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CHAPITRE XVI

Un navire anglais à l'ancre devant notre île. — L'équipage révolté amène à terre son capitaine, son contre-maître et un passager. — Je les délivre. — Nous nous rendons maîtres des mutins. — Comment le capitaine reprend le commandement de son navire.

J'attendais depuis huit jours le retour de mes députés, quand, un matin, lorsque j'étais encore profondément endormi, Vendredi s'approcha de mon lit avec précipitation en s'écriant : « Maître, ils sont venus ! ils sont venus ! »

Je me lève, et, m'étant habillé, je traverse mon bois, songeant si peu au moindre danger, que j'étais sans armes, contre ma coutume. Grande fut ma surprise quand je vis à une lieue et demie en mer une chaloupe à voile triangulaire, poussée par un vent favorable et se dirigeant vers mon île. Elle ne venait pas directement du côté opposé à mon rivage, mais du côté du sud. Je dis à Vendredi de ne pas faire le moindre mouvement, car ces gens n'étaient pas ceux que nous attendions, et nous ne savions encore s'ils étaient amis ou ennemis.

Pour mieux m'éclairer, j'allai chercher ma lunette d'approche, et, à l'aide de mon échelle, je montai au haut du ro-

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cher, comme j'avais coutume de le faire quand j'appréhendais quelque événement et que je voulais découvrir au loin sans être découvert moi-même.

A peine avais-je mis le pied sur le haut de la colline, que je distinguai un navire à l'ancre, à peu près à deux lieues et demie au sud-ouest de mon habitation, et je crus remarquer, par la structure de ce bâtiment, qu'il était anglais aussi bien que sa chaloupe.

Comment exprimer les impressions confuses que cette vue fit sur mon imagination? Quoique ma joie de voir un navire dont l'équipage devait être sans doute de ma nation fût extrême, je ne laissai pas d'éprouver quelques mouvements secrets dont j'ignorais la cause et qui m'inspiraient de la circonspection. Quelles affaires pouvait avoir un navire anglais dans cette partie du monde, puisque ce n'était assurément la route d'aucun des pays où nous avions établi notre commerce? De plus, il n'y avait eu aucune tempête capable de les porter de ce côté malgré eux; par conséquent, j'avais lieu de croire qu'ils n'avaient pas de bons desseins, et qu'il valait mieux demeurer dans ma solitude que de tomber entre les mains de voleurs et de pirates.

Je n'étais pas depuis longtemps sur mon rocher que je vis distinctement la chaloupe approcher du rivage, comme si elle cherchait une baie pour débarquer avec facilité; mais, ne découvrant pas celle dont j'ai parlé, ceux qui la montaient la poussèrent sur le sable à environ un demi-quart de lieue de moi; j'en fus ravi, car autrement ils auraient débarqué précisément devant ma porte, et, après m'avoir chassé sans doute de mon château, ils auraient ravagé tout mon bien.

Lorsqu'ils furent sur le rivage, je vis qu'ils étaient Anglais ; un ou deux me parurent Hollandais^ et pourtant ils ne l'étaient pas. J'en comptai onze en tout; mais il y en avait trois sans armes et garrottés, comme je crus m'en apercevoir. Dès que cinq ou six d'entre eux eurent sauté sur le rivage, ils firent sortir les autres de la chaloupe comme des prison-

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niers : je vis un des trois marquer par ses gestes une affliction qui allait jusqu'au désespoir; les deux autres levaient quelquefois leurs mains vers le ciel et paraissaient fort affligés, mais leur douleur me semblait plus modérée.

J'étais dans une grande incertitude, sans concevoir ce que signifiait un pareil spectacle; Vendredi s'écria : « 0 maître! vous voyez hommes anglais manger prisonniers aussi bien qu'hommes sauvages ; voyez eux les vouloir manger.

— Non, non, dis-je, Vendredi; je crains seulement qu'ils ne les massacrent, mais sois sûr qu'ils ne les mangeront pas. »

Je tremblais cependant et j'étais pénétré d'horreur à ce spectacle; à chaque moment je m'attendais à les voir assassiner : une fois même un de ces scélérats leva son sabre pour frapper un de ces malheureux, et je crus 4e voir tomber à terre, ce qui glaça tout mon sang dans mes veines.

Pendant que ces insolents matelots rôdaient par toute l'île, comme s'ils voulaient aller à la découverte du pays, j'observai que les trois prisonniers avaient la liberté d'aller où ils voulaient; mais ils n'en eurent pas le courage : ils s'assirent à terre d'un air pensif et désespéré, sans songer à s'échapper.

Leur triste contenance me rappela celle que j'avais eue autrefois en abordant le même rivage, me croyant perdu, tournant mes yeux de tous côtés, rempli de la crainte des bêtes sauvages, et réduit par mes frayeurs à passer une nuit entière sur un arbre. Comme alors je ne m'attendais à rien moins qu'à voir notre navire porlé près du rivage par la tempête et par la marée, et à trouver ainsi l'occasion d'en tirer les moyens de subsister, de même ces malheureux n'avaient pas la moindre idée de la délivrance prochaine que le ciel préparait pour eux, à l'instant même où ils croyaient tout secours impossible.

La marée était justement au plus haut quand ces gens abordèrent l'île. En rôdant de tous côtés pour examiner les

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lieux où ils se trouvaient, ils ne s'aperçurent pas que la mer, s'étant retirée, avait laissé leur chaloupe à sec. Dans cette chaloupe restaient deux hommes qui, à force de boire de l'eau-de-vie, s'étaient endormis; cependant l'un, s' éveillant plus tôt que son camarade et trouvant la chaloupe trop enfoncée dans le sable pour fen tirer tout seul, se mit à crier pour appeler ses compagnons ; mais tous ensemble ils n'eurent pas assez de force pour la tirer de là : elle était extrêmement pesante, et, de ce côté, le rivage était comme un sable mouvant.

Voyant cette difficulté, comme de véritables gens de mer, c'est-à-dire les plus insouciants de tous les hommes, ils résolurent de n'y plus songer, et ils se mirent à parcourir l'île. J'en entendis un qui appelait un de ses camarades pour le faire venir à terre.

« Hé ! Jean ! lui cria-t-il, laisse la chaloupe en repos, si tu veux; la marée prochaine la remettra bien à flot. »

Ce discours me confirma encore dans l'opinion qu'ils étaient mes compatriotes..

Pendant tout ce temps, je me tins dans l'enceinte de mon château, sans aller plus loin que mon observatoire, et je m'estimai très-heureux d'avoir eu la prudence de fortifier si bien mon habitation. Je savais que la chaloupe ne pouvait être à flot avant dix heures du soir, qu'alors il ferait nuit, et que je pourrais en toute sûreté entendre ce qu'ils diraient.

En attendant, je me préparai pour le combat, mais avec plus de précaution que jamais, car j'avais à affronter beaucoup plus d'ennemis que par le passé; J'ordonnai à Vendredi défaire de même, et j'en attendais un grand secours,'* parce qu'il tirait avec une justesse étonnante. Je lui donnai trois mousquets, et je pris moi-même trois fusils. Mon aspect était terrible : sur ma tête se dressait mon grand bonnet de peau de chèvre, à mon côté pendait mon sabre nu; je portais deux pistolets à ma ceinture et un fusil sur chaque épaule.

Mon dessein était de ne rien entreprendre avant la nuit.

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Sur les deux heures, au plus chaud du jour, je remarquai qu'ils étaient tous dispersés dans les bois, apparemment pour s'y reposer ; et, quoique les prisonniers ne fussent pas en état de dormir, je les aperçus couchés à l'ombre d'un grand arbre, non loin de moi et hors de la vue des autres.

Aussitôt je résolus de m' ouvrir à eux pour m'informer de leur situation, et au moment même je me mis en marche. Vendredi me suivait d'assez loin, armé d'une manière aussi formidable que moi, mais ne ressemblant pas autant à un spectre.

Après m'être approché le plus possible des prisonniers sans avoir été découvert, je leur criai en espagnol : « Qui êtes-vous, messieurs? » Ils ne répondirent rien, et je les vis sur le point de s'enfuir à l'aspect de mon étrange figure. Alors je leur parlai anglais. « Messieurs, leur dis-je, n'ayez pas peur, peut-être avez-vous trouvé ici un ami sans vous y attendre.

— Ce serait donc un être envoyé du ciel, répondit un d'entre eux d'une manière grave et le chapeau à la main, car nos malheurs sont au-dessus de tout secours humain.

— Tout secours vient du ciel, monsieur, lui dis-je; mais ne voudriez-vous pas enseigner à un étranger le moyen de vous secourir? car vous paraissez accablés d'une grande affliction, et j'ai vu im des scélérats qui vous ont conduits ici tirer le sabre comme pour vous tuer. »

Cet infortuné, tremblant et les yeux pleins de larmes, me repartit d'un air étonné : « Parlé-je à un homme, à Dieu, ou à un ange ?

— Tranquillisez-vous, monsieur, lui dis-je; si Dieu avait envoyé un ange à votre secours, il paraîtrait à vos yeux mieux vêtu et avec d'autres armes. Je suis réellement un homme, je suis même un Anglais, et tout disposé à vous rendre service. Je n'ai avec moi qu'un esclave, mais nous avons des armes et des munitions; dites librement si nous

pouvons vous être utiles , et expliquez-moi la nature de vos malheurs.

— Hélas ! monsieur, dit-il, le récit en serait trop long pour vous être fait pendant que nos ennemis sont si proches; il suffira de vous dire que j'ai été commandant du navire que vous voyez ; mes matelots se sont révoltés contre moi , j'ai failli être massacré par eux; mais ils veulent maintenant m'abandonner dans ce désert avec ces deux hommes, dont l'un est mon contre-maître et l'autre un passager. Nous nous attendions à périr ici, croyant l'île inhabitée, et nous ne sommes pas encore rassurés.

— Mais, lui dis-je, que sont devenus vos rebelles?

— Les voilà couchés, répondit-il en montrant du doigt une touffe d'arbres fort épaisse ; je tremble qu'ils ne nous aient entendus parler, car ils nous massacreraient tous. »

Je lui demandai si les mutins possédaient des armes à feu, et j'appris qu'ils avaient deux fusils seulement, dont un était resté dans la chaloupe. « Laissez-moi donc faire, lui répondisse, ils sont tous endormis; rien n'est plus aisé que de les tuer, à moins que vous n'aimiez mieux les faire prisonniers. »

Alors il me conta qu'il y avait parmi eux deux scélérats dont on ne pouvait rien espérer de bon, et que, si on mettait ceux-là hors d'état de nuire, il croyait que le reste rentrerait facilement dans son devoir; il ne pouvait ajouta-t-il, me les indiquer de si loin, et il était prêt à suivre en tout mes ordres. « Eh bien, dis-je, commençons par nous retirer d'ici, de peur qu'ils ne nous aperçoivent en s'éveillant, et suivez-moi vers un lieu où nous pourrons délibérer à loisir. » Apres que nous nous fûmes mis à couvert dans le bois : « Monsieur, lui dis-je, je suis disposé à hasarder tout pour votre délivrance, mais à deux conditions. »

Il m'interrompit pour m'assurer que, si je lui rendais la liberté et son navire, il emploierait l'un et l'autre à me té^ moigner sa reconnaissance, et que, si je ne pouvais lui rein

dre que la moitié de ce service, il était résolu de vivre ou de mourir avec moi dans quelque partie du monde que je voulusse le conduire. Ses deux compagnons me donnèrent les mêmes assurances. « Écoutez mes conditions, leur dis-je ; il n'y en a que deux : 1° pendant que vous serez dans cette île avec moi, vous renoncerez à toute sorte d'autorité, et, si je vous donne des armes, vous me les rendrez dès que je le trouverai bon ; vous serez entièrement soumis à mes ordres, sans songer jamais à me causer le moindre préjudice ; 2° si nous réussissons à reprendre le navire, vous me mènerez en Angleterre avec mon esclave, sans rien demander pour le passage. » Le capitaine me le promit avec les expressions les plus vives d'un cœur reconnaissant. Je leur donnai alors trois mousquets avec des balles et de la poudre, et je demandai au capitaine de quelle manière il jugeait à propos de diriger cette entreprise. Il me témoigna toute la gratitude imaginable, et me dit qu'il se contenterait de suivre exactement mes ordres et me laissait avec plaisir toute la conduite de l'affaire. Je lui répondis qu'elle me paraissait assez épineuse; que cependant le meilleur parti était, selon moi, de faire feu sur eux tous en même temps pendant qu'ils étaient couchés, et que si quelqu'un, échappant à notre première décharge, voulait se rendre, nous pourrions lui sauver la vie.

Il me répliqua, avec beaucoup de modération, qu'il serait fâché de les tuer, s'il y avait moyen de faire autrement. « Mais pour les deux scélérats incorrigibles dont je vous ai parlé, continua-t-il, et qui ont été les auteurs de la révolte, s'ils nous échappent, nous sommes perdus à coup sûr, ils amèneront tout l'équipage pour nous massacrer.

— Il faut donc, repartis-je, s'en tenir à mon premier avis; une nécessité absolue rend l'action légitime. » Cependant, lui voyant toujours de l'aversion pour répandre le sang, je lui dis de prendre les devants avec ses compagnons, et d'agir selon les circonstances.

Au milieu de cet entretien, nous vîmes deux des mutins se

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lever et se retirer : je demandai au capitaine si c'étaient les chefs de la rébellion. Il me dit que non : « Eh bien donc, lui dis-je, laissons-les échapper, puisque la Providence semble les avoir éveillés tout exprès pour leur sauver la vie ; quant aux autres, s'ils ne sont pas à vous, ce sera votre faute. »

Animé par ces paroles, il s'avance, un mousquet au bras et un pistolet à la ceinture, précédé de ses deux compagnons; le bruit de leur approche éveille un des mutins, qui se met à crier pour éveiller ses camarades; mais en même temps le contre-maître et le passager font feu tous deux; le capitaine, réservant prudemment son coup et visant avec toute la justesse possible les chefs des mutins, en tue un sur la place. L'autre, dangereusement blessé, crie au secours; le capitaine le joint, lui dit qu'il n'est plus temps de demander du secours, qu'il devrait plutôt prier Dieu de lui pardonner sa trahison, et l'assomme aussitôt d'un coup de crosse de fusil.

Il en restait encore trois, dont l'un était légèrement blessé; mais j'arrivai sur ces entrefaites : voyant qu'il leur était impossible de résister, ils demandèrent quartier. Le capitaine y consentit, à condition qu'ils se repentiraient de leur trahison, et l'aideraient fidèlement à recouvrer son navire et à le ramener à la Jamaïque, d'où il venait. Ils lui donnèrent toutes les assurances de repentir et de bonne volonté qu'il pouvait désirer, et il résolut de leur sauver la vie, ce que je ne désapprouvai pas; je l'obligeai seulement à les garder pieds et poings liés tant qu'ils seraient dans l'île.

Sur ces entrefaites, j'envoyai Vendredi et le contre-maître vers la chaloupe, avec ordre de s'en assurer et d'enlever les rames et les voiles. Les trois matelots alors séparés de la troupe accoururent au bruit des mousquets ; voyant leur capitaine de prisonnier redevenu maître, ils se soumirent, et se laissèrent garrotter comme les autres.

Tous nos ennemis étaient hors de combat. J'eus le temps de faire au capitaine le récit de mes aventures ; il m'écouta avec une attention qui allait jusqu'à la plus extrême surprise,

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surtout quand j'en vins à la manière miraculeuse dont je m'étais pourvu de munitions et de vivres. Ce tissu de prodiges fît une forte impression sur lui; mais, quand il réfléchit à son propre sort, et considéra que la Providence paraissait m'avoir conservé pour lui sauver la vie, il fut si touché, qu'il répandit un torrent de larmes et ne put prononcer une seule parole.

Mon récit terminé, je le conduisis avec ses deux compagnons dans mon château ; je leur donnai tous les rafraîchissements que j'avais, et je leur montrai toutes mes inventions depuis mon arrivée dans l'île.

Je lui dis que c'était là mon château, le lieu de ma résidence, mais que j'avais encore, à l'exemple d'autres princes, une maison de campagne que je lui montrerais une autre fois : car, pour l'instant, il fallait songer aux moyens de nous rendre maîtres du navire. Il en convint, mais il m'avoua qu'il ne voyait pas quelles mesures prendre. « Il y a encore, dit-il, vingt-six hommes à bord. Sachant que, par leur conspiration, ils ont mérité la mort, ils s'opiniâtreront par désespoir ; car ils sont persuadés qu'en se rendant ils seront pendus dès leur arrivée en Angleterre ou dans quelque colonie anglaise ; le moyen donc de songer à les attaquer avec un nombre d'hommes si inférieur au leur? »

Je ne trouvai ce raisonnement que trop juste, et je vis qu'il n'y avait rien à faire, sinon de tendre quelque piège à l'équipage et de l'empêcher au moins de débarquer et de nous tuer. J'étais sûr que bientôt les gens du navire, étonnés du retard de leurs camarades, mettraient leur autre chaloupe en mer, pour apprendre ce qu'ils étaient devenus, et je craignais fort qu'ils n'arrivassent armés en trop grand nombre pour que nous pussions leur résister.

Je dis au capitaine que la première chose à faire était de couler la chaloupe à fond pour les empêcher de la reprendre, ce qu'il approuva fort. Nous mimes aussitôt la main à l'œuvre, nous ôtàmes tout ce qui restait dans la chaloupe, c'est-à-dire

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une bouteille d'eau-de-vie et une autre de rhum, quelques biscuits, un cornet rempli de poudre, et un pain de sucre d'environ six livres, enveloppé d'une pièce de canevas. L'eaude-vie et le sucre me furent fort agréables, car j'avais presque eu le temps d'en oublier le goût.

Après avoir porté ces objets à terre, nous fîmes un grand trou au fond de la chaloupe. A vrai dire, je ne pensais pas sérieusement à recouvrer le navire : ma seule intention était, en cas qu'ils partissent en nous laissant la chaloupe, de la réparer et de la mettre en état de nous mener vers mes amis les Espagnols, que je n'oubliais pas.

Non contents d'avoir fait à la chaloupe un trou assez grand pour qu'il ne pût être bouché en peu de temps, nous la tirâmes assez avant sur le rivage pour que la marée même ne la remît pas à flot. Au milieu de cette occupation pénible, nous entendîmes un coup de canon, et nous vîmes en même temps sur le navire faire le signal ordinaire pour rappeler la chaloupe à bord ; mais les matelots multipliaient inutilement les signaux en redoublant leurs coups de canon : la chaloupe ne bougeait pas.

Dans le même instant nous les vîmes, par le moyen de nos lunettes, descendre dans leur autre chaloupe et se diriger vers le rivage à force de rames ; quand ils furent à la portée de notre vue, nous aperçûmes distinctement qu'ils étaient au nombre de dix, et munis d'armes à feu.

Nous pûmes distinguer jusqu'aux traits de leurs visages pendant assez longtemps, parce que, ayant dérivé par la marée, ils côtoyèrent le rivage pour débarquer dans le même endroit où avait abordé la première chaloupe.

De cette manière, le capitaine pouvait les examiner à loisir; il n'y manqua pas, et il me dit qu'il voyait parmi eux trois fort braves garçons, entraînés par force et par peur dans la conspiration; mais que le contre-maître, qui commandait la chaloupe, et les autres, étaient les plus grands scélérats de tout l'équipage, acharnés à la poursuite de leur

entreprise, et qu'il craignait bien de nous voir acenblés sous le nombre.

Je lui répondis en souriant que, dans notre situation, nous devions être au-dessus de la peur; que, presque toutes les conditions étant préférables à la nôtre, il fallait considérer la mort même comme une espèce de délivrance, et qu'une vie tourmentée comme la mienne méritait bien que je hasardasse quelque chose pour la rendre plus heureuse. « Qu'est devenue, continuai-je, votre persuasion que la Providence m'avait conservé ici pour vous sauver la vie? Ayez bon courage; je ne vois pour nous, dans toute cette affaire, qu'une seule circonstance embarrassante.

— Laquelle donc? me dit-il.

— C'est, répondis-je, qu'il y a parmi cette petite troupe quelques honnêtes gens qu'il faut conserver. S'ils étaient tous les plus grands scélérats de l'équipage, je croirais que la Providence les aurait rassemblés pour les livrer entre nos mains; car, fiez-vous-en à moi, tout homme qui débarquera tombera en notre pouvoir, et nous serons maîtres de sa vie. »

Ces paroles, prononcées d'une voix ferme et avec une contenance gaie, lui rendirent le courage, et il se mit à m' aider vigoureusement à faire nos préparatifs. A la première vue de la chaloupe venant vers nous, nous avions songé à séparer nos prisonniers et à les mettre en lieu sûr.

Il y en avait deux dont le capitaine était moins assuré que des autres; je les avais fait conduire par Vendredi et par un compagnon du capitaine dans ma grotte, d'où il leur était impossible de se faire voir ou de se faire entendre, ni de trouver le chemin au travers des bois, quand même ils parviendraient à se débarrasser de leurs liens. Je leur avais donné quelques provisions, en les assurant que, s'ils se tenaient en repos, je les remettrais dans quelques jours en liberté; mais que, s'ils faisaient la moindre tentative pour se sauver, il n'y aurait point de quartier pour eux. Ils promirent de souffrir

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leur prison patiemment, et marquèrent une vive reconnaissance de la bonté que j'avais de leur donner des provisions et de la lumière, car Vendredi leur avait laissé quelques chandelles, et leur avait fait entendre qu'il resterait en sentinelle devant la grotte.

Nos autres prisonniers se trouvaient plus heureux : à la vérité, nous en avions garrotté deux, qui étaient encore suspects; mais, pour les deux autres, je les avais pris à mon service, à la recommandation du capitaine, et sur leur serment solennel de nous être fidèles jusqu'à la mort. De cette manière, nous étions sept bien armés, et j'avais l'espoir que nous pourrions venir à bout de nos ennemis, surtout à cause des honnêtes gens que le capitaine m'assurait reconnaître parmi eux.

Ces dix hommes, aussitôt débarqués, poussèrent leur chaloupe sur le sable et la tirèrent après eux sur le rivage, ce qui me fit plaisir, car je craignais qu'ils ne la laissassent à l'ancre, à distance du rivage, avec quelques-uns d'entre eux pour la garder, et qu'ainsi il nous fût impossible de nous en saisir.

La première chose qu'ils firent fut de courir vers la chaloupe échouée, et nous nous aperçûmes aisément de leur surprise en la voyant percée par le fond et dépouillée de ses agrès. Un moment après, ils poussèrent tous en même temps deux ou trois grands cris pour se faire entendre de leurs compagnons; mais c'était peine perdue. Ils se mirent alors en cercle, et firent une décharge générale de leurs armes, dont le bruit fit retentir tout le bois : nous étions bien sûrs pourtant que les prisonniers de la grotte ne l'entendraient pas, et que ceux sous notre garde n'auraient pas le courage d'y répondre.

Les rebelles, ne recevant pas le moindre signe de vie de la part de leurs compagnons, étaient dans une telle surprise, qu'ils prirent la résolution de retourner tous à bord du navire, pour y raconter que la chaloupe était défoncée et que

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leurs camarades avaient sans doute été massacrés : aussi les aperçûmes-nous lancer leur chaloupe en mer, et y entrer tous.

A peine avaient-ils quitté le rivage, que nous les vîmes revenir, après avoir délibéré apparemment sur quelques nouvelles mesures pour trouver leurs compagnons : il en resta trois dans la chaloupe, et les autres entrèrent dans le pays pour aller à la découverte.

Je considérai le parti qu'ils venaient de prendre comme un grand inconvénient pour nous : en vain nous rendrionsnous maîtres des sept restés à terre si la chaloupe nous échappait; car ceux qui s'y trouvaient regagneraient certainement leur navire, qui mettrait immédiatement à la voile, et par conséquent il serait impossible de le recouvrer.

Cependant le mal était sans remède ; nous vîmes la barque s'éloigner du rivage et jeter F ancre à quelque distance de là. Ce qui nous restait à faire, c'était d'attendre l'événement.

Les sept hommes débarqués se tenaient serrés en marchant de front du côté de la colline sous laquelle était mon habitation, et nous pouvions les voir distinctement sans être aperçus; nous souhaitions bien qu'ils approchassent davantage, afin de faire feu sur eux, ou bien qu'ils s'éloignassent pour pouvoir nous-mêmes sortir de notre retraite sans être découverts.

Quand ils furent au haut de la colline, d'où ils dominaient une grande partie des bois et des vallées de l'île, surtout du côté du nord-est, où le terrain est le plus bas, ils se mirent de nouveau à crier jusqu'à n'en pouvoir plus, et, n'osant sans doute se hasarder à pénétrer dans le pays plus avant, ils s'assirent pour se consulter ensemble. S'ils avaient trouvé bon de s'endormir, comme avaient fait les premiers, ils nous eussent rendu un bon service; mais ils étaient trop remplis de frayeur pour le risquer, quoique assurément ils n'eussent aucune idée du danger qui les menaçait.

Le capitaine, croyant deviner le sujet de leur délibération

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et s'imaginant qu'ils allaient risquer une seconde décharge pour se faire entendre de leurs camarades, me proposa de tomber sur eux tous à la fois dès qu'ils auraient tiré et de les forcer à se rendre sans répandre de sang. Je goûtai fort ce conseil, pourvu qu'il fût exécuté avec justesse et que nous fussions assez près d'eux pour qu'ils n'eussent pas le temps de recharger leurs armes.

Mais ce projet manqua faute d'occasion, et nous fûmes fort longtemps sans savoir quel parti prendre. Enfin, je dis qu'il n'y avait rien à faire avant la nuit, et que si alors ils n'étaient pas rembarques, nous pourrions trouver le moyen d'attirer à terre ceux qui étaient dans la chaloupe, et ensuite de les attaquer et de les vaincre.

Après avoir attendu longtemps le résultat de leur délibération, nous les vîmes, à notre grand regret, se lever et marcher vers la mer; ils avaient apparemment une idée si affreuse des dangers qui les attendaient dans cet endroit, qu'ils étaient résolus, comptant leurs compagnons perdus sans ressource, de retourner à bord du navire et de poursuivre leur voyage.

Le capitaine, les voyant s'en retourner sérieusement, était au désespoir; mais je m'avisai d'un stratagème pour les faire revenir sur leurs pas, et le succès répondit à mes vues.

J'ordonnai au contre-maître et à Vendredi de passer la petite baie du côté de l'ouest, vers l'endroit où j'avais sauvé ce dernier de la fureur de ses ennemis : je leur recommandai qu'aussitôt après être parvenus à quelque colline, ils se missent à crier de toutes leurs forces; qu'ils restassent Là jusqu'à ce qu'ils fussent assurés d'avoir été entendus par les matelots, et qu'ils poussassent un nouveau cri dès que les autres leur auraient répondu ; qu'ensuite, se tenant toujours hors de la vue de ces gens, ils tournassent en cercle, en continuant à pousser des cris à chaque colline qu'ils rencontreraient, afin de les attirer par là bien avant dans les bois,

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et qu'enfin ils revinssent à moi par les chemins que je leur indiquais.

Les rebelles mettaient justement le pied dans la chaloupe quand les nôtres poussèrent le premier cri. Ils l'entendirent, et, courant vers le rivage du côté de l'ouest, d'où la voix étaient venue, ils furent arrêtés par la baie, qu'il leur fut impossible de passer, à cause de la hauteur des eaux; ceci les engagea à y faire conduire la chaloupe, comme je lavais prévu.

Quand elle les eut mis de l'autre côté, j'observai qu'ils la faisaient monter plus haut dans la baie, et qu'un des matelots en sortait, n'y laissant que deux de ses compagnons, qui attachèrent la barque au tronc d'un arbre.

C'était précisément ce que je souhaitais, et, disant à Vendredi et au contre-maître d'exécuter tranquillement mes ordres, je pris les autres avec moi; arrivés de l'autre côté de la baie, nous surprîmes ceux de la chaloupe à l'improviste. L'un y était resté; nous trouvâmes l'autre couché sur le sable : le capitaine, qui était le plus avancé, sauta sur lui, lui cassa la tête d'un coup de crosse, et cria ensuite à celui qui était dans la barque :

« Rends-toi ! ou tu es mort ! . . . »

Celui-ci se rendit sans difficulté : il se voyait arrêté par cinq hommes; son camarade était assommé, et d'ailleurs c'était un de ceux dont le capitaine m'avait dit du bien : aussi, non content de.se rendre, il s'engagea avec nous, et nous servit très-fidèlement.

Pendant ce temps, Vendredi et le contre-maître remplirent si bien leur mission, qu'en criant et en répondant aux cris des mutins, ils les menèrent de colline en colline, jusqu'à ce qu'ils fussent harassés» Ils ne les laissèrent en repos qu'après les avoir attirés assez avant dans les bois pour qu'ils ne pussent regagner leur chaloupe avant la nuit.

Ils étaient bien fatigués eux-mêmes en revenant à moi : il est vrai qu'ils avaient du temps pour se reposer ^ puisque le

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plus sûr pour nous était d'attaquer nos ennemis pendant Pobscurité.

Ceux-ci ne revinrent à leur chaloupe que quelques heures après le retour de Vendredi, et nous pouvions entendre distinctement les plus avancés crier aux autres de se presser, et ces derniers répondre qu'ils étaient à moitié morts de lassitude, nouvelle on ne peut plus agréable pour nous.

Il n'est pas possible d'exprimer leur étonnement quand ils virent la marée retirée, la chaloupe engagée dans le sable et abandonnée sans garde.

Ils crièrent de nouveau et appelèrent les deux camarades par leurs noms; mais point de réponse. Nous les vîmes alors courir çà et là et se tordre les mains comme des gens désespérés. Tantôt ils entraient dans la chaloupe pour s'y reposer, tantôt ils en sortaient pour courir sur le rivage, et ils continuèrent ce manège sans relâche pendant quelque temps.

Mes gens avaient grande envie de les attaquer tous ensemble ; mais mon dessein était de les prendre avec avantage, afin d'en tuer le moins possible et de ne pas hasarder la vie d'un seul d'entre nous. Je résolus donc d'attendre, dans l'espérance qu'ils se sépareraient, et, pour qu'ils ne s'échappassent point, je fis approcher davantage mon embuscade, et j'ordonnai à Vendredi et au capitaine de se traîner à quatre pieds pour se placer aussi près d'eux qu'ils le pourraient sans toutefois se découvrir.

Ils étaient depuis peu de temps dans cette position, quand le contre-maître, chef principal des mutins, qui se montrait le plus lâche et le plus désespéré de tous, tourna ses pas de ce côté-là. Le capitaine était tellement animé contre ce scélérat, qu'il avait de la peine à le laisser assez approcher pour être sûr de ne pas le manquer; il se retint pourtant; mais, après avoir encore un peu attendu, il se leva tout à coup et fit feu dessus en même temps que Vendredi.

Le contreTmaître fut tué sur place, un autre blessé au

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ventre; mais il n'en mourut que deux heures après, et le troisième se sauva.

Au bruit de la décharge, j'avançai brusquement avec toute mon armée, qui consistait en huit hommes. J'étais généralissime, Vendredi mon lieutenant, et nous avions pour soldats le capitaine avec ses deux compagnons et les trois prisonniers auxquels j Vivais confié des armes.

La nuit étant fort obscure, il leur fut impossible de connaître notre nombre; en conséquence, j'ordonnai à celui que nous avions trouvé dans le bateau, et qui était alors un de mes soldats, de les appeler par leurs noms, pour savoir s'ils voulaient capituler; ce moyen me réussit, comme il est aisé de le croire.

Il se mit donc à crier : « Thomas Smith ! Thomas Smith î » Celui-là répondit d'abord : « Est-ce toi, Jackson? » car il le reconnut à la voix. « Oui, oui, repartit l'autre; au nom de Dieu, Thomas, mettez bas les armes et rendez-vous, ou vous êtes morts !

— A qui faut-il nous rendre? dit Smith, où sont-ils?

— Ils sont ici, répondit Jackson ; c'est notre capitaine avec cinquante hommes, qui vous a cherchés déjà pendant deux heures. Le contre-maître est tué; Guillaume Frie est blessé dangereusement; je suis prisonnier de guerre, et, si vous ne voulez pas vous rendre, vous êtes perdus!

— Y aura-t-il quartier, répliqua Smith, si nous mettons bas les armes?

— Je m'en vais le demander au capitaine, » dit Jackson. Le capitaine se mit alors à parler lui-même à Smith.

« Vous connaissez ma voix, lui cria-t-il, si vous jetez vos armes, vous aurez tous la vie sauve, excepté Guillaume Atkins.

— Au nom de Dieu, capitaine, s'écria Atkins, donnez-moi quartier! Qu'ai-je fait de plus que les autres? Ils sont aussi coupables que moi. »

Il ne disait pas la vérité, car il avait été le premier à mal-

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traiter le capitaine ; il lui avait lié les mains en lui adressant les injures les plus grossières.

Le capitaine lui dit qu'il devait se rendre à discrétion et avoir recours à la bonté du gouverneur. C'était moi qu'il désignait par ce beau titre.

Ils mirent bas les armes, demandant la vie. J'envoyai Vendredi et deux autres pour les lier tous ; eifcuite ma grande armée prétendue de cinquante hommes, qui réellement n'était que de huit, s'avança et se saisit d'eux et de leur chaloupe. Pour moi, je me tins à l'écart avec un seul des miens, pour raison d'Etat.

Le capitaine eut le loisir alors de parler avec tous les prisonniers. Il leur reprocha fortement leur trahison, les autres mauvaises actions dont elle aurait été sans doute suivie, et qui sûrement les auraient entraînés dans les derniers malheurs, et enfin conduits à la potence.

Ils parurent tous fort repentants, et demandèrent la vie d'un air très-soumis. Il leur répondit qu'ils n'étaient pas ses prisonniers, mais ceux du gouverneur de l'ile. « Vous avez cru, continua-t-il, me reléguer dans une île déserte; mais il a plu à Dieu de vous diriger d'une telle manière, que cet endroit se trouve habité et même gouverné par un Anglais. Ce gouverneur est le maître de vous perdre tous; mais, vous ayant donné quartier, il pourrait bien vous envoyer en Angleterre, pour être livrés à la justice, excepté Atkins, à qui j'ai ordre de dire, de sa part, de se préparer à la mort, car il doit être pendu demain matin. »

Cette fiction produisit tout l'effet imaginable : Atkins se jeta à genoux, afin de prier le capitaine d'intercéder pour lui auprès du gouverneur, et les autres le conjurèrent, au nom de Dieu, de faire en sorte qu'ils ne fussent pas envoyés en Angleterre.

Comme je m'étais mis dans l'esprit que le temps de ma délivrance allait venir, je me persuadai que tous ces matelots pourraient être aisément amenés à s'employer de bonne loi

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pour reprendre le navire. Pour les tromper davantage, je m'éloignai d'eux, afin de ne pas leur faire voir quel personnage était gouverneur. J'ordonnai alors de m'appeler le capitaine, et là-dessus un de mes gens, qui était à quelque distance de moi, se mit à crier : « Capitaine, le gouverneur veut vous parler.

— Dites à Son Excellence, répondit d'abord le capitaine, que je vais à elle immédiatement. »

Les révoltés donnèrent dans le piège à merveille, et ne doutèrent pas un moment que le gouverneur ne fût près de là avec ses cinquante soldats.

Quand le capitaine fut venu, je lui communiquai le dessein que j'avais formé de nous emparer du navire. Il l'approuva fort et résolut de le mettre à exécution le lendemain. Pour nous y prendre d'une manière plus sûre, je crus qu'il fallait séparer nos prisonniers, et j'ordonnai au capitaine et à ses deux compagnons de saisir Atkins avec deux autres des plus criminels de la troupe, pour les mener dans la grotte, où se trouvaient les deux premiers.

Je fis partir le reste à ma maison de campagne; comme ils étaient garrottés et que leur sort dépendait de leur conduite, je pouvais être sûr qu'ils ne m'échapperaient pas. *

Le lendemain, je leur envoyai le capitaine pour tâcher d'approfondir leurs sentiments, et pour voir s'il serait prudent de les employer dans l'exécution de notre projet. Il leur parla de leur mauvaise conduite, et du triste sort où elle les avait réduits ; il leur répéta que, quoique le gouverneur leur eût donné quartier, ils ne laisseraient certainement pas d'être pendus si on les envoyait en Angleterre. « Cependant, ajouta-t-il, si vous voulez me promettre de m' aider fidèlement dans une entreprise aussi juste que celle de recouvrer mon navire, le gouverneur s'engagera solennellement à obtenir votre pardon. »

On peut juger quel effet une pareille proposition devait produire sur ces malheureux ■. Ils se mirent à genoux devant

le capitaine, et promirent formellement de lui rester fidèles jusqu'à la dernière goutte de leur sang, de le suivre partout où il voudrait les mener, le considérant toujours comme leur père, puisqu'ils lui seraient redevables de la vie. « Eh bien, dit le capitaine, je vais communiquer vos promesses au gou verneur, et je ferai tous mes efforts pour vous le rendre favorable. » 11 me vint rapporter leur réponse, en ajoutant qu'il ne doutait pas de leur sincérité.

Cependant, afin de ne rien négliger pour notre sûreté, je le priai de retourner, et de leur dire qu'il consentait à en choisir cinq d'entre eux pour les employer dans son entreprise, mais que le gouverneur garderait comme otages les deux autres, avec les trois prisonniers qu'il avait dans son château, et qu'il ferait pendre sur le bord de la mer ces cinq otages, si leurs camarades étaient assez perfides pour manquer à leurs serments.

Il y avait là un air de sévérité prouvant que le gouverneur ne plaisantait pas. Les cinq dont il s'agissait acceptèrent ce parti avec joie, et c'était autant l'intérêt des otages que du capitaine de les exhorter à faire leur devoir.

Voici quelles étaient nos forces : 1° le capitaine, son contre-maître et son passager; 2° deux prisonniers faits dans la première rencontre, auxquels, à la recommandation du capitaine, j'avais donné la liberté et confié des armes; 3° les deux que j'avais tenus jusqu'alors garrottés dans ma maison de campagne, mais que je venais de relâcher à la prière du capitaine; les cinq libérés en dernier lieu. Ils étaient douze en tout, outre les cinq otages.

C'était là tout ce que le capitaine pouvait employer pour se rendre maître du navire; car Vendredi et moi nous ne pouvions abandonner l'île, où nous avions des prisonniers à surveiller et à pourvoir de vivres.

Quant aux cinq otages qui étaient dans la grotte, je trouvai bon de les tenir garrottés ; mais Vendredi avait ordre de leur apporter à manger deux fois par jour. J'employai les

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deux autres à porter les provisions à une certaine distance, où Vendredi devait les recevoir d'eux.

La première fois que je m'étais montré à ces derniers, j'étais avec le capitaine, qui leur dit que j'étais chargé par le gouverneur d'avoir l'œil sur leur conduite, et qu'il leur était défendu d'aller nulle part sans ma permission, sous peine d'être menés dans le château et mis aux fers.

Comme ils ne me connaissaient pas en qualité de gouverneur, je pouvais jouer un autre personnage devant eux, ce que je fis à merveille, en parlant toujours avec beaucoup d'ostentation du château, du gouverneur et de la garnison.

La seule chose qui restât encore à faire au capitaine pour exécuter son dessein, c'était de gréer les deux chaloupes et de les équiper. Dans l'une il mit son passager pour capitaine avec quatre hommes. Il monta lui-même dans l'autre avec son contre-maître et cinq autres matelots, et il conduisit parfaitement son entreprise.

Il était environ minuit quand il découvrit le navire, et, dès qu'il fut à portée de la voix, il ordonna à Jackson de crier, et de dire à l'équipage qu'ils amenaient la première chaloupe avec les matelots, mais qu'ils avaient été longtemps avant de les trouver. Jackson amusa les mutins de ces discours jusqu'à ce que le bateau fût sous le navire. Le capitaine et le contre-maître s'élancèrent les premiers à bord, avec leurs armes ; ils assommèrent à coups de crosse le second maître et le charpentier ; et, fidèlement secondés par les autres, déjà ils fermaient les écoutilles afin d'empêcher ceux d'en bas de venir sur le pont, lorsque les gens de la seconde chaloupe montèrent du côté de la proue, nettoyèrent tout le gaillard d'avant, et s'emparèrent de l'écoutille qui menait à la chambre du cuisinier, où ils firent trois prisonniers.

Ainsi maître du tillac, le capitaine commanda au contremaître de prendre trois hommes avec lui, et de forcer la chambre où était le nouveau commandant. Celui-ci s'était

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levé, et, assisté de trois matelots, avait pris ses armes à feu. Dès que le contre-maître eut ouvert la porte par le moyen d'un levier, ces quatre rebelles firent feu sur lui et sur ses compagnons sans en tuer un seul, mais ils en blessèrent deux légèrement, et cassèrent un bras au contre-maître, qui, quoique blessé, fit sauter la cervelle au nouveau capitaine d'un coup de pistolet. La balle lui entra dans la bouche, et sortit derrière l'oreille; ses compagnons, le voyant mort, prirent le parti de se rendre. Le combat finit là, et le capitaine reprit son navire, sans qu'il y eût plus de sang répandu. Il m'instruisit immédiatement du succès de son entreprise, en faisant tirer sept coups de canon, signal dont nous étions convenus ensemble. Ma joie en les entendant fut extrême; je m'étais tenu sur le rivage depuis le départ des chaloupes jusqu'à deux heures du matin.

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