CHAPITRE XV
Trois canots de sauvages abordent à l'île. — Fusillade. — Nous sauvons la vie à un prisonnier espagnol et à un Indien que Vendredi reconnaît pour son père. — Histoire de l'Espagnol. — 11 s'embarque avec le père de Vendredi pour le continent.
Mon désir d'exécuter cette entreprise s'affermit avec le retour de la belle saison, et j'étais continuellement occupé à tout préparer, principalement à rassembler les provisions nécessaires pour notre voyage, ayant dessein de mettre en mer dans une quinzaine de jours. Un matin, pendant que je travaillais à ces préparatifs, j'ordonnai à Vendredi, daller sur le rivage pour chercher quelques tortues, mets fort agréable pour nous, tant à cause des œufs que de la chair même. Il n'y avait qu'un moment qu'il était sorti quand je le vis revenir à toutes jambes et voler par-dessus mon retranchement extérieur, comme si ses pieds ne touchaient pas la terre. Sans me donner le temps de le questionner, il se mit à crier : « 0 maître! maître! ô douleur! ô mauvais!
— Qu'y a-t-il, Vendredi? lui dis-je.
— Oh ! répondit-il, là-bas, un, deux, trois canots, un, deux, trois. »
Je conclus de sa manière de s'exprimer qu'il devait y avoir six canots; mais je trouvai dans la suite qu'il n'y en avait que trois. En vain je m'efforçai de le rassurer; le pauvre garçon continuait à être dans des alarmes mortelles, se persuadant que les sauvages étaient venus exprès pour le mettre en pièces et pour le dévorer. « Courage, Vendredi, lui dis-je, je suis dans un aussi grand danger que toi; s'ils nous attrapent, ils n'épargneront pas plus ma chair que la tienne : il faut donc que nous nous hasardions à les vaincre : sais-tu te battre, mon enfant?
— Moi, tirer, répliqua -t-il, mais venir là plusieurs, grand nombre.
— Peu importe, lui dis-je, nos armes à feu effrayeront ceux qu'elles ne tueront pas ; je suis résolu de risquer ma vie pour toi, pourvu que tu m'en promettes autant, et que tu veuilles suivre exactement mes ordres.
— Oui, répondit-il, moi mourir, quand maître ordonne mourir. »
Là-dessus, je lui fis boire du rhum pour lui fortifier le cœur. Je lui confiai mes deux fusils de chasse, que je chargeai de mon plus gros plomb ; je pris quatre mousquets dans chacun desquels je mis deux clous et cinq petites balles, je chargeai mes pistolets de deux balles chacun; je pendis à mon côté un grand sabre nu, et j'ordonnai à Vendredi de prendre sa hache.
Préparé de cette manière, et muni de ma longue-vue, je montai au haut de la colline pour découvrir ce qui se passait sur le rivage. J'aperçus nos ennemis au nombre de vingt et un, avec trois prisonniers ; ils étaient venus en trois canots, dans le dessein de faire un festin triomphal des corps de ces malheureux.
J'observai encore qu'ils étaient débarqués non dans l'endroit où Vendredi leur avait échappé, mais plus près de ma
ROBINSON CRUSOE. 187
petite baie, sur un rivage très-bas, où un bois épais s'étendait presque jusqu'à la mer. Cette découverte m'anima d1un nouveau courage, et, retournant vers Vendredi, je lui dis que j'étais déterminé à les tuer tous s'il voulait rnassister avec vigueur. Sa peur étant alors passée, et le rbum ayant ranimé ses esprits, il parut plein de feu, et répéta avec un air ferme : « Moi, mourir quand vous ordonne mourir. »
Pour profiter de ce moment d'ardeur, je partageai les armes entre nous : je lui donnai un pistolet pour pendre à sa ceinture; je lui plaçai trois fusils sur l'épaule; j'en pris autant pour moi, et nous nous mîmes en marche. Outre mes armes, je m'étais pourvu d'une bouteille de rhum, et j'avais chargé Vendredi d'un sac plein de poudre et de balles. Je lui donnai pour consigne de marcher toujours sur mes pas, de ne faire aucun mouvement, et de ne pas dire un mot sans mon commandement. Je cherchai à droite un détour pour passer de l'autre côté de la baie et pour gagner le bois afin d'avoir les cannibales à portée de fusil avant qu'ils m'eussent aperçu. Je découvris aisément une telle route par le moyen de ma lunette d'approche.
Tout en marchant, mes réflexions ralentirent beaucoup l'ardeur qui m'avait porté à cette entreprise; le nombre des ennemis ne me fit pas peur : ils étaient nus, et certainement nous devions nous croire plus forts qu'eux; mais les mêmes raisons qui m'avaient donné autrefois de l'horreur pour un pareil massacre faisaient encore de vives impressions sur mon esprit. « Quelle nécessité, dis-je en moi-même, me porte à tremper mes mains dans le sang d'un peuple qui ne m'a jamais fait de mal? »
Ces pensées me jetèrent dans une grande incertitude, d'où je sortis enfin en me déterminant à approcher seulement du lieu de leur barbare festin, pour agir selon que le ciel m'inspirerait.
Dans cette vue, j'entrai dans le bois avec toute la précaution et tout le silence possibles, ayant Vendredi sur mes ta-
188 ROBINSOiN CRUSOE.
Ions, et je m'avançai jusqu'à ce qu'il n'y eût qu'une petite pointe de bois entre nous et les sauvages. Apercevant alors un arbre fort élevé, j'appelle doucement Vendredi, et lui ordonne d'aller jusque-là pour découvrir ce que faisaient les sauvages. 11 obéit, et vint bientôt me rapporter qu'on les voyait distinctement de cette place; qu'ils étaient tous autour de leur feu, se régalant de la chair de l'un de leurs prisonniers, et qu'à quelques pas de là il y en avait un autre garrotté et étendu sur le sable, qui aurait bientôt le même sort; que ce dernier n'était pas de leur nation, mais un des barbus qui étaient arrivés dans son pays avec une chaloupe. Ce rapport et surtout la particularité du prisonnier barbu ranimèrent toute ma fureur; je m'avançai vers l'arbre et je vis clairement un homme blanc couché sur le sable, pieds et mains liés : les habits qu'il portait ne me laissèrent pas de doute que ce ne fût un Européen.
Il y avait un autre arbre entouré d'un petit buisson plus près de leur horrible festin d'environ cinquante verges; si je pouvais y parvenir, je les aurais à demi-portée de fusil. Cette découverte me donna assez de prudence pour me maîtriser, quoique ma rage fût montée au plus haut degré, et, me glissant derrière les broussailles, je parvins à cet endroit; j'y trouvai une petite élévation d'où je découvris, à quatre-vingts verges de moi, tout ce qui se passait.
Il n'y avait pas un instant à perdre : dix-nèuf de ces barbares étaient assis à terre, serrés les uns contre les autres, ayant envoyé deux d'entre eux pour leur apporter, sans doute, le pauvre chrétien membre à membre. Ceux-ci étaient déjà occupés à lui délier les pieds, quand, me tournant vers Vendredi : « Allons, lui dis-je, suis mes ordres exactement; fais ce que tu me verras faire, sans y manquer en rien. » Il me le promit. Je pose à terre un de mes mousquets et un de mes fusils de chasse ; il m'imite parfaitement. Avec mon autre mousquet, je couchai les sauvages en joue, lui ordonnant d'en faire autant, « Es-tu prêt? lui dis-je.
Nous tirons, Vendredi el moi, parmi les sanTages effraya,
kr.i 189
ROBINSON CRUSOE 189
— Oui, » répondit-il.
En même temps nous faisons feu l'un et l'autre.
Vendredi m'avait surpassé à viser juste : il en tua deux et en blessa trois, tandis que je n'en blessai que deux et n'en tuai qu'un seul. On peut juger si les sauvages étaient dans une terrible consternation; tous ceux qui n'avaient pas été blessés se levèrent avec précipitation, sans savoir de quel côté fuir pour éviter un danger dont la source leur était inconnue. Vendredi cependant avait toujours les yeux sur moi, pour observer et imiter mes mouvements. Après avoir vu l'effet de notre première décharge, je jette mon mousquet pour prendre le fusil de chasse, Vendredi en fait autant. Il couche enjoué comme moi. « Es-tu prêt? » lui demandai-je encore, et, dès qu'il m'eut répondu oui : « Feu donc! » lui criai-je; et, en même temps, nous tirons parmi la troupe effrayée. Comme nos armes étaient chargées d'un plomb gros comme des balles de pistolet, il n'en tomba que deux ; mais il y en avait tant de blessés, que nous les vîmes courir çà et là tout couverts de sang, et qu'un moment après trois roulèrent à terre à demi morts.
Ayant jeté nos armes déchargées, je saisis mon second mousquet et j'ordonnai à Vendredi de me suivre, ce qu'il fit avec beaucoup d'intrépidité. Nous sortîmes brusquement, et, dès que nous fûmes à découvert, nous poussâmes un grand cri; ensuite je me mis à courir de toutes mes forces, autant que me le permettait le poids de mes armes, vers la pauvre victime étendue sur le sable entre le lieu du festin et la mer. Les bouchers qui allaient exercer leur art sur ce malheureux l'avaient abandonné au bruit de notre première décharge, et, prenant la fuite avec une terrible frayeur du côté de la mer, ils s'étaient précipités dans un de leurs canots, où ils furent suivis par trois autres. Je criai à Vendredi de courir de ce côté-là et de tirer dessus. Il m'entendit, et, s' étant avancé sur eux d'une quarantaine de verges, il fit feu. Je m'imaginai d'abord qu'il les avait tous
190 ROBINSON CRUSOE.
tués, les voyant tomber les uns sur les autres; mais bientôt trois se relevèrent.
Pendant que mon sauvage s'attachait ainsi à la destruction de ses ennemis, je tirai mon couteau pour couper les liens du prisonnier, et, ayant mis en liberté ses pieds et ses mains, je le plaçai sur son séant, et je lui demandai en portugais qui il était ; il me répondit en latin : « Christianus. » Le voyant si faible qu'il avait de la peine à se tenir debout et à parler, je lui donnai ma bouteille et lui fis signe de boire ; il le fit, et mangea en outre un morceau de pain que je lui avais donné. Après avoir un peu repris ses esprits, il me fit entendre qu'il était Espagnol et qu'il m'avait toutes les obligations imaginables pour l'important service que je venais de lui rendre.
Me servant de tout l'espagnol que je pouvais rassembler, je lui dis : « Nous parlerons une autre fois, mais à présent il faut combattre ; s'il vous reste quelque force, prenez ce pistolet et cette épée, et faites-en bon usage. » Il les prit d'un air reconnaissant, et il semblait que ces armes lui rendissent toute sa vigueur. Il tomba aussitôt sur ses ennemis comme un furieux, et, en un tour de main, il en dépêcha deux à coups de sabre. Il est vrai qu'ils ne se défendaient guère. Ces barbares étaient si effrayés du bruit de nos fusils, qu'ils se trouvaient peu en état de songer à leur conservation. Je m'en étais bien aperçu lorsque Vendredi avait fait feu sur ceux qui étaient dans la barque ; car les uns avaient été terrassés par la peur, comme les autres par les blessures.
Je tenais toujours mon dernier fusil à la main, sans tirer, pour n'être pas pris au dépourvu. C'était tout ce que j'avais pour me défendre, ayant donné mon pistolet et mon sabre h l'Espagnol. Je dis cependant à Vendredi de retourner à l'arbre où nous avions commencé le combat, et d'y chercher nos armes déchargées, ce qu'il fit avec une grande rapidité. Pendant que j'étais occupé à les recharger, je vis un com-
ROBINSON CRUSOE. 191
bat très-acharné entre l'Espagnol et un des sauvages, qui l'avait attaqué avec un des sabres de bois destinés à le priver de la vie si je ne l'avais délivré. L'Espagnol, bien que faible, était brave et hardi, il combattait le sauvage depuis quelque temps et lui avait fait deux blessures à la tête, quand celui-ci, le saisissant par le milieu du corps, le jeta à terre et fit tous ses efforts pour lui arracher mon épée. L'Espagnol ne perdit pas son sang-froid; il quitta sagement le sabre, mit la main à son pistolet, et tua son ennemi sur place. -
Vendredi, trop loin pour recevoir mes ordres, se voyant en pleine liberté, poursuivit les autres sauvages avec sa hache, et acheva d'abord trois de ceux qui avaient été jetés à terre par nos décharges, et ensuite tous ceux qu'il put atteindre. De son côté, l'Espagnol, ayant pris un des fusils, se mit à la poursuite des deux autres, qu'il blessa tous deux; mais, comme il n'avait pas la force de courir, ils parvinrent à se sauver dans le bois, où Vendredi en tua encore un; le second, qui courait très-bien, lui échappa en se jetant à corps perdu dans la mer et en gagnant à la nage le canot, où il y avait trois de ses camarades : ces quatre furent les seuls qui se sauvèrent de nos mains.
Ils faisaient force de rames pour se mettre hors de la portée du fusil ; et, quoique mon esclave leur tirât encore deux ou trois«coups, rien ne m'indiquait qu'il en eût atteint. Il souhaitait fort que nous prissions un des canots pour leur donner la chasse, et ce n'était pas sans raison; car il était à craindre, s'ils échappaient, qu'ils ne fissent le récit de leur triste aventure à leurs compatriotes, et qu'ils ne revinssent avec quelques centaines de barques pour nous accabler par leur nombre; j'y consentis donc. Je me jetai dans un de leurs canots en commandant à Vendredi de me suivre ; mais je fus bien surpris d'y voir un troisième prisonnier, garrotté de la même manière que l'avait été l'Espagnol, presque mort de peur, et ignorant ce qui se passait, car il était telle-
192 ROBINSON CRUSOE.
ment lié, qu'il ne pouvait lever la tête et qu'il lui restait à peine un souffle de vie.
Je me mis à couper les cordes qui l'incommodaient, et j'essayai de le soulever; mais il n'avait pas la force de se soutenir ni de parler. Il jeta des cris sourds et lamentables, craignant sans doute qu'on ne le déliât que dans l'intention de le tuer.
Dès que Vendredi fut arrivé, je lui dis d'assurer ce malheureux de sa délivrance et de lui' faire boire un peu de rhum : ceci, joint à la bonne nouvelle à laquelle il ne s'attendait pas, le ranima et lui donna assez de force pour se mettre sur son séant.
Dès que Vendredi l'eut regardé et l'eut entendu parler, ce fut un spectacle à tirer les larmes des yeux de l'homme le plus insensible, de le voir embrasser ce sauvage, pleurer, rire, sauter, danser alentour, ensuite se tordre les mains, et puis sauter, danser de nouveau, enfin agir comme s'il eût perdu la tête. Pendant quelques moments il n'eut pas la force de m'expliquer ce dont il s'agissait; mais, étant un peu revenu à lui, il me dit que ce sauvage était son père.
ïl m'est impossible d'exprimer jusqu'à quel point je fus touché des transports que l'amour filial produisit dans le cœur de ce pauvre garçon, à la vue de son père délivré des mains de ses bourreaux. Il m'est tout aussi difficile de bien dépeindre les tendres extravagances auxquelles il se livra : tantôt il entrait dans le canot, tantôt il en sortait ; il y rentrait de nouveau, il s'asseyait auprès de son père, et, pour le réchauffer, lui tenait la tête serrée contre sa poitrine ; il lui prenait les pieds et les mains, roidis à force d'avoir été serrés par les liens, et il tachait de les amollir en les frottant. Voyant son dessein, je lui donnai de mon rhum pour rendre ce frottement plus utile ; ce qui fit beaucoup de bien au pauvre vieillard.
Au milieu de ces soins nous oubliâmes de poursuivre le canot des sauvages, déjà hors de notre vue ; ce fut un bon-
ROBINSON CRUSOE. 195
heur pour nous, car, deux heures après, lorsqu'ils ne pouvaient encore avoir fait le quart de leur chemin, il s'éleva un vent terrible qui continua pendant toute la nuit, et, comme il venait du nord-ouest et était contraire, il ne me parut guère probable que les sauvages eussent regagné leurs côtes.
Revenons à Vendredi : il était tellement occupé de son père, que, pendant assez longtemps, je n'eus pas le courage de le retirer de là; mais, quand je crus qu'il avait suffisamment satisfait ses transports, je l'appelai : il vint en sautant, en riant et en marquant la joie la plus vive. Je lui demandai s'il avait donné du pain à son père : « Non, dit-il, moi vilain chien, manger tout moi-même. » Là-dessus je lui donnai un gâteau d'orge que j'avais dans ma poche, j'y ajoutai du rhum pour lui-même. Il n'y goûta pas, et alla porter le tout à son père avec une poignée de raisins secs.
Un moment après il sortit de la barque et se mit à courir vers mon habitation avec une telle rapidité, que je le perdis de vue dans un instant, car c'était l'homme le plus agile à la course que j'aie jamais vu. J'avais beau crier, il n'entendait rien ; mais, environ un quart d'heure après, il revint avec moins de vitesse, en rapportant quelque chose : c'était un pot rempli d'eau fraîche et quelques morceaux de pain qu'il me donna; quant à l'eau, il la porta à son père, après que j'en eus bu pour me désaltérer. Elle ranima entièrement le vieillard, et lui fit plus de bien que la liqueur forte qu'il avait prise, car il mourait de soif.
Quand il eut bu, comme il y avait de l'eau de reste, j'ordonnai à Vendredi de la porter à l'Espagnol avec un des gâteaux qu'il était allé me chercher. Celui-ci, extrêmement faible, s'était couché sur l'herbe, à l'ombre d'un arbre; il se releva néanmoins pour manger et pour boire, et je m'approchai moi-même et lui remis une poignée de raisins. lime regarda d'un air ému et plein delà plus vive reconnaissance; il avait si peu de force, quoiqu'il eût marqué tant de vigueur dans le combat, qu'il ne pouvait se tenir sur ses jambes ; il
j'essaya deux ou trois fois, mais en vain : ses pieds, entièrement enflés à force d'avoir été serrés, lui causaient trop de douleur. Pour le soulager, j'ordonnai à Vendredi de les lui frotter avec du rhum, comme il avait fait à son père.
Quoique mon sauvage s'acquittât de ce devoir avec zèle, il ne pouvait s'empêcher de tourner souvent les yeux vers son père, pour voir s'il était toujours dans le même endroit et dans la même position. Une fois entre autres, ne le voyant pas, il se lève avec précipitation et court vers lui avec tant de vitesse, qu'il était difficile de voir si ses pieds touchaient à terre ; mais, en entrant dans le canot, il comprit qu'il n'y avait rien à craindre: son père s'était couché seulement pour se reposer. Dès qu'il fut de retour, je priai l'Espagnol de souffrir que Vendredi l'aidât à se lever et le conduisît vers la barque, pour le mener de là à mon habitation, où j'aurais de lui tout le soin possible. Mon sauvage n'attendit pas que l'Espagnol fît le moindre effort : comme il était aussi robuste qu'agile, il le chargea sur ses épaules, le porta jusqu'à la barque, l'assit sur un des côtés du canot, près de son père ; puis, sortant de la barque, il la lança à l'eau, et, quoique le vent fût violent, il la fit longer le rivage plus vite que je ne pouvais marcher. Après l'avoir fait entrer dans la baie, il se mit de nouveau à courir pour chercher l'autre canot des sauvages qui nous était resté, et il y arriva avec cette barque aussi vite que j'y étais venu par terre. Avec lui je passai la baie, et ensuite il alla aider nos nouveaux compagnons à sortir du canot; mais ils n'étaient ni l'un ni l'autre en état de marcher, de manière que Vendredi ne savait comment faire.
Après avoir médité sur les moyens de remédier à cet inconvénient, je priai mon sauvage de s'asseoir et de se reposer, et je me mis à travailler à une espèce de civière; nous les y posâmes tous deux, et les portâmes jusqu'à notre retranchement extérieur; mais là nous fûmes dans un embarras plus grand encore. Je n'avais nul désir d'abattre ce rempart,
ROBINSON CRUSOE. 195
et je ne voyais pas comment on pourrait le leur faire franchir. Le seul parti qui nous restât, c'était de travailler de nouveau, et, avec l'aide de Vendredi, je dressai en moins de deux heures une jolie petite tente couverte de ramées et de vieilles voiles, entre mon retranchement extérieur et le bocage que j'avais eu soin de planter à quelques pas de là. Dans cette hutte, je leur fis deux lits de quelques bottes de paille, sur chacun desquels j'étendis une couverture pour les tenir chaudement.
Voilà mon île peuplée : je me voyais riche en sujets, et c'était une idée fort satisfaisante pour moi de me considérer comme un petit monarque. Toute cette île était mon domaine par des titres incontestables. Mes sujets m'étaient parfaitement soumis; j'étais leur législateur et leur souverain seigneur; ils m'étaient tous redevables de la vie, et tous étaient prêts à la risquer pour mon service dès que l'occasion s'en présenterait.
Quand j'eus logé mes deux nouveaux compagnons, je songeai à rétablir leurs forces par un bon repas : je commandai à Vendredi d'aller prendre parmi mon troupeau un chevreau d'un an, je le mis en pièces, je le fis étuver, et leur accommodai un fort bon plat, où j'avais mis de l'orge et du riz. Je portai le tout dans la nouvelle tente, et, ayant servi, je pris place à table avec mes nouveaux hôtes, que je régalai et encourageai de mon mieux, me servant de Vendredi comme de mon interprète, non-seulement auprès de son père, mais auprès de l'Espagnol, qui parlait fort bien la langue des sauvages.
Après avoir dîné, ou, pour mieux dire, soupe, j'ordonnai à Vendredi de prendre un des canots et d'aller chercher nos armes à feu, que nous avions laissées sur le champ de bataille. Le jour suivant, je lui dis d'enterrer les morts, qui, étant exposés au soleil, nous auraient bientôt incommodés par leur mauvaise odeur, et d'ensevelir en même temps les restes affreux du festin, répandus en quantité sur le rivage. J'aurais
196 ROBINSON CRUSOE.
été incapable d'ensevelir ces débris de membres humains. Cette idée seule m'inspirait de l'horreur, et je détournais les yeux quand j'étais obligé de passer par cet endroit. Mon sauvage exécuta si bien mes ordres, que je ne vis plus la moindre trace du combat et du festin, et que je n'aurais pu en reconnaître le lieu sans la pointe du bois qui s'avançait de ce côté-là.
Il était temps alors d'entrer en conversation avec mes nouveaux sujets. Je commençai par le père de Vendredi, à qui je demandai ce qu'il pensait des sauvages échappés, et si nous devions craindre leur retour dans cette île avec des forces capables de nous accabler. Son sentiment fut qu'il n'y avait aucune apparence qu'ils eussent pu résister à la tempête, et qu'ils devaient avoir tous péri, à moins d'avoir été portés du côté du sud, sur certaines côtes, où ils seraient dévorés indubitablement. En supposant même que, par un bonheur extraordinaire, ils eussent regagné leur rivage, il les croyait si fort effrayés par notre attaque, si étourdis par le bruit et par le feu de nos armes, qu'ils ne manqueraient pas de raconter à leur nation que leurs compagnons avaient été tués par la foudre, et non par des hommes. Il était confirmé dans cette opinion, ayant entendu les fuyards dire qu'ils ne pouvaient comprendre que des hommes pussent souffler foudre, parler tonnerre, et tuer à une grande distance, sans lever seulement la main. Les paroles du vieillard nous rassurèrent; néanmoins je fus pendant quelque temps dans des appréhensions continuelles, qui m'obligèrent à me tenir sur mes gardes et à avoir toutes mes troupes sous les armes. Nous étions quatre alors, et une centaine de nos ennemis à affronter en rase campagne ne m'eussent pas fait peur.
Cependant, au bout de quelque temps, ne voyant pas arriver un seul canot sur mon rivage, mes frayeurs s'apaisèrent, et je commençai à délibérer sur mon voyage vers le continent, où le père de Vendredi m'assurait que je serais bien reçu par sa nation pour l'amour de lui.
ROBINSON CRUSOE. 497
L'exécution de mon dessein fut un peu suspendue par un entretien fort sérieux que j'eus avec l'Espagnol. Il me dit avoir laissé sur le continent seize autres chrétiens, tant Espagnols que Portugais, qui, ayant fait naufrage et s'étant sauvés sur ces côtes, y vivaient, à la vérité, en paix avec les sauvages, mais avaient à peine assez de subsistance pour ne pas mourir de faim. Je lui demandai toutes les particularités de leur voyage, et j'appris qu'ils avaient monté un navire espagnol venant de Rio de la Plata pour porter des peaux à la Havane et pour y charger toutes les marchandises européennes qu'ils y pourraient trouver; qu'ils avaient sauvé d'un autre navire cinq matelots portugais, mais qu'ils en avaient perdu un pareil nombre des leurs, et que les autres, à travers une infinité de dangers, étaient longtemps restés à demi morts de faim sur le rivage des cannibales, saisis de la crainte d'être dévorés aussitôt qu'on les aurait aperçus.
Il me raconta encore qu'ils avaient bien quelques armes, mais qu'elles leur étaient absolument inutiles, faute de balles et de poudre, dont ils n'avaient sauvé qu'une très-petite quantité, qui fut consumée dès les premiers jours de leur débarquement en allant à la chasse. « Mais, lui dis-je, que deviendront-ils à la fin? N'ont-ils jamais formé le dessein de se tirer de là? » Il me répondit qu'ils y avaient pensé plus d'une fois; mais ils se trouvaient sans navire, sans instruments pour en construire un, sans aucune provision : toutes leurs délibérations à ce sujet avaient donc été terminées par les larmes et le désespoir.
Je lui demandai comment il pensait qu'ils recevraient de ma part une proposition tendant à leur délivrance, et s'il ne jugeait pas qu'elle serait aisée à exécuter si on parvenait à les amener tous dans mon île. «Mais franchement, ajoutai-je, je crains fort quelque trahison de leur part. La reconnaissance n'est pas une vertu très-familière aux hommes, qui, d'ordinaire, conforment moins leur conduite aux services reçus qu'aux avantages qu'ils peuvent espérer de leur ingratitude. »
198 ROBINSON CRUSOE.
Après avoir écouté mon discours très-attentivement, il me répondit avec simplicité que ces infortunés sentaient avec tant de vivacité tout ce qu'il y avait de misérable dans leur situation, que certainement ils auraient horreur de la seule pensée de maltraiter un homme qui contribuerait à les délivrer. « Si vous voulez, poursuivit-il, j'irai les voir avec le vieux sauvage, je leur communiquerai votre intention, et je vous apporterai leur réponse; je ne ferai point de traité avec eux sans qu'ils m'assurent de l'observer par les serments les plus solennels. Je stipulerai qu'ils vous reconnaîtront pour leur commandant, et je les ferai jurer sur l'Évangile de vous suivre dans quelque pays chrétien que vous trouviez à propos de les mener, et de vous obéir exactement jusqu'à ce que nous y soyons arrivés ; je prétends même vous apporter un contrat formel signé par toute la troupe. »
Pour me donner plus de confiance en lui, il me proposa de me prêter serment lui-même avant son départ, et il me jura qu'il ne me quitterait jamais sans mes ordres et me défendrait jusqu'à la dernière goutte de son sang, si ses compatriotes étaient assez lâches pour manquer à leurs promesses. Au reste, il m'assura que c'étaient tous de fort honnêtes gens, qu'ils étaient accablés de tous les maux imaginables, dénués d'armes et d'habits, et n'avaient d'autres aliments que ceux fournis par la pitié des sauvages ; qu'ils étaient privés de tout espoir de revenir jamais dans leur patrie, et que, si je voulais bien songer à finir leurs malheurs, ils étaient gens à vivre et à mourir avec moi.
Sur ces assurances, je résolus fermement de travailler à leur bonheur et d'envoyer l'Espagnol avec le vieux sauvage pour traiter avec eux. Mais, quand tout fut prêt pour leur départ, mon Espagnol lui-même me fit une observation où je trouvai tant de prudence et de sincérité, que je fus très-satisfait de lui; je suivis son conseil et je remis cette affaire à cinq ou six mois de là.
Depuis un mois déjà il était avec nous, et je lui avais mon-
ROBINSON CRUSOE. 199
tré toutes mes provisions amassées avec le secours de la Providence. Il comprenait que ces provisions de blé et de riz, suffisantes de reste pour moi-même, ne suffiraient pas pour ma nouvelle famille, à moins d'une économie sévère. Elles étaient donc bien loin de pouvoir fournir aux besoins de ses camarades, qui étaient encore au nombre de seize, s'ils venaient habiter l'île. D'ailleurs, il en fallait une bonne quantité pour avitailler le navire que je voulais construire afin de me rendre dans quelque colonie chrétienne. Son avis fut donc de défricher d'autres champs, d'y semer tout le grain dont je pouvais me passer, et d'attendre une nouvelle moisson avant de faire venir ses compatriotes. « La disette, me dit-il, pourrait les porter à la révolte, en leur faisant voir qu'ils ne seraient sortis d'un malheur que pour retombrer dans un autre. »
Je suivis ce conseil fort raisonnable. Nous nous mîmes tous quatre à labourer la terre autant que nos instruments de bois pouvaient nous le permettre ; et, dans 1'eépace d'un mois, le temps d'ensemencer les terres étant venu, nous en avions défriché assez pour semer vingt-deux boisseaux d'orge et à peu près autant de riz : c'était tout le grain dont nous pouvions disposer ; à peine nous en restait-il pour vivre pendant les six mois qui nous séparaient de la prochaine récolte.
Etant alors assez forts pour ne rien craindre des sauvages, à moins qu'ils ne vinssent en très-grand nombre, nous nous promenions par toute l'île, sans aucune inquiétude ; et, comme nous avions tous l'esprit plein de notre délivrance, il m'était impossible de ne pas songer aux moyens de l'effectuer. Je marquai donc plusieurs arbres propres à mes vues; j'employai Vendredi et son père à les couper, et je leur donnai l'Espagnol pour inspecteur. Je leur montrai avec quel travail infatigable j'avais fait des planches d'un arbre fort épais, et je leur recommandai d'agir de même. Ils me firent une douzaine de bonnes planches de chêne d'à peu près deux
200 ROBINSON CRUSOE.
pieds de large et trente-cinq de long, et épaisses de deux à quatre pouces. On peut comprendre quelle peine il fallut pour en venir à bout.
Je songeai en même temps à augmenter mon troupeau : tantôt j'allais à la chasse avec Vendredi, tantôt je renvoyais avec F Espagnol, et de cette manière nous attrapâmes vingtdeux chevreaux, que nous joignîmes à mon troupeau; quand il nous arrivait de tuer une chèvre, nous en conservions les petits. La saison étant venue de cueillir le raisin, je fis sécher une si grande quantité de grappes, qu'on aurait pu en remplir plus de soixante barils. Ce fruit formait, avec notre pain, une grande partie de nos aliments.
Au temps de la moisson, notre grain se trouva en bon état. Quoique j'aie vu dans File des années plus fertiles, la récolte fut pourtant assez bonne pour répondre à nos désirs : de vingt-deux boisseaux d'orge que nous avions semés, nous en retirâmes deux cent vingt, et notre riz s'était multiplié à proportion. Cette provision était suffisante pour nous et pour les hôtes que nous attendions jusqu'à notre moisson prochaine; ou bien, s'il s'agissait de faire le voyage projeté, il y en avait assez pour avitailler abondamment notre navire, de quelque côté de l'Amérique que nous voulussions diriger notre course.
Après avoir recueilli ainsi nos grains, nous travaillâmes l'osier, et fîmes quatre grands paniers pour les y conserver. L'Espagnol était extrêmement habile à ces sortes d'ouvrages, et il me blâmait de n'avoir pas employé cet art à faire mes enclos et mes retranchements; mais, par bonheur, la chose n'était plus nécessaire alors.
Tous ces préparatifs achevés, je permis à mon Espagnol de gagner la terre ferme pour retrouver ses compatriotes, et je lui enjoignis expressément de n'emmener avec lui aucun homme sans l'avoir fait jurer, en présence du vieux sauvage, que, bien loin d'attaquer le maître de l'île et de causer le moindre chagrin à un homme désireux de travailler à leur
R0B1NS0N CRUSOE. 201
délivrance, il ne négligerait rien pour le défendre contre toutes sortes d'attentats, et qu'il se soumettrait entièrement à ses commandements, de quelque côté qu'il trouvât bon de le mener. Je demandai encore à l'Espagnol de me rapporter un traité formel par écrit, signé de toute la troupe, sans songer que, selon toute probabilité, elle n'avait ni papier ni encre.
Ils partirent au mois d'octobre, suivant mes calculs; ils avaient des armes et des provisions.