CHAPITRE XVIII
Je traverse l'Espagne. — Combat entre Vendredi et un ours. — Mon arrivée en Angleterre. — Je prends sous ma tutelle mes deux neveux. — Mon mariage. — De ce mariage me naissent trois enfants : deux fils et une fille.
De cette manière nous quittâmes Lisbonne, bien montés et bien armés, formant une petite troupe assez imposante, qui me faisait l'honneur de m' appeler son capitaine, nonseulement à cause de mon âge, mais encore à cause de mes deux domestiques.
Quand nous fûmes à Madrid , nous résolûmes de nous y arrêter quelque temps pour voir la cour et tout ce qu'il y a de plus remarquable; mais, comme l'automne approchait, nous nous hâtâmes de sortir de ce pays, et nous abandonnâmes Madrid environ au milieu d'octobre. Arrivés sur les frontières de la Navarre, nous fûmes fort alarmés en apprenant qu'une si grande quantité de neige y était tombée du côté de la France, que plusieurs voyageurs avaient été obli-
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gés de retourner à Pampelune, après avoir tenté de passer les montagnes au milieu des plus grands hasards.
Arrivés à Pampelune, nous trouvâmes que cette nouvelle n'était que trop vraie, et nous y sentîmes un froid insupportable, surtout pour moi, qui étais accoutumé à vivre dans des climats si chauds, qu'à peine y peut-on souffrir des habits. J'y étais d'autant plus sensible, que dix jours auparavant nous avions traversé la Vieille-Castille dans un temps extrêmement chaud.
Le pauvre Vendredi était le plus malheureux de nous tous; car il voyait pour la première fois de sa vie des montagnes couvertes de neige, et il souffrait du froid, chose jusque-là inconnue pour lui.
La neige continuait toujours à tomber avec tant de violence, que les passages, jusqu'alors assez faciles, devinrent absolument impraticables. La neige, d'une hauteur prodigieuse et n'ayant point acquis de fermeté par une forte gelée, comme dans les pays septentrionaux, faisait courir le risque aux voyageurs d'y être enterrés tout vifs.
Nous nous arrêtâmes plusieurs jours à Pampelune; mais, l'hiver ne devant pas mettre nos affaires en meilleur état (c'était dans toute l'Europe l'hiver le plus cruel qu'il y eût eu de mémoire d'homme), je proposai à mes compagnons d'aller à Fontarabie, et de passer de là, par mer, à Bordeaux, ce qui n'était qu'un très-petit voyage.
Pendant que nous délibérions, nous vîmes entrer dans notre auberge quatre gentilshommes français. Ayant été arrêtés du côté de la France, comme nous du côté de l'Espagne, ils avaient eu le bonheur de trouver un guide qui, traversant le pays du côté du Languedoc, leur avait fait passer les montagnes par des chemins où il y avait peu de neige, et où, du moins, elle était assez durcie par le froid pour porter hommes et chevaux.
Nous fîmes chercher ce guide, qui nous promit de nous mener par le même chemin sans avoir rien à craindre de la
neige, mais à condition que nous serions assez bien armés pour nous défendre contre les bêtes féroces, et surtout contre les loups, qui, devenus enragés faute de nourriture, se faisaient voir par troupes au pied des montagnes. Nous lui dîmes que nous ne craignions rien de ces animaux, et nous nous déterminâmes à le suivre ; le même parti fut pris par douze cavaliers français avec leurs valets : ces voyageurs avaient été contraints de revenir sur leurs pas.
Nous sortîmes de Pampelune le 15 novembre; et nous fûmes d'abord bien surpris de voir notre guide, au lieu de nous mener en avant, nous faire rétrograder l'espace de vingt milles anglais, en parcourant le même chemin par lequel nous étions entrés à Madrid ; mais, après avoir passé deux rivières et traversé un climat fort chaud et fort agréable, où Ton ne découvrait pas la moindre neige, il tourna tout à coup du côté gauche et nous fit rentrer dans les montagnes par un autre chemin. Nous y aperçûmes des précipices dont la vue faisait frissonner ; mais il sut nous conduire par tant de traverses, qu'il nous fit passer les montagnes sans trop de dangers et sans être fort incommodés de la neige ; tout d'un coup il nous montra les agréables et fertiles provinces du Languedoc et de la Gascogne, toutes fleuries et chargées de verdure. Nous les voyions, il est vrai, mais à une grande distance de nous, et il fallait encore faire bien du chemin avant d'y entrer.
Nous fûmes pourtant bien tristes, un jour, en voyant tomber de la neige avec une telle abondance, qu'il nous lut d'abord impossible d'avancer; mais notre guide nous redonna du courage en nous assurant que toutes les difficultés de la route seraient bientôt surmontées. Nous trouvâmes effectivement que chaque jour nous descendions de plus en plus, et que nous avancions du côté du nord, ce qui nous donna une assez grande confiance en notre guide pour cou*tinuer hardiment notre voyage.
Nous avions encore à peu près deux heures de jouis quand,
nous hâtant vers notre gîte, nous vîmes sortir d'un chemin creux, à côté d'un bois épais, trois loups monstrueux, suivis d'un ours. Comme notre guide nous avait assez devancés pour être hors de notre vue, deux de ces loups se jetèrent sur lui, et, si nous eussions été éloignés d'un demi-mille, il aurait été certainement dévoré avant que nous fussions en état de lui donner du secours.. L'un de ces animaux s'attacha au cheval, et l'autre attaqua l'homme avec tant de fureur, qu'il n'eut ni le temps ni la présence d'esprit de se saisir de ses armes à feu : il se contenta de pousser des cris épouvantables. Comme Vendredi était le plus rapproché du guide, je lui dis de courir voir à toute bride ce que c'était. Dès qu'il découvrit de loin ce dont il s'agissait, il se mit à crier de toutes ses forces : « 0 maître 1 maître ! » mais il continua son chemin tout droit vers le pauvre guide, et, en garçon plein de courage, il appuya son pistolet contre la tête du loup qui s'était attaché à l'homme, et le fit tomber à terre roide mort.
C'était un grand bonheur pour le guide que Vendredi, accoutumé à voir toutes sortes de bêtes dans son pays, ne les craignît guère, ce qui l'avait rendu assez hardi pour tirer à bout portant, au lieu que l'un de nous, tirant de plus loin, aurait couru risque ou de manquer le loup, ou de tuer l'homme.
Aussitôt que le loup qui avait attaqué le cheval vit son camarade à terre, 'il abandonna sa proie et s'enfuit. Il s'était heureusement attaché à la tête du cheval, où ses dents, rencontrant les bossettes de la bride, n'avaient pu porter des coups bien dangereux. L'homme, au contraire, avait reçu deux morsures cruelles, l'une au bras et l'autre au-dessus du genou, et il était sur le point de tomber de son cheval au moment où Vendredi arriva à son secours.
Au bruit du coup de pistolet, nous doublâmes le pas alitant qu'un chemin extrêmement escarpé pouvait nous le permettre. Dès que nous eûmes dépassé les arbres qui se trou-
vaient devant nous, nous vîmes distinctement ce qui était arrivé, sans pourtant pouvoir distinguer quel animal venait de tuer Vendredi. Mais voici un autre combat bien plus surprenant; il se donna entre mon sauvage et Tours, et nous divertit beaucoup, quoique au commencement nous fussions fort alarmés.
Il est bon, pour l'intelligence de cette aventure, de la faire précéder d'une courte description du caractère de Tours. On sait que cet animal, pesant et grossier, est tout à fait incapable d'arpenter comme le loup, alerte et léger, mais il a deux qualités essentielles qui règlent généralement ses actions : il ne considère pas l'homme comme sa proie, à moins qu'une faim excessive ne le fasse sortir de son naturel, et il ne l'attaque que quand il en est attaqué le premier. Si vous le rencontrez dans un bois, et que vous ne vous mêliez pas de ses affaires, il ne se mêlera pas des vôtres ; mais ayez bien soin de le traiter avec beaucoup de politesse et de lui laisser le chemin libre, car c'est un cavalier fort pointilleux, qui ne se dérangerait pas, fût-ce pour un prince. S'il vous effraye, le meilleur parti que vous puissiez prendre, c'est de détourner les yeux et de continuer votre chemin ; car, si vous vouliez vous arrêter pour le regarder fixement, il pourrait bien s'en offenser. Si vous étiez assez hardi pour lui jeter quelque chose qui le touchât, ne fût-ce qu'une pierre grosse comme le doigt, soyez sûr qu'il le prendrait pour un affront sanglant et qu'il en tirerait immédiatement vengeance, car il est délicat sur le point d'honneur : c'est là sa première qualité. Il en a encore une autre aussi remarquable : c'est que, s'il se croit offensé, il ne vous quittera ni jour ni nuit jusqu'à ce qu'il en ait satisfaction, et que l'affront soit lavé dans votre sang.
Je reviens au combat dont j'ai promis la relation. A peine Vendredi eut-il aidé notre guide à descendre de cheval, que Tours sortit du bois, et je puis assurer qu'on n'en a jamais vu de plus monstrueux.
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Nous fûmes tous effrayés à son aspect, excepté Vendredi, qui, marquant dans toute sa contenance beaucoup de joie et de courage, s'écria :
« 0 maître, maître, vous me donner congé, moi lui toucher dans la main, moi vous faire bon rire.
— Que voulez-vous dire, grand fou? lui répondis-je : il vous mangera.
— Lui manger moi ! lui manger moi ! répondit-il : moi manger lui, vous tous rester là, moi vous donner bon rire. »
Aussitôt il saute de son cheval, ôte lestement ses bottes, chausse une paire d'escarpins qu'il avait dans sa poche, donne son cheval à garder à mon laquais, se saisit d'un fusil, et se met à courir comme le vent.
L'ours cependant se promenait au petit pas sans songer à malice, jusqu'à ce que Vendredi, s'en étant approché, commença à lier conversation avec lui, comme si l'animal était capable de le comprendre.
« Écoute donc, lui cria-t-il; moi te vouloir parler un peu. »
Nous le suivions à quelque distance. Nous étions déjà descendus des montagnes du côté de la Gascogne, et nous nous trouvions dans une vaste plaine, où pourtant il y avait çà et là une assez grande quantité d'arbres.
Vendredi, étant pour ainsi dire sur les pas de l'ours, ramasse une grosse pierre, la jette à cet affreux animal, et l'attrape justement à la tête, sans néanmoins lui faire plus de mal que si le caillou avait donné contre une muraille. Mon drôle n'avait d'autre but que d'attirer l'ours à lui et de nous donner bon rire, selon sa manière de s'exprimer; l'ours, suivant sa louable coutume, courut droit à lui, et d'un pas si terrible, que, pour le suivre, il aurait fallu mettre un cheval à un bon trot. Il n'avait garde cependant d'attraper Vendredi, que je vis, à mon grand étonnement, prendre sa course de notre côté, comme s'il avait besoin de notre secours, et nous nous apprêtâmes à faire feu sur la bête tous
en même temps pour le délivrer de ses griffes; j'étais dans une grande eolère de ce qu'il avait attiré sur nous Tours, qui ne songeait qu'à aller droit son chemin.
« Cela s'appelle-t-il nous faire rire? lui dis-je; viens vite, et prends ton cheval, afin que nous puissions tuer ce diable d'animal que tu as mis à notre poursuite.
— Point, point, répondit-il tout en courant, non tirer, vous point remuer, vous avoir grand rire. »
Il courait deux l'ois plus vite que l'ours ; il y avait encore un assez grand espace entre eux, lorsqu'il tourne tout d'un coup de notre côté, où il voyait un grand chêne très-propre à l'exécution de son projet; puis, nous faisant signe de le suivre/il met bas son fusil à quelque distance de l'arbre, et il y grimpe avec une agilité étonnante.
Nous suivions cependant à quelque distance l'ours irrité, qui prenait le même chemin. Arrivé près de l'arbre, il s'arrête auprès du fusil, le flaire, et, le laissant là, il se met à grimper contre le tronc de l'arbre, à la manière des chats, quoiqu'il fût d'une grosseur et d'une pesanteur extraordinaires.
J'étais surpris de la folie de mon valet, et jusque-là je ne voyais pas le moindre sujet de rire dans tout ceci. L'ours avait déjà gagné les branches de l'arbre, et il avait fait la moitié du chemin pour arriver jusqu'à Vendredi, qui s'était mis sur l'extrémité d'une grosse branche. Dès que l'animal eut posé les pattes à F endroit où la branche devenait plus faible, Vendredi nous cria qu'il allait apprendre à l'ours à danser, et il se mit à sauter sur la branche et à la remuer de toutes ses forces ; il fit ainsi chanceler l'ours, qui regardait déjà en arrière pour voir de quelle manière il se tirerait de là, ce qui nous fit rire effectivement de tout notre cœur. Mais le tour n'était pas encore joué jusqu'au bout. Quand Vendredi vit l'animal s'arrêter, il lui parla de nouveau, comme s'il eût été sûr [de lui faire entendre son mauvais anglais :
« Quoi ï lui dit-il, toi ne pas venir plus loin? toi prié encore un peu venir. »
En même temps il cesse de remuer la branche, et Fours, comme s'il était sensible à son invitation, avança effectivement quelque peu ; et, aussi souvent qu'il plaisait à mon drôle de remuer la branche, Tours trouvait à propos de s'arrêter court.
Je crus alors qu'il était temps de lui casser la tête ; en conséquence, je criai à Vendredi de se tenir en repos ; mais il me pria de n'en rien faire et de lui permettre de le tuer lui-même quand il le voudrait.
Pour abréger l'histoire, mon sauvage dansait si souvent sur la branche, et Tours, en s'arrêtant, se mettait dans une posture si grotesque, que nous nous pâmions de rire. Nous ne comprenions rien au dessein de Vendredi ; nous avions cru d'abord qu'en remuant la branche il avait envie de culbuter cette lourde bête du haut en bas ; mais elle était trop fine pour s'y laisser attraper, et elle se cramponnait d'une telle force à la branche avec ses quatre griffes, qu'il était impossible de la faire tomber, et nous avions de la peine à comprendre par quelle plaisanterie finirait l'aventure.
Vendredi nous tira bientôt d'inquiétude, car, voyant que Tours n'avait pas envie d'approcher davantage :
« Bon, bon, lui dit-il, toi ne pas venir plus à moi ; moi venir à toi. » Là-dessus il recule jusqu'à l'extrémité de la branche, et, s'y pendant par les mains, il la fait plier assez pour se laisser tomber à terre.
L'ours, voyant son ennemi décamper, prend la résolution de le rejoindre; il se met à marcher à reculons sur la branche, mais avec beaucoup de lenteur et de précaution, ne faisant jamais un pas sans regarder en arrière. Quand il fut arrivé au tronc, il en descendit avec la même circonspection, toujours à reculons, et ne remuant pas un pied qu'il ne sentît l'autre bien fermement attaché à Técorce. Il allait justement appuyer une de ses jambes sur la terre, quand
Vendredi s'avança sur lui, et, lui mettant le bout du fusil dans l'oreille, le fit tomber roide mort.
Après cette expédition, mon sauvage s'arrêta pendant quelques moments d'un air grave pour voir si nous ne riions pas ; et, voyant qu'effectivement il nous avait extrêmement divertis, il fit un grand éclat de rire lui-même, en disant que c'était ainsi qu'on tuait les ours dans son pays.
« Comment, lui répondis-je, pouvez-vous les tuer de cette manière? vous n'avez point de fusils.
— Oui, repartit-il, point de fusils, mais nous tirer beaucoup grands longs flèches. »
Il avait tenu parole, et cette comédie nous avait beaucoup amusés. Cependant j'en aurais ri de meilleur cœur si je ne me fusse pas trouvé dans un lieu sauvage, où les hurlements des loups me donnaient beaucoup d'inquiétude. Le bruit qu'ils faisaient était épouvantable, et je ne me souviens d'en avoir entendu un pareil qu'une seule fois sur le rivage d'Afrique.
Si ce bruit affreux et l'approche de la nuit ne nous avaient tirés de là, nous aurions suivi le conseil de Vendredi, en écorchant la bête, dont la peau valait bien la peine d'être conservée ; mais nous avions encore trois lieues à faire avant d'arriver au gîte, et notre guide nous pressait de hâter notre voyage.
La terre était couverte de neige, quoiqu'à une moindre épaisseur que sur les montagnes, et par conséquent il y avait moins de danger. Mais, en revanche, les loups, excités par la faim, étaient descendus par bandes entières dans les plaines et dans les forêts, et avaient fait des ravages affreux dans plusieurs villages, où ils avaient tué une grande quantité de bétail et dévoré même des hommes.
Nous apprîmes de notre guide qu'il nous restait encore à traverser un endroit fort redouté, et où nous ne manquerions pas de rencontrer des loups. C'était une petite plaine environnée de bois de tous côtés, et aboutissant à un défilé
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étroit par où il nous fallait passer absolument pour sortir des forêts et pour gagner le bourg où nous devions coucher cette nuit.
Nous entrâmes dans le premier bois une demi-heure après. Dans ce bois, nous ne rencontrâmes rien qui fût capable de nous effrayer, excepté dans une très-petite plaine d'environ un demi-quart de mille, où nous vîmes cinq grands loups traverser le chemin tous à la file les uns des autres, comme s'ils couraient après une proie assurée. Ils ne firent seulement pas semblant de nous apercevoir, et en moins de rien ils étaient hors de notre vue. Cependant notre guide nous pria de nous préparer à la défense, parce que apparemment ces loups seraient suivis d'une grande quantité d'autres.
Nous suivîmes son conseil, sans cesser de regarder de tous côtés ; mais nous n'en découvrîmes pas un seul dans tout le bois, long de plus dune demi-lieue. 11 n'en fut pas de même dans la plaine : le premier objet qui frappa notre vue fut un cheval tué par les loups, et sur le cadavre duquel ils étaient encore au nombre de quelques douzaines, occupés non-seulement à en dévorer la chair, mais à en ronger les os.
Nous ne jugeâmes point du tout à propos de troubler leur festin, et, de leur côté, ils ne songèrent pas à le quitter pour nous inquiéter dans notre voyage. Vendredi avait pourtant grande envie de leur lâcher quelques coups de fusil; mais je l'en empêchai, prévoyant que bientôt nous aurions bien des affaires sur les bras. Nous n'avions pas encore traversé la moitié de la plaine quand nous entendîmes à notre gauche des hurlements terribles : un moment après, nous vîmes une centaine de loups venir à nous par rangs et par files, comme s'ils avaient été mis en bataille par un officier expérimenté.
Je crus que le seul moyen de les bien recevoir était de nous ranger tous sur une même ligne, en nous tenant serrés, ce que nous fîmes. Je donnai ordre à mes gens de faire leur décharge de manière que la moitié tirât à la fois, et que l'autre gardât en réserve une seconde décharge; et si, mal-
gré tous ces efforts, les loups ne laissaient pas de pousser leur pointe, qu'ils ne s'amusassent pas à recharger leurs fusils, mais qu'ils missent promptement le pistolet à la main : nous en avions chacun une paire, ainsi nous étions en état de faire six décharges de suite. Mais nos armes ne nous furent point nécessaires, car, dès les premiers coups, les ennemis s'arrêtèrent tout court. Quatre furent tués et plusieurs autres blessés, qui en s' enfuyant laissaient sur la neige les traces de leur sang. Voyant que le reste ne s'en allait pas, je me souvins d'avoir entendu dire que les bêtes les plus féroces étaient effrayées à la voix, de l'homme ; conséquemment, j'ordonnai âmes compagnons de crier de toutes leurs forces. Je reconnus qu'on ne m'avait pas trompé, car, sans différer, les loups commencèrent leur retraite, et, après que j'eus fait faire une seconde décharge sur leur arrière-garde, ils s'enfuirent dans le bois.
Leur retraite nous donna le temps de recharger nos armes chemin faisant ; mais à peine eûmes-nous pris cette précaution, que nous entendîmes dans le même bois, du côté gauche, plus en avant que la première fois, des hurlements encore plus effrayants.
La nuit approchait, ce qui redoublait le péril de notre position, surtout quand nous vîmes paraître en même temps trois troupes de loups, l'une à gauche, l'autre derrière nous, et la troisième à notre front, de manière que nous en étions presque environnes. Néanmoins, comme ils ne se dirigeaient pas sur nous, nous jugeâmes à propos d'avancer toujours, de toute la vitesse de nos chevaux, qui n'était guère qu'un bon trot, à cause des mauvais chemins.
De cette manière, nous découvrîmes bientôt le défilé par lequel il fallait forcément passer, et qui était au bout de la plaine ; mais, étant sur le^point d'y entrer, nous fûmes surpris par la vue d'un nombre considérable de loups paraissant vouloir nous disputer le passage.
Nous entendîmes d'un autre côté un coup de fusil, et, au
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même instant, nous vîmes un cheval sellé et bridé sortir du bois et s'enfuir comme le vent, ayant à sa poursuite seize ou dix-sept loups dont il devait bientôt devenir la proie, car il lui était impossible de soutenir longtemps une course si rapide.
Ayant pénétré dans le bois par où le cheval en était sorti, nous aperçûmes les restes d'un autre cheval et de deux hommes dévorés par ces bêtes enragées ; l'un de ces hommes était sans nul doute celui qui avait tiré un coup de fusil, car nous en trouvâmes un déchargé à terre auprès de lui, et nous le vîmes lui-même tout défiguré, la tête et le haut de son corps ayant été déjà rongés.
Ce spectacle nous remplit d'horreur, et nous ne savions de quel côté nous diriger, quand ces abominables bêtes nous forcèrent à prendre une résolution, en avançant sur nous de tous côtés, au nombre de plus de trois cents.
Par bonheur, nous découvrîmes près du bois plusieurs grands arbres, abattus sans doute dans l'été pour servir à la charpente. Je plaçai ma petite troupe au milieu de ces arbres, après lui avoir ordonné de mettre pied à terre; je la disposai en forme de triangle devant le plus grand de ces arbres, qui pouvait nous servir de rempart.
Cette précaution nous fut très-utile, car ces loups acharnés nous chargèrent avec une fureur inexprimable et avec des hurlements capables de faire dresser les cheveux, cornu. e s'ils se jetaient sur une proie assurée; leur rage était surtout excitée par la vue des chevaux placés derrière nous. J'ordonnai à mes gens de tirer comme dans la première rencontre, et ils visèrent si bien, qu'ils tuèrent plusieurs loups à la première décharge ; mais il était nécessaire de les fusiller sans relâche, car ils venaient sur nous avec furie, ceux de derrière poussant les premiers.
Après notre seconde décharge, nous les vîmes s'arrêter un peu, et j'espérais déjà que nous en serions bientôt quittes, mais je me trompais. Nous fûmes encore obligés de faire feu deux fois de nos pistolets, et je crois que, dans ces qua-
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tre décharges, nous en tuâmes dix-sept ou dix-huit, et que nous en blessâmes plus du double.
J'aurais été très-fâché de laisser tirer notre dernier coup sans une absolue nécessité; j'appelai donc mon domestique anglais, Vendredi étant occupé à charger mon fusil et le sien, et je lui ordonnai de prendre un cornet de poudre et de faire une traînée sur l'arbre qui nous servait de rempart, et sur lequel les loups se jetaient à tout moment avec une rage épouvantable. Il m' obéit, et, dès que je vis nos ennemis montés sur l'arbre, j'eus précisément le temps de mettre le feu à la traînée, en brûlant dessus l'amorce d'un pistolet déchargé. Tous ceux qui se trouvaient sur l'arbre furent grillés par le feu; l'explosion en jeta sept ou huit parmi nous ; nous les dépêchâmes en moins de rien : les autres furent si effrayés de cette lumière subite, augmentée par l'obscurité de la nuit, qu'ils commencèrent à se retirer. Je fis faire sur eux une dernière décharge accompagnée d'un grand cri, ce qui acheva de les mettre entièrement en fuite. Ensuite nous nous jetâmes, l'épée à la main, sur une vingtaine d'estropiés, et les hurlements plaintifs de ceux que nous achevions contribuèrent à épouvanter les autres et à les faire regagner les bois.
Nous en avions tué au moins une soixantaine, et en plein jour nous en eussions abattu davantage. Le champ de bataille nous restait, mais nous avions encore une grande lieue à faire, et nous entendions de temps en temps un bruit affreux dans les bois.
Après avoir marché encore une heure dans dépareilles inquiétudes, nous arrivâmes enfin au bourg où nous devions passer la nuit. Nous trouvâmes tous les habitants sous les armes, parce que la veille un grand nombre de loups et quelques ours y étaient entrés et leur avaient donné une alarme qui les obligeait à se tenir continuellement en sentinelle, surtout pendant la nuit, afin de défendre leurs troupeaux et de se défendre eux-mêmes.
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Le lendemain, notre guide était fort mal : les membres où il avait été blessé étaient tellement enflés, qu'il ne put aller plus loin ; il nous fallut donc en prendre un autre pour nous conduire jusqu'à Toulouse. Là nous trouvâmes, au lieu de neige et de loups, un climat chaud et une campagne riante et fertile.
Quand nous racontâmes notre aventure, on nous dit que rien n'était plus ordinaire dans ces forêts au pied des montagnes, surtout quand il y avait de la neige ; on était fort surpris que nous eussions trouvé un guide assez hardi pour nous mener par cette route dans une saison si rigoureuse, et l'on nous assura que nous devions nous estimer heureux de n'avoir pas été dévorés.
Je ne dirai rien de mon voyage en France, puisque bien d'autres voyageurs ont parlé de ce pays infiniment mieux que je ne saurais le faire. J'allai de Toulouse à Calais par Paris, et j'arrivai à Douvres le 11 janvier, après avoir essuyé un froid presque insupportable.
Jetais parvenu alors au but de mes désirs : j'avais avec moi tout mon bien ; toutes mes lettres de change avaient été payées. Dans cette heureuse situation, ma respectable veuve me fut comme un conseiller privé; ses bontés pour moi étaient redoublées par la reconnaissance; aussi avais-je une si parfaite confiance en elle, que je croyais tous mes effets en sûreté entre ses mains ; et certes, pendant tout le temps que j'ai joui de son amitié, je me suis estimé heureux d'avoir trouvé une personne d'une probité si inaltérable.
J'avais renoncé au projet de me rendre au Brésil; j'étais décidé à rester dans ma patrie et à me défaire de ma plantation s'il y avait moyen. Dans cette intention, j'écrivis à mon vieil ami de Lisbonne ; il me répondit qu'il me procurerait aisément la vente ; qu'il allait l'offrir, en mon nom, aux deux héritiers de mes agents, qui, se trouvant sur les lieux, en connaissaient parfaitement la valeur. J'y consentis; l'affaire fut bientôt réglée : j'appris, par une lettre du capi-
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laine, l'acceptation de mon offre et que mes agents avaient envoyé à leur correspondant de Lisbonne trente-trois mille pièces de huit pour payer le prix convenu.
Je signai les conditions de la vente ; et mon vieil ami me fit tenir la valeur de trente-deux mille huit cents pièces de huit pour le prix de ma plantation, la laissant grevée d'une rente de cent moïdores par an, tant que vivrait le capitaine, et de cinquante pendant la vie de son fils.
C'est par là que je finis la première partie de l'histoire de ma vie. On y voit une grande variété d'aventures, et je doute fort que celle d'aucun autre homme en puisse fournir autant. Elle commence par des extravagances qui ne préparent le lecteur à rien d'heureux, et elle finit par un bonheur qu'aucun des événements précédents ne promettait.
Je pris sous ma tutelle mes deux neveux : l'aîné avait quelque bien, ce qui me détermina à le faire élever avec distinction. Pour l'autre, je le confiai à un capitaine de navire ; et le trouvant, après cinq années de voyages, sensé, courageux et entreprenant, je lui donnai le commandement d'un bâtiment.
Je me mariai d'une manière avantageuse, et je devins père de trois enfants, deux garçons et une fille ; je goûtai alors les douceurs de la vie de père de famille, dont je m'étais cru privé à jamais. Je reconnus, mieux que je n'avais encore pu le faire, combien mon vénérable père avait eu raison de me vanter les plaisirs purs d'une condition moyenne et les jouissances de la vie privée. Mais, comme il n'est pas de bonheur parfait sur la terre et que toute position agréable ne saurait durer, je perdis mon excellente femme. On verra bientôt comment, privé de cette douce compagnie, j'affrontai de nouvelles fatigues et de nouveaux dangers, pour satisfaire une fantaisie qui vint me surprendre au milieu d'un bonheur acheté par tant d'épreuves.