrange que je mangeasse du sel avec ma viande. Pour me faire comprendre que le sel n'était pas bon, il en mit quelques grains dans sa bouche; il les rejeta, et fit une grimace comme s'il avait mal au cœur; ensuite il se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. Moi, au contraire, je fis les mêmes grimaces en prenant une bouchée de viande sans sel; mais je ne pus le décider à faire de même, et il fut fort longtemps sans pouvoir s'y accoutumer.
Après l'avoir ainsi habitué à cette nourriture, je voulus, le jour d'après, le régaler d'un plat de rôti; ce que je fis en attachant un morceau de chevreau à une corde, et en le faisant tourner continuellement devant le feu, comme je l'avais vu pratiquer quelquefois en Angleterre.. Dès que Vendredi en eut goûté, il fit tant de signes pour me dire combien il trouvait ce mets excellent et préférable à la chair humaine, que je le compris facilement.
Le jour d'après, je l'occupai à battre le blé et à le vanner à ma manière, ce qu'en peu de temps il fit aussi bien que
moi; il apprit de même à pétrir du pain; en un mot^ il ne lui fallut que peu de jours d'apprentissage pour devenir capable de me rendre toutes sortes de services.
J'avais à présent deux hommes à nourrir, et par conséquent besoin d'une plus grande quantité de grain que par le passé. Je choisis donc un champ plus étendu, et je me mis à l'enclore, comme j'avais fait pour mes autres terres. Vendredi m'aida, non-seulement avec beaucoup d'adresse et de diligence, mais encore avec beaucoup de plaisir, sachant que c'était pour augmenter mes provisions et pour être en état de les partager avec lui. Il parut fort sensible à mes soins, et me fit entendre que sa reconnaissance l'animerait à travailler avec plus d'assiduité. C'est Tannée la plus agréable que j'aie passé dans l'île. Vendredi commençait à parler passablement ; il savait déjà les noms de presque toutes les choses dont je pouvais avoir besoin et de tous les endroits où j'avais à l'envoyer; ce qui me rendit l'usage de ma langue, qui m'avait été si longtemps inutile, du moins sous le rapport de la parole. Ce n'était pas seulement sa conversation qui me plaisait, j'étais charmé de plus en plus de sa fidélité, et je commençais à l'aimer avec la plus vive affection, voyant qu'il avait pour moi tout l'attachement possible.
Un jour, je désirai savoir s'il regrettait beaucoup sa patrie; et, comme il connaissait assez l'anglais pour répondre à la plupart de mes questions, je lui demandai si sa nation n'était jamais victorieuse dans les combats. Se mettant à sourire : « Oui, me dit-il, nous toujours combattre le meilleur; » c'est-à-dire nous remportons toujours la victoire. Làdessus nous eûmes l'entretien suivant :
« Votre nation combat toujours le meilleur : d'où vient donc que vous avez été fait prisonnier ?
— Ma nation combattre beaucoup.
— Mais comment donc avez-vous été pris?
— Eux plus beaucoup que ma nation où moi être. Eux, prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux dans
l'autre place où moi n'être pas, là ma nation prendre un, deux, grand, mille.
— Pourquoi donc vos gens ne vous ont-ils pas repris sur les ennemis?
— Eux porter un, deux, trois et moi dans le canot. Ma nation n'avoir point canots alors.
— Eli bien, Vendredi, dites-moi ce que votre nation fait de ses prisonniers : les emmène-t-elle pour les manger?
— Oui, ma nation aussi manger hommes, manger tout à fait.
— Où les mène-t-elle?
— Les mener partout où trouve bon.
' — Les mène-t-elle quelquefois ici ?
— Oui, ici, et beaucoup autres places. v
— Avez- vous été ici avec vos gens?
— Oui, moi venir ici, dit-il en montrant du doigt le nordouest de Tile. »
Par là je compris que mon sauvage était venu jadis dans Tile, à l'occasion de quelque festin cannibale, sur le rivage le plus éloigné de mon habitation. Quelque temps après, lorsque je hasardai d'aller de ce côté avec lui, il reconnu! tout d'abord l'endroit, et me conta qu'il avait aidé un jour à manger vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne savait pas compter jusqu'à vingt, mais il mit autant de pierres sur le sable et me pria de les compter.
Ce discours me donna occasion de lui demander combien il y avait de File au continent; si dans ce trajet les canots ne périssaient pas souvent. Il me répondit qu'il n'y avait point de danger, et qu'en avançant un peu en mer on trouvait, tous les matins, le même vent et le même courant, et, toutes les après- dinées, un vent et un courant directement opposés.
Je crus d'abord que ce n'était antre chose que le flux et le reflux; mais je compris dans la suite que ce phénomène était causé par la grande rivière Orénoque, dans l'embou-
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chure de laquelle était située mon île, et que la terre en vue à l'est et au nord-ouest était la grande île de la Trinité, située au septentrion de la rivière. Je fis mille questions à Vendredi touchant le pays, les habitants, la mer, la côte et les peuples qui en étaient voisins, et il me donna tous les renseignements qu'il put; mais j'avais beau lui demander les noms des différents peuples des environs, il ne me répondait rien, sinon Caria, d'où j'inférais que c'étaient les Caraïbes, que nos cartes placent sur la côte qui s'étend de la rivière Orénoque vers la Guyane et Sainte-Marthe. Il me dit encore que, bien loin derrière la lune (il voulait dire vers le couchant de la lune, à l'ouest de son pays), il y avait des hommes blancs et barbus comme moi, et qu'ils avaient tué grand beaucoup d'hommes; c'était là sa manière de s'exprimer. Il était aisé de comprendre qu'il désignait par là les Espagnols, dont les cruautés se sont répandues par tous ces pays, et que les habitants détestent par tradition.
Je m'informai alors de lui comment je pourrais faire pour me rendre chez ces hommes blancs. Il me repartit que j'y pouvais aller en deux canots, ce que je ne compris pas d'abord; mais, quand il se fut expliqué par signes, je vis qu'il entendait par là un canot aussi grand que deux autres.
Cet entretien me fit grand plaisir et me donna l'espérance de me tirer quelque jour de l'île et de trouver un puissant secours dans mon fidèle sauvage.
Je ne négligeai pas, au milieu de ces différentes conversations, de jeter dans Tàme de Vendredi les semences de la foi chrétienne. Un jour, entre autres, je lui demandai qui l'avait fait. Ne me comprenant pas, il crut que je lui demandais quel était son père. Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait fait la mer, la terre, les collines, les forêts. Il me dit que, c'était un vieillard nommé Bénakmukée, « qui survivait à toutes choses, et qui était fort âgé, plus âgé que la mer, la lune et les étoiles. »
Je tirai de là occasion de l'instruire dans la connaissance
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du vrai Dieu : je lui dis que le créateur de tous les êtres gouverne tout par le même pouvoir et par la même sagesse par lesquels il a tout formé; qu'il est tout-puissant, capable de faire tout pour nous, de nous donner tout, de nous ôter tout. Je lui ouvris ainsi les yeux par degrés. Il m' écoutait avec attention, et paraissait recevoir avec plaisir la notion de Jésus-Christ envoyé au monde pour nous racheter, et de la véritable manière d'adresser nos prières à Dieu, qui pouvait les entendre quoiqu'il fût dans le ciel.
Je continuai donc, d'après ces premières bases posées, à prier Dieu ardemment de disposer le cœur de ce malheureux sauvage à la connaissance de l'Evangile : je le suppliai de guider tellement ma langue, que son esprit pût être convaincu et son âme sauvée. Il y avait plus de bonne volonté que de lumières dans ma manière d'instruire le pauvre Vendredi, et j'avoue qu'il m' arriva ce qui arrive en pareil cas à bien d'autres; en travaillant à son instruction, je m'instruisis moi-même sur plusieurs points qui m'avaient été inconnus auparavant, ou que du moins je n'avais pas considérés avec assez d'attention, mais qui se présentèrent naturellement à mon esprit lorsque j'en eus besoin.
Je m'appliquai surtout sans relâche à la lecture de la Bible, et à lui en expliquer le sens selon mes faibles lumières. Lui, à son tour, animait mon esprit par ses demandes sensées, et me rendait plus habile dans les vérités salutaires que je ne le serais devenu en lisant seul. Ainsi je commençai mon éducation religieuse, et je fis de mon sauvage un aussi bon chrétien que j'en aie jamais rencontré.
Dès que Vendredi et moi fûmes en état de conférer ensemble et qu'il commença à parler anglais, je lui fis le récit de mes aventures, au moins de celles qui avaient quelque rapport avec mon séjour dans cette île et avec la manière dont j'y avais vécu. Je lui révélai le mystère de la poudre et des balles, et je lui enseignai la manière de tirer; de plus, je lui donnai un couteau, qu'il se faisait un plaisir extra-
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ordinaire de posséder, et je lui fabriquai un ceinturon avec une gaine suspendue comme celle où Ton met les couteaux de chasse, mais disposée pour porter une hache, outil qui nous était d'une grande utilité.
Je'lui fis encore une description de l'Europe et principalement de F Angleterre, ma patrie; je lui dépeignis notre manière de vivre, notre culte religieux, le commerce que nous faisions dans tout l'univers par le moyen de nos navires; je n'oubliai pas de lui donner une idée de celui que j'étais allé visiter et de l'endroit où il avait échoué, cette particularité était peu nécessaire, puisque, selon toutes les apparences, la mer lavait si bien mis en pièces, qu'il n'en restait pas le moindre débris.
Je lui fis remarquer aussi les restes de la chaloupe que nous perdîmes quand je m'échappai du naufrage. A peine v eut-il jeté les yeux, qu'il se mit à réfléchir avec un air d'étonnement, sans dire un seul mot. Je lui demandai quel était le sujet de sa méditation, et il répondit : « Mni voir telle chaloupe aussi chez ma nation. »
Je fus longtemps à comprendre ce qu'il voulait dire; mais, après un plus mûr examen, je devinai qu'il cherchait à me faire entendre qu'une semblable chaloupe avait été portée par une tempête sur le rivage de sa nation. J'en conclus qu'un navire européen devait avoir faire naufrage sur ces côtes et que les vents, ayant, détaché la chaloupe, l'avaient poussée sur le sablé; mais je fus assez simple pour ne pas penser que ceux qui la montaient avaient pu se sauver du naufrage par ce moyen. L'unique chose à laquelle je songeai fut de demander à mon sauvage une description de la chaloupe dont il voulait parler.
Il s'en acquitta passablement; puis il me fit entrer tout à fait dans sa pensée, en ajoutant : « Nous sauver les hommes blancs de noyer. » Je lui demandai alors s'il y avait quelques hommes blancs dans cette chaloupe. « Oui, dit-il, la chaloupé pleine d'hommes blancs. » Et, en comptant sur ses
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doigts, il me fit comprendre qu'il y en avait jusqu'à dix-sept, et qu'ils demeuraient chez sa nation.
Ce discours remplit ma tête de nouvelles chimères; je j n'imaginai d'abord que les gens du navire échoué à la vue de mon île s'étaient jetés dans la barque, et que, par malheur, ils s'étaient sauvés sur les côtes des sauvages. Cette pensée me porta donc à demander avec plus d'exactitude ce qu'ils étaient devenus. Il m'assura qu'ils étaient dans son pays depuis quatre ans, subsistant de vivres que leur fournissait sa nation, et, lorsque je lui demandai pourquoi ils n'avaient pas été mangés, il me répondit :
« Nous faire frères aveceirx : non manger les hommes que quand la guerre fait battre ; » c'est-à-dire que sa nation avait fait la paix avec eux, et qu'ils ne mangeaient que des prisonniers de guerre.
Longtemps après, il arriva qu'étant au haut d'une colline, du côté de l'est, d'où, comme je l'ai dit, l'on découvrait par un temps serein le continent, de l'Amérique, après avoir attentivement regardé dans cette direction, il parut tout ravi, il se mit à sauter et à gambader, je lui en demandai le sujet; alors il cria de toutes ses forces. « 0 joie ! ô plaisant! là voir mon pays, ma nat'on. »
Le sentiment de la plus vive allégresse était répandu sur tout son visage, et je crus lire dans le feu de ses yeux un désir violent de retourner dans sa patrie, ce qui me rendit moins tranquille à son sujet, car je ne doutai point que, si jamais il trouvait une occasion d'y retourner, il n'oubliât et mes enseignements sur la religion et toutes les obligations contractées par lui envers moi. Je craignis même qu'il ne lut capable de me découvrir à ses compatriotes et d'en amener dans l'île quelques centaines pour les régaler de ma chair, avec le même plaisir qu'il prenait autrefois à manger quelqu'un de ses ennemis. Mais je faisais une grande injure au pauvre sauvage. Néanmoins, durant quelques semaines, devenu plus circonspect à son égard, je lui montrai moins
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d'affection : c'était pourtant alors même que cet honnête garçon fondait toute sa conduite sur les plus excellents principes du christianisme et d'une nature bien dirigée.
On le croira facilement, je ne négligeai rien pour pénétrer les desseins que je lui supposais ; mais je troirvai dans toutes ses paroles tant de candeur, tant de probité, que mes soupçons durent nécessairement tomber. Il ne s'apercevait seulement pas du changement de mes manières, preuve évidente qu'il ne songeait pas à me tromper.
Un jour, me promenant avec lui sur la colline dont j'ai déjà fait mention, par un temps trop obscur pour découvrir le continent, je lui demandai s'il ne souhaitait pas de rétourner dans son pays au milieu de sa nation.
« Oui, répondit-il, moi fort joyeux voir ma nation.
— Eh ! qu'y feriez-vous ? lui dis-je ; voudriez-vous redevenir sauvage et manger encore de la chair humaine ? »
Il parut chagrin de cette question, et remuant la tête : « Non , répliqua-t-il, Vendredi leur conter vivre bons,
prier Dieu, manger pain dé blé, chair de bête, lait ; non
plus manger hommes.
— Mais ils vous mangeront, repartis-je.
— Non, dit-il, eux non tuer moi, volontiers aimer apprendre. »
Puis il ajouta qu'ils avaient appris beaucoup de choses des hommes barbus venus dans la chaloupe. Je lui demandai alors s'il avait envie de retourner chez lui, et, m'ayant répondu en souriant qu'il ne pouvait nager jusque-là, je lui promis de faire un canot. Il me dit alors qu'il le voulait bien, pourvu que je fusse delà partie, et il m'assura que ses frères, loin de me manger, feraient grand cas de moi lorsqu'il leur aurait conté que j'avais sauvé sa vie et tué ses ennemis. Pour me tranquilliser, il me fit un détail de toutes les bontés qu'ils avaient eues pour les hommes barbus jetés par la tempête sur leur rivage.
Dès ce moment, je pris la résolution de hasarder le pas-
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sage, dans le dessein de rejoindre ces étrangers, qui devaient être, selon moi, des Espagnols ou des Portugais; je regagnerais ma patrie, si j'avais une fois le bonheur de me trouver sur le continent avec une nombreuse compagnie d'Européens ; ce que je ne pouvais plus espérer en restant dans une île éloignée de la terre ferme de plus de quarante lieues.
Dans cette vue, je résolus de mettre Vendredi au travail, et je le menai de l'autre côté de l'île pour lui montrer ma chaloupe. L'ayant tirée de Feau sous laquelle je la conservais, je la mis à flot, et nous y entrâmes tous deux. Voyant qu'il la maniait avec beaucoup d'adresse et de force, et qu'il la faisait avancer du double de ce que j'étais capable de faire : « Eh bien, lui dis-je, Vendredi, irons-nous maintenant dans votre pays ? »
Quand je le vis tout stupéfait par la crainte que la barque ne fût trop faible pour ce voyage, je lui montrai l'autre construite autrefois par moi, et qui, restée à sec pendant vingttrois ans, était fendue de toutes parts et presque entièrement pourrie. Il me fit entendre que ce bâtiment serait assez grand pour passer la mer avec toutes les provisions nécessaires.
Déterminé à exécuter mon dessein, je lui dis que nous devions nous occuper à faire un bâtiment de cette grandeur-là, pour qu'il pût s'en retourner chez lui. A cette proposition, il baissa la tête d'un air fort chagrin et. ne répondit pas un seul mot ; je lui demandai la raison de son silence, il s'écria d'un ton lamentable :
« Pourquoi vous en colère contre Vendredi? Quoi moi faire contre vous? »
Je lui répondis qu'il se trompait, et que je n'étais point du tout en colère.
« Point colère? répliqua-t-il en répétant plusieurs fois les mêmes paroles, point colère? Pourquoi donc envoyer Vendredi auprès ma nation ?
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— Quoi ! repartis-je, ne m'avez-vous pas dit que vous souhaitiez y être?
— Oui, reprit-il, souhaiter tous deux là ; non Vendredi là, et point maître là. »
En un mot, je vis bien qu'il ne songeait pas à entreprendre le passage sans moi.
Après Tavoir questionné sur Futilité qui lui reviendrait d'un pareil voyage, il me répondit avec vivacité :
« Vous faire grand beaucoup bien, vous enseigner hommes sauvages être bons hommes apprivoisés, leur enseigner à connaître Dieu, prier Dieu, vivre nouvelle vie.
— Hélas! mon enfant, lui répliquai-je, vous, ne savez ce que vous dites, je ne suis moi-même qu'un ignorant.
— Oui, oui, répondit-il, vous enseigner moi bonnes choses, vous enseigner eux bonnes choses aussi. »
Malgré ces marques de son attachement pour moi, je fis semblant de persévérer dans mon dessein de le renvoyer, ce qui le désespéra si fort, que, courant à une de mes haches qu'il portait d'ordinaire, il me la présenta en disant :
« Vous prendre, vous tuer Vendredi, non renvoyer Vendredi chez ma nation. »
Il prononça ces mots les yeux pleins de larmes et d'une manière si touchante, que je fus convaincu de sa vive tendresse, et je lui promis de ne jamais le renvoyer contre son gré.
Ce qui faisait désirer à mon sauvage de me mener avec lui dans sa patrie, c'était son amour pour ses compatriotes, auxquels il croyait mes instructions bien utiles. Pour moi, mes vues étaient d'une autre nature; je ne songeais qu'à rejoindre les Européens, et, sans différer davantage, je me mis à choisir un arbre assez fort pour en faire un grand canot propre à notre voyage. Il y en avait beaucoup dans l'île ; mais je voulais en trouver un assez près de la mer pour pouvoir le lancer sans beaucoup de peine dès qu'il serait transformé en canot.
Mon sauvage en trouva bientôt un d'un bois qui m'était inconnu, mais qu'il savait propre à notre dessein. Il était d'avis de le creuser en brûlant le dedans; mais, après lui avoir montré à creuser avec des outils, il s'y prit fort adroitement, et, après un mois d'un rude travail, nous terminâmes le canot, qui était fort proprement fait, surtout quand, par le moyen de nos haches, nous lui eûmes donné en dehors la forme d'une véritable chaloupe; nous fûmes encore occupés une quinzaine de jours à la mettre à l'eau, où nous la fîmes entrer peu à peu par le moyen de quelques rouleaux.
J'étais surpris de voir avec quelle adresse mon sauvage savait la manier et la tourner, quelque grande qu'elle fût. Je lui demandai s'il la trouvait assez forte pour hasarder la traversée ; il m'assura que nous le pouvions, même par un grand vent. J'avais pourtant encore un dessein qui lui était inconnu : c'était d'y ajouter un mât, une voile, une ancre et un câble. Pour cet effet, je choisis un jeune cèdre fort droit; Vendredi m'aida à l'abattre et à lui donner la forme nécessaire. Je m'occupai seul delà voile : je savais qu'il me restait un grand nombre de morceaux de vieilles voiles; mais, comme j'avais été peu soigneux de les conserver pendant vingt-six ans , je craignais qu'ils ne fussent absolument pourris. J'en trouvai pourtant deux lambeaux passablement bons; je me mis à y travailler, et, après la fatigue d'une couture longue et pénible, faute d'aiguille, j'en fis une mauvaise voile triangulaire, telle qu'on en emploie ordinairement dans les chaloupes de nos vaisseaux : c'était celle dont la manœuvre m'était surtout familière, puisque avec une pareille voile je m'étais échappé autrefois de Barbarie.
J'employai près de deux mois à funer et à dresser mon mât et mes voiles, et à mettre la dernière main à tout ce qui était nécessaire à ma barque; j'y ajoutai un petit étui et une misaine, pour aider le bâtiment, en cas qu'il fût trop emporté par la marée, et, qui plus est, j'attachai un gouvernail
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à la poupe : quoique je fusse un assez mauvais charpentier, comme"je savais Futilité et même la nécessité de cette pièce, j'y travaillai avec application, et j'en vins à bout. Mais je suis forcé d'avouer que le gouvernail, à lui seul, me coûta autant de peine que toute la barque.
Il s'agissait maintenant d'enseigner la manœuvre à mon sauvage ; car, quoiqu'il sût parfaitement diriger un canot à la rame, il était fort ignorant dans le maniement d'une voile et d'un gouvernail. Il montrait un étonnement inexprimable quand je tournais et virais ma barque à ma fantaisie, quand il voyait la voile changer de direction et s'enfler du côté où je voulais faire route. Cependant un peu d'habitude lui rendit toutes ces choses familières, et bientôt il devint un trèsbon matelot : mais il me fut impossible de lui faire comprendre l'usage de la boussole. Ce n'était pas un grand malheur, car dans ces climats le temps était rarement couvert, et nous n'avions jamais de brouillards : la boussole nous devenait donc assez inutile, puisque, pendant la nuit, nous pouvions voir les étoiles, et découvrir le continent pendant le jour, excepté dans les saisons pluvieuses, époque à laquelle personne ne se mettait en mer.
J'étais alors entré dans la vingt-septième année de mon exil, quoique je ne puisse guère appeler exil les trois dernières que j'avais passées avec mon fidèle sauvage. Je continuais toujours à célébrer l'anniversaire de mon naufrage avec la même reconnaissance envers Dieu. J'étais persuadé que l'année ne se passerait pas sans voir mes vœux accomplis ; mais cette persuasion ne me faisait pas négliger mes travaux ordinaires : je labourais la terre comme de coutume; je plantais,, je faisais des enclos, je séchais mes raisins, en un mot j'agissais comme si je devais finir ma vie dans l'île.
La saison des pluies survenue, je me vis obligé de me tenir plus souvent à la maison. J'avais déjà pris mes mesures pour mettre notre bâtiment en sûreté : l'ayant fait entrer dans la petite baie dont, j'ai parlé plusieurs fois, je l'avais tiré
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sur le rivage pendant la haute marée, et Vendredi lui avait creusé un petit chantier juste assez profond pour pouvoir lui donner autant d'eau qu'il fallait pour le mettre à flot, et pendant la basse marée nous avions su empêcher l'eau de la mer d'entrer dans ce chantier. Afin de le mettre à l'abri de la pluie, nous le couvrîmes d'un si grand nombre de branches d'arbres, qu'un toit de chaume n'était pas plus impénétrable. Nous attendîmes ainsi les mois de novembre et de décembre, dans l'un desquels j'étais déterminé à hasarder le passage.