‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 18 sur 34 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Je quitte mon île. — J'arrive en Angleterre. — De là je passe en Portugal, où je retrouve le vieux capitaine portugais mon ami. — Mon immense fortune. — Je me décide à repartir pour l'Angleterre. -

Dès que je fus sûr de cette nouvelle, je me mis au lit; et, comme la journée avait été très-fatigante, je m'endormis profondément et ne me réveillai qu'en entendant un nouveau coup de canon. J'étais à peine levé pour en apprendre la cause, qu'on me salua de mon titre de gouverneur. Je reconnus aussitôt la voix du capitaine, et je montai sur mon rocher; bientôt le brave marin me serra dans ses bras de la manière la plus affectueuse, et, tendant la main vers la mer : « Mon cher ami, me dit-il, mon cher libérateur, voilà votre bâtiment ; il vous appartient ainsi que nous et tout ce que nous possédons. »

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Je tournai les yeux dans la direction indiquée, et je vis effectivement le navire à l'ancre à un petit quart de lieue du rivage : le capitaine avait fait voile après avoir exécuté son entreprise, et, comme le temps était beau, il était arrivé facilement jusqu'à l'embouchure de ma petite baie.

Je considérai alors ma délivrance comme assurée. Un bon bâtiment m'attendait pour me conduire où je le jugerais à propos. Mais j'étais tellement impressionné par un bonheur si inespéré, que longtemps il me fut impossible de prononcer une parole, et je me serais évanoui, si les embrassements du capitaine ne m'eussent soutenu.

Voyant mon état, il me fit prendre un verre d'un cordial qu'il avait apporté exprès pour moi ; après avoir bu, je revins à moi peu à peu, et repris enfin la parole.

Je l'embrassai alors à mon tour et lui dis que je le regardais comme un envoyé du ciel, et que je trouvais dans tout le cours de notre aventure un enchaînement merveilleux propre à démontrer avec évidence que l'univers est gouverné par une providence qui procure les ressources les plus inespérées, dans les coins les plus reculés du monde, aux malheureux qu'elle veut honorer des marques de sa bonté infinie.

Après des félicitations mutuelles, le capitaine me dit qu'il avait apporté quelque peu de rafraîchissements, tels qu'un navire en pouvait fournir, et surtout un navire qui venait d'être pillé par des mutins. Là-dessus, il cria aux gens de sa chaloupe de mettre à terre les présents destinés au gouverneur. En vérité, c'était un beau présent pour monsieur le gouverneur.

Ce présent consistait en un petit cabaret renfermant des bouteilles de liqueurs, six bouteilles de vin de Madère, chacune de deux pintes au moins; deux livres d'excellent tabac; deux grandes pièces de bœuf, six pièces de cochon; un sac de pois, et environ cent livres de biscuit. Il me donna en outre une boîte de sucre et une autre remplie de muscades ; deux bouteilles de jus de limon, et un grand nombre d'autres

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choses utiles et agréables. Mais ce qui me fit infiniment plus de plaisir, c'étaient six chemises toutes neuves, autant de cravates fort bonnes, deux paires de gants, une paire de souliers, une paire de bas, un chapeau et un habit complet tiré de sa propre garde-robe, et quil n'avait guère porté. En un mot, je reçus ce qu'il me fallait pour m'équiper des pieds à la tête. On s'imaginera sans peine quel air je devais avoir dans ces habits, et quelle incommodité ils me causèrent la première fois que je les mis, après m'en être passé pendant un si grand nombre d'années.

Je fis porter tous ces présents dans ma demeure, et je délibérai avec le capitaine sur ce que nous devions faire de nos prisonniers : la chose en valait la peine, surtout à l'égard des deux chefs des mutins, dont nous connaissions la méchanceté incorrigible. Le capitaine m'assura que les bienfaits étaient aussi peu capables de les réduire que les punitions, et que, s'il s'en chargeait, ce ne serait que pour les conduire, les fers aux pieds, en Angleterre ou à la première colonie anglaise, afin de les mettre entre les mains de la justice. Comme je savais le capitaine assez humain pour ne prendre ce parti qu'à regret, je lui dis que j'avais un moyen d'amener ces deux scélérats à lui demander comme une grâce la permission de demeurer dans l'île; il se rangea volontiers à mon avis.

J'envoyai alors Vendredi et deux des otages que je venais de mettre en liberté, parce que leurs compagnons avaient fait leur devoir; je les envoyai, dis-je, à la grotte chercher les cinq matelots garrottés, avec ordre de les conduire à ma maison de campagne, où on les garderait jusqu'à mon arrivée.

J'y vins peu de temps après, paré de mon habit neuf, en compagnie de mon capitaine, et c'est alors qu'on me traita de gouverneur ouvertement.

Je me fis d'abord amener les prisonniers, et je leur dis avec un air de sévérité que j'étais parfaitement instruit de

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leur conspiration contre le capitaine, et des mesures qu'ils avaient concertées ensemble pour commettre des pirateries avec le navire dont ils s'étaient emparés ; mais que le navire venait d'être recouvré par mon intervention, et qu'ils verraient bientôt leur prétendu capitaine pendu à la grande vergue, comme le méritait sa trahison; que, quant à eux, je voudrais savoir quelles raisons ils avaient à m'alléguer pour m'empêcher de les punir, comme j'étais en droit de le Caire, en qualité de pirates pris en flagrant délit.

Un d'eux me répondit qu'ils n'avaient rien à objecter en leur faveur, sinon que le capitaine leur avait promis la vie, et qu'ils demandaient grâce. Je leur repartis que je ne savais trop quelle grâce leur faire, puisque j'allais quitter l'île et m'embarquer pour l'Angleterre ; et que le capitaine ne pouvait les emmener que garrottés pour les livrer à la justice comme mutins et comme pirates, ce qui les conduirait tout droit à la potence; qu'ainsi le meilleur parti pour eux était de rester dans l'île, que j'avais permission d'abandonner avec tous mes gens, et que j'étais assez porté à leur pardonner s'ils voulaient se contenter de cette résidence.

Ils parurent recevoir ma proposition avec reconnaissance, en me disant qu'ils préféraient infiniment ce séjour à la destinée qui les attendait en Angleterre. Mais le capitaine fit semblant de ne la point approuver, et de ne pas oser y consentir : alors j'affectai de mi dire d'un air mécontent qu'ils étaient mes prisonniers et non les siens; que, leur ayant offert leur grâce, je n'étais pas homme à leur manquer de parole, et que, malgré lui, je les remettrais en liberté comme je les avais trouvés.

C'est ce que je fis, et, leur ayant ôté les liens, je leur dis de gagner les bois, et leur promis de leur laisser des armes à feu, des munitions, et les instructions nécessaires pour vivre à leur aise s'ils voulaient les suivre. Ensuite je communiquai au capitaine mon dessein de rester encore cette nuit dans l'île, afin de préparer tout pour mon voyage, et je

le priai de regagner le navire pour y tenir tout en ordre, et d'envoyer le lendemain sa chaloupe. Je l'avertis aussi de ne pas manquer de faire pendre à la vergue le nouveeu capitaine qui avait été tué, afin que nos prisonniers pussent l'y voir.

Dès que le capitaine fut parti, je les amenai à mon habitation, et j'entrai dans une conversation très-sérieuse touchant leur situation. Je les louai du parti qu'ils avaient pris, puisque le capitaine, s'il les avait amenés abord du navire, les aurait fait certainement pendre comme leur chef, que je leur montrai attaché à la grande vergue.

Quand je les vis déterminés à rester dans l'île, je leur donnai les détails nécessaires sur la manière de faire du pain, d'ensemencer les terres et de sécher les raisins; en un mot, je les instruisis de tout ce qui pouvait rendre leur vie agréable et commode. Je leur parlai encore des seize Espagnols qui devaient venir, et pour lesquels je leur remis une lettre, en leur faisant promettre de vivre avec eux en bonne amitié.

Je leur laissai mes armes, savoir : mes mousquets, trois fusils de chasse et trois sabres, de plus un baril et demi de poudre. Je leur enseignai aussi la manière d'élever les chèvres, de les traire, de les engraisser, et de faire du beurre et du fromage. Je leur promis d'obtenir du capitaine une plus grande provision de poudre et quelques graines potagères, dont j'aurais été ravi d'être possesseur moi-même quand j'étais dans leur position. Ils reçurent encore un sac plein de pois que le capitaine m'avait donné, et je leur expliquai jusqu'à quel point ces pois se multiplieraient s'ils avaient soin de les semer.

Le jour d'après, je les quittai, et je m'embarquai ; mais nous ne pûmes faire voile ce jour-là ni la nuit suivante. Il était environ cinq heures du matin quand nous vîmes deux des exilés que nous avions laissés dans l'île venant à la nage, et priant au nom de Dieu qu'on les reçût à bord, quand ils

devraient être pendus un quart d'heure après, car certainement les trois autres scélérats les massacreraient s'ils restaient parmi eux.

Le capitaine hésita à les recevoir, sous prétexte qu'il n'en avait pas le pouvoir sans moi; mais il se laissa gagner à la fin par les belles promesses qu' ils lui firent de se bien conduire, et effectivement ils devinrent de fort braves garçons.

Quelque temps après, la chaloupe fut envoyée à terre avec les provisions que le capitaine avait promises aux exilés, et auxquelles il ajouta à ma demande leurs coffres et leurs habits, qu'ils reçurent avec beaucoup de gratitude.

En disant adieu à mon île, je pris avec moi mon grand bonnet de peau de chèvre, mon parasol et mon perroquet; je n'oubliai pas non plus l'argent dont j'ai fait mention; il était resté enfoui si longtemps, qu'une sorte de rouille le couvrait ; je n'y laissai pas non plus la petite somme que j'avais tirée du bâtiment espagnol naufragé.

C'est ainsi que j'abandonnai mon île, le 19 décembre de l'an 1686, selon le calcul du navire, après un séjour de vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours, délivré de ce triste exil le même jour que je m'étais échappé autrefois de la captivité des Maures de Salé. Mon voyage fut heureux; j'arrivai en Angleterre le 11 juin de l'an 1687, après une absence de trente-cinq ans.

Je me trouvai aussi étranger dans mon pays natal que si jamais je n'y eusse mis les pieds. Ma fidèle gouvernante, k qui j'avais confié mon petit trésor, vivait encore; mais elle avait éprouvé de grands malheurs, et elle était devenue veuve pour la seconde fois. Je la soulageai beaucoup, à propos de ses inquiétudes sur ce dont elle m'était redevable, en lui promettant que je ne l'inquiéterais jamais à ce sujet. Loin de là, pour la récompenser de sa fidélité dans l'administration de mes affaires, je lui fis autant de bien que ma situation pouvait me le permettre.

J'allai ensuite dans la province d'York ; mais mon père

et ma mère étaient morts, et ma famille éteinte, excepté deux sœurs et deux enfants d'un de mes frères. Comme depuis longtemps je passais pour défunt, on m'avait oublié dans le partage des biens, de manière que ma seule ressource était mon petit trésor, qui ne suffisait pas pour me procurer un établissement.

A la vérité, je reçus un bienfait auquel je ne m'attendais guère. Le capitaine si heureusement sauvé par moi avec son navire et sa cargaison ayant informé les propriétaires de ma conduite à cet égard, ceux-ci me firent venir, m'honorèrent d'un compliment fort gracieux et d'un présent d'à peu près deux cents livres sterling.

Cependant, en réfléchissant sur les différentes circonstances de ma vie, et sur le peu de moyens que j'avais de m'établir, je résolus de m'en aller à Lisbonne, pour voir si je ne pourrais pas y obtenir des renseignements sur l'état de ma plantation dans le Brésil, et savoir ce qu'était devenu mon associé, qui, sans doute, devait me croire mort.

Dans cette vue, je m'embarquai pour Lisbonne, et j'y arrivai au mois de septembre suivant avec Vendredi, qui m'accompagnait dans toutes mes courses, et qui me donnait de plus en plus des marques de son attachement et de sa probité.

Arrivé dans cette ville, je trouvai, après bien des recherches, le vieux capitaine qui m'avait reçu dans son navire, en pleine mer, quand je me sauvais des côtes de Barbarie.

Devenu fort vieux, il avait abandonné son état, donnant sa place à son fils, qui, dès sa première jeunesse, l'avait accompagné dans ses voyages et qui continuait pour lui son négoce du Brésil. Nous nous reconnûmes l'un l'autre, non sans peine. Je m'informai de ma plantation et de mon associé.

Le bon capitaine me dit que, depuis neuf ans, il n'avait point été au Brésil, qu'il pouvait m'assurer néanmoins qu'à son dernier voyage mon associé vivait encore, mais que ceux

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que j'avais chargés de veiller avec lui à Y administration de mes affaires étaient morts; qu'il croyait pourtant que je pourrais avoir des renseignements fort justes sur mes affaires, car, la nouvelle de ma mort s'étant répandue partout, mes agents avaient donné le compte de revenus de ma portion au procureur fiscal; celui-ci se l'était appropriée, en cas que je ne revinsse jamais pour la réclamer; il en avait assigné un tiers au roi, et deux, tiers au monastère de Saint- Augustin, pour être employés au soulagement des pauvres et à la conversion des Indiens; cependant il ajouta que, si mon bien était reclamé par moi-même ou par mon fondé de pouvoir, il ne manquerait pas d'être remis à son propriétaire, excepté seulement les revenus réellement employés pour des usages charitables.

Il m'assura que l'intendant des revenus du roi, et l'économe du monastère, avaient eu grand soin de tirer de mon associé, tous les ans, un compte fidèle du revenu total, dont ils recevaient toujours la juste moitié.

Je lui demandai s'il croyait que ma plantation se fut assez accrue pour valoir la peine d'y regarder, et si je ne trouverais point de difficulté à me remettre en possession de la moitié.

Il ne put me dire exactement jusqu'à quel point ma plantation s'était augmentée; mais il savait que mon associé était devenu extrêmement riche par la jouissance de sa moitié, et que le tiers de ma portion, donné au roi, et ensuite à quelque autre monastère, allait au delà de deux cents moïdores; qu'au reste, je serais sans aucun doute remis en possession de mon bien; que mon associé, vivant encore, pouvait certifier mes droits, et que mon nom se trouvait placé sur la liste des possesseurs de plantations dans ce pays. Il m'assura de plus que les successeurs de mes agents, fort honnêtes et très à leur aise, pouvaient rn aider à rentrer dans la possession de mes terres, et devaient encore avoir en main, pour mon compte, une bonne somme amassée du

revenu de ma plantation pendant que leurs pères en avaient soin et avant que, par suite de mon absence, le roi et le monastère se fussent approprié ledit tiers ; ce qui était arrivé il y avait une douzaine d'années.

Ceci m'attrista, et je demandai à mon vieil ami comment mes agents avaient osé disposer ainsi de mes biens, puisqu'ils savaient que j'avais fait un testament en sa faveur, où je l'instituais mon héritier universel.

Il me dit que rien n'était plus vrai, mais que, n'ayant point de preuve de ma mort, il n'avait .pu agir en qualité d'exécuteur testamentaire, et que d'ailleurs il n'avait pas trouvé à propos de se mêler d'une affaire si difficile. Cependant il avait fait enregistrer ce testament et constater ses droits. S'il avait pu donner quelque assurance de ma mort ou de ma vie, agissant pour moi par procuration, il se serait emparé de la fabrique de sucre et aurait transmis ses pouvoirs à son fils.

« Mais, ajouta le bon vieillard, j'ai une autre nouvelle à vous donner qui ne vous sera peut-être pas si agréable, c'est que, tout le monde vous croyant mort, votre associé et vos agents m'ont offert de s'accommoder avec moi au sujet des revenus des sept ou huit premières années, que j'ai effectivement reçus. Cependant, continua-t-il, ces revenus n'ont pas été grand' chose alors, à cause des dépenses qu'il a fallu faire pour augmenter la plantation, bâtir la fabrique et acheter des esclaves. Je vous rendrai néanmoins un compte fidèle de tout ce que j'ai reçu, et de son emploi. »

Cet honnête homme se mit alors à se plaindre des désastres qui l'avaient obligé à se servir de mon argent pour acquérir quelque intérêt dans un autre navire.

« Cependant, mon cher ami, continua-t-il, vous ne manquerez pas de ressources pour vos besoins du moment, et vous serez pleinement satisfait dès que mon fils sera de retour. »

Là-dessus il tira un vieux sac de cuir et me donna cent

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soixante moïdores, avec le titre qu'il avait par écrit de son droit dans le chargement du navire conduit par son fils au Brésil, et où il avait un quart de la cargaison et son fils un autre. 11 me remit tous ses papiers pour ma sûreté.

J'étais extrêmement touché de la probité du pauvre vieillard, et, me ressouvenant de tout ce qu'il avait fait pour moi, en me prenant à bord de son navire, et des marques de sa générosité, dont je venais de recevoir encore des preuves nouvelles, j'avais de la peine à retenir mes larmes. Je lui demandai donc d'abord s'il était dans une situation à se passer de la somme qu'il me rendait, et si ce remboursement ne le gênait pas ; il me répondit qu'en effet il en serait un peu gêné, mais que dans le fond c'était mon argent, et que peutêtre j'en avais plus grand besoin que lui. . Tout ce que me disait cet honnête homme était si plein de bonté et de délicatesse, que je ne pouvais m' empêcher de m' attendrir. Je pris cent moïdores, et je lui en fis ma quittance, en lui rendant le reste et en l'assurant que si jamais je rentrais en possession de mon bien je lui rendrais le tout, comme je le fis aussi dans la suite ; mais je refusai absolument les titres de propriété de son quart et de celui de son fils dans le navire.

Lorsqu'il me vit décidé à aller moi-même au Brésil, il ne me désapprouva pas; mais il me dit qu'il y avait d'autres moyens pour faire valoir mes droits, et, comme il se trouvait dans la rivière de Lisbonne des bâtiments prêts à partir pour le Brésil, il fit inscrire mon nom dans un registre public, avec une déposition de sa part, dans laquelle il déclarait, sous serment, que je vivais et que j'étais le fondateur de la plantation dont il s'agissait.

Il me conseilla d'envoyer cette déposition, faite dans les formes voulues, avec une procuration, à un marchand de sa connaissance au Brésil, et de rester avec lui jusqu'à ce qu'on m'eût rendu compte de l'état de mes affaires.

Ces mesures réussirent au delà de mes espérances, car,

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en sept mois de temps, il me vint de la part des héritiers de mes agents un grand paquet qui contenait les papiers suivants :

1° Un compte courant du produit de ma plantation pendant six ans, depuis que leurs pères avaient fait leur balance avec le capitaine. Par ledit compte, il me revenait une somme de onze cent soixante-quatorze moïdores.

2° Un autre compte des dernières années, avant que le gouvernement se fût saisi de l'administration de mes biens, comme appartenant à une personne qui, n'ayant pas reparu, pouvait être considérée comme morte civilement. Le revenu de ma plantation s'était alors considérablement accru; il me revenait, selon la balance de ce compte, la somme de trois mille deux cent quarante et un moïdores:

5° Un compte du prieur du monastère qui avait joui de mon revenu pendant plus de quatorze ans, et qui, n'étant pas obligé de me restituer ce dont il avait disposé en faveur de l'hôpital, déclara avec beaucoup de probité avoir encore entre les mains huit cent soixante-douze moïdores, qu'il était prêt à me rendre. Mais, pour le tiers que le roi s'était approprié, je n'en tirai rien du tout.

Ce paquet contenait de plus une lettre par laquelle mon associé se réjouissait de me voir vivant, et où il me donnait encore le détail de l'accroissement de ma plantation, de ses revenus annuels, du nombre d'acres de terre qui y étaient employés. Il me priait en même temps, dune manière fort affectueuse, de venir moi-même prendre possession de mes biens, ou du moins de l'informer à qui je souhaitais qu'il les remît.

Cette lettre finissait par des protestations touchantes d'amitié de lui et de toute sa famille, et était accompagnée d'un beau présent consistant en six magnifiques peaux de léopards qu'il avait reçues apparemment d'Afrique par quelqu'un de ses bâtiments, dont le voyage avait été plus heureux que le mien; en six caisses d'excellentes confitures, et en une cen-

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taine de pièces d'or non monnayées, un peu plus petites que des moïdores.

Je reçus dans le même temps, de la part des héritiers de mes agents, douze cents caisses de sucre, huit cents rouleaux de tabac, et le reste de ce qui me revenait en or.

Comment exprimer les différentes pensées qui m'agitèrent en me voyant environné de tant de biens? J'étais tout d'un coup maître de cinq mille livres sterling en argent, et d'une propriété dans le Brésil de plus de mille livres sterling de revenu, propriété aussi sûre, aussi inviolable que si elle eût été en Angleterre. En un mot, j'avais un bonheur tel, que je ne pouvais guère le concevoir moi-même, et je ne savais trop comment me conduire pour en jouir à mon aise.

La première chose à laquelle je songeai fut de récompenser mon bienfaiteur le capitaine portugais, qui m'avait donné tant de marques de charité dans mes malheurs et tant de preuves de probité dans ma bonne fortune.

Je lui montrai tout ce que je venais de recevoir, en l'assurant qu'après la providence divine je le considérais comme la source de toute ma richesse, et que j'étais charmé de pouvoir le récompenser au centuple de toutes ses bontés pour moi. Je commençai d'abord par lui rendre les cent moïdores qu'il m'avait remis, et, ayant mandé un notaire, je fis délivrer au brave capitaine un acquit des quatre cent soixantedix moïdores qu'il avait reconnu me devoir; ensuite je lui donnai une procuration pour le constituer receveur des revenus annuels de ma plantation, avec un ordre à mon associé de les lui envoyer par les convois ordinaires. Je m'engageai encore à servir, après sa mort, une rente annuelle de cent moïdores à son fils. C'est ainsi que je trouvai juste de témoigner à ce bon vieillard ma gratitude pour tous les services qu'il m'avait rendus.

11 me restait encore à délibérer sur ce que je ferais du bien dont la Providence m'avait rendu possesseur ; plusieurs mois s'écoulèrent avant que je prisse une résolution à cet

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égard, et pendant ce temps, après avoir satisfait pleinement aux obligations que j'avais au vieux capitaine portugais, je pensais aussi à témoigner ma reconnaissance à la pauvre veuve dont le mari était mon premier bienfaiteur, et qui, elle-même, avait été ma fidèle gouvernante et la sage directrice de mes affaires. Dans ce dessein, j'allai trouver un marchand de Lisbonne, à qui je donnai ordre d'écrire à son correspondant de Londres de chercher cette vénérable femme, pour lui remettre de ma part cent livres sterling, et pour l'assurer que, pendant ma vie, elle ne manquerait jamais de rien. En même temps j'envoyai cent livres sterling à chacune de mes sœurs, qui habitaient la campagne ; sans être pauvres, elles avaient cependant assez de peine à vivre, l'une étant veuve et l'autre ayant un mari dépensier. Malheureusement, parmi tous mes parents et toutes mes connaissances, je ne trouvai personne à qui je pusse confier le gros de mes affaires, de manière à être tranquille avant de partir pour le Brésil, ce qui me donnait bien de l'inquiétude.

Je me déterminai donc à retourner en Angleterre avec mon argent, dans l'espérance d'y trouver une personne digne de toute ma confiance; et j'exécutai ce dessein peu de temps après.

Avant de partir, la flotte du Brésil étant prête à faire voile, je donnai des réponses convenables aux lettres obligeantes que j'avais reçues de ce pays. J'écrivis au prieur une lettre pleine de reconnaissance, pour le remercier de sa noble conduite envers moi, et pour lui faire présent des huit cent soixante-dix moïdores qu'il avait encore entre les mains, avec prière d'en donner cinq cents au monastère, et d'en distribuer trois cent soixante-dix aux pauvres, selon qu'il le trouverait bon.

J'écrivis une lettre semblable à mes agents, sans l'accompagner d'aucun présent, sachant bien qu'ils étaient au-dessus de ma libéralité. Je n'oubliai pas non plus de remercier mon

associé de ses soins pour l'accroissement de notre plantation, et de lui donner nies instructions sur la manière dont je souhaitais qu'il dirigeât mes affaires. Je le priai d'envoyer régulièrement les revenus de ma moitié au vieux capitaine, et je l'assurai que j'irais le voir; j'ajoutai à ces promesses un joli présent de quelques pièces d'étoffe de soie d'Italie, de deux pièces de drap d'Angleterre, de cinq pièces de serge noire et de quelques pièces de ruban de Flandre d'un assez grand prix.

Ayant mis ordre à mes affaires, vendu ma cargaison et converti toutes mes marchandises en argent, rien ne m'embarrassait plus que le choix de la route à prendre pour passer en Angleterre. J'étais fort accoutumé à la mer, et cependant je sentais une aversion extraordinaire pour m'y hasarder, et, quoique je fusse incapable d'en alléguer la moindre raison, cette aversion redoubla à ce point, que, mes bagages embarqués, je les fis remettre à terre jusqu'à deux ou trois fois.

J'avais essuyé assez de malheurs sur cet élément pour le craindre. Je fus bien inspiré dans cette circonstance, car les deux bâtiments sur lesquels, à différents temps, j'avais voulu m'embarquer furent très-malheureux dans leur voyage. L'un fut pris par les Algériens, et l'autre fit naufrage près de Torbay : à l'exception de trois personnes, tout l'équipage périt; par conséquent, j'aurais été également à plaindre en m' embarquant sur l'un ou sur l'autre.

Mon vieil ami, sachant l'embarras où je me trouvais par rapport à mon voyage, m'exhorta fort à ne point aller par mer; il me conseilla d'aller plutôt par terre jusqu'à la Corogne, et de gagner la Rochelle par le golfe de Biscaye, d'où il me serait aisé de continuer mon chemin par terre jusqu'à Paris et de passer de Calais à Douvres, ou bien de me rendre à Madrid, et de traverser toute la France par terre.

Mon aversion pour la mer me détermina donc à suivre ce dernier parti, qui me la faisait éviter partout, excepté dans le petit passage de Calais à Douvres. Je n'étais pas pressé, je

craignais peu la dépense, la route était agréable, et, pour que je ne m'ennuyasse pas, mon vieux capitaine me procura la compagnie d'un Anglais, fils d'un marchand de Lisbonne, qui me fit trouver deux autres compagnons de voyage de la même nation,, auxquels se joignirent deux Portugais; ces derniers devaient s'arrêter à Paris : nous étions donc six maîtres et cinq domestiques. Les deux marchands et les deux Portugais se contentaient de deux valets à eux quatre; pour moi, je trouvai bon de m'attacher un matelot anglais qui devait me tenir lieu de domestique pendant le voyage, parce que Vendredi n'était guère capable de me servir comme il fallait dans des pays dont il ne connaissait pas les usages.

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