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CHAPITRE PREMIER

Désirs de voyage. — Conversation avec nia femme. — Achat d'une ferme dans le comté de Bedford. — Je deviens veuf. — Je pars pour mon île sur un navire commandé par mon neveu. — Le navire incendié. — Nous nous dirigeons vers les Indes orientales.

Après avoir lutté pendant trente-cinq ans contre une suite de malheurs dont les exemples sont fort rares, j'avais joui pendant sept années de tout ce que l'abondance et la tranquillité du corps et de l'esprit ont de plus agréable; j'étais déjà âgé ; et, grâce% une longue expérience, je savais que rien n'est plus propre à rendre l'homme heureux que la médiocrité. Vous pensez que, dans cette douce situation, ma passion pour les voyages et pour les aventures s'est évanouie avec le feu de la jeunesse, et qu'à soixante et un ans je me trouve exempt de tout désir de m'éloigner de mon pays?

Le motif ordinaire de ces voyages lointains ne devait plus avoir aucune influence sur moi : il ne s'agissait plus de faire fortune; j'étais dans une position telle, que cent mille livres ne pouvaient rien ajouter à mon bonheur; mon bien suffisait pour moi et mes héritiers, et s'augmentait de jour en jour: car, ma famille étant peu nombreuse, il m'eût fallu, pour dépenser mes revenus, mener un train au-dessus de ma condition, et m'embarrasser d'équipages, de domestiques, et d'autres ridicules magnificences dont j'avais à peine une idée

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et qui ne me tentaient point. Ainsi le seul parti qu'un homme sage aurait pris à ma place eût été de jouir paisiblement des bienfaits de la Providence.

Eh bien, ma passion des voyages ne m'avait pas quitté. C'était une véritable maladie; je désirais surtout revoir mon île, mes plantations : le souvenir de ma colonie ne me permettait pas un moment de repos et occupait mes pensées la nuit comme le jour.

Je vécus plusieurs années dans cette situation; pour moi, point de distraction qui n'eût quelque rapport avec mon bizarre penchant. Ma femme, voyant avec quelle obstination mes idées se portaient sur des projets si déraisonnables, me dit qu'apparemment ces mouvements irrésistibles venaient de la Providence, qui avait décidé mon retour dans cette île, et qu'elle voyait bien que ma tendresse pour elle et pour mes enfants était le seul obstacle à mon départ; que bien certainement, si elle venait à mourir, je prendrais ce parti sans balancer.

« Si telle est la volonté de Dieu, ajouta-t-elle, plutôt que de vous détourner de votre résolution, je suis prête à vous accompagner, quoique je trouve ce parti incompatible avec votre âge et avec votre fortune; mais je ne dois pas vous abandonner : si ce désir violent vous vient du ciel, vous ne sauriez y résister. »

Ces tendres paroles de ma femme dissipèrent un peu mes chimères, et me firent réfléchir d'une manière plus calme sur la nature de mon dessein.

Après avoir lutté longtemps contre mon imagination, j'en devins le maître : je réussis peu à peu à me tranquilliser; mais ce qui contribua le plus à ce retour sur moi-même fut de me créer de l'occupation et de chercher quelques affaires propres à me détacher entièrement de ces idées capricieuses ; je m'étais aperçu que ces pensées me recherchaient surtout quand j'étais oisif.

J'achetai une métairie dans le comté de Bedford, avec le

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dessein de m'y retirer ; la maison était jolie, et les terres d'alentour susceptibles de grandes améliorations. Rien ne me convenait mieux, puisque naturellement j'avais beaucoup de goût pour F agriculture et pour tous les soins qu'exige l'accroissement des revenus d'une terre. Cette maison de campagne était éloignée de la mer, ce qui me préservait de voir mes désirs ravivés par des relations avec les marins et par le récit de tout ce qui regardait les pays lointains. Je m'y établis moi et ma famille : j'achetai des charrues, des charrettes, des chevaux, des vaches, des brebis, et, me mettant à travailler avec application, je devins en six mois un véritable gentilhomme campagnard. Je m'appliquai à diriger mes laboureurs, à planter, à faire des enclos, et je menai la vie la plus agréable que la nature puisse offrir à un homme qui, après de longs malheurs, cherche un asile contre les coups du sort.

Je cultivais mon propre domaine, et je n'avais point de rentes à payer; j'étais le maître de planter, d'arracher, de bâtir, d'abattre, comme je le trouvais à propos : tout ce que je recueillais était pour moi, et toutes mes améliorations devaient profiter à mes héritiers. Je ne songeais plus à reprendre le cours de ma vie errante, et, me trouvant exempt de tout chagrin, je croyais véritablement avoir atteint cette heureuse médiocrité dont mon père m'avait si souvent fait l'éloge, lorsque je fus troublé par un coup imprévu, dont le funeste effet était sans remède, et dont les conséquences ranimèrent mes désirs de voyage. Le coup dont je parle fut la perte de ma femme.

Mon but n'est pas de faire ici le panégyrique de ma femme, ni d'entrer dans le détail de ses qualités; je dirai seulement qu'elle était le soutien de toutes mes affaires, l'auteur de toute ma félicité, puisque, par sa prudence, elle m'avait détourné de l'exécution de mes desseins irréfléchis.

Dans ce triste état, je me sentais aussi étranger au sein de ma patrie que je l'étais au Brésil lorsque j'y abordai : environné de domestiques, je me trouvai presque aussi seul que

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dans mon île. Je ne savais quel parti prendre; je voyais autour de moi tous les hommes occupés, les uns à gagner leur vie par le travail le plus rude, les autres enivrés de ridicules vanités, ou plongés dans les vices les plus honteux, sans atteindre, ni les uns ni les autres, au bonheur, que tout le monde se propose pour but.

En perdant ma femme j'avais perdu mon guide; j'étais comme un navire sans gouvernail, que les vents agitent à leur gré : mon imagination s'ouvrait de nouveau aux courses et aux aventures ; tous mes amusements, mes terres, mon jardin, ma famille, mon bétail, qui m'avaient procuré une occupation si satisfaisante, n'avaient plus de charmes pour moi : c'était de la musique pour un homme sans oreilles, des aliments pour un malade sans appétit. Cette triste insensibilité pour tout ce qui m'avait procuré, quelque temps auparavant, les plus innocents plaisirs, me détermina à quitter la campagne pour retourner à Londres.

L'ennui m'y suivit : n'ayant aucune affaire, je courais çà et là, sans dessein, comme un homme désœuvré, absolument inutile parmi tout le monde, et dont la vie et la mort devaient être également indifférentes aux autres hommes.

C'était, de toutes les situations de la vie humaine, celle pour laquelle j'avais le plus d'aversion, accoutumé comme je l'étais, dès ma plus tendre jeunesse, au mouvement et au travail. A mon avis, les paresseux sont l'opprobre du genre humain; aussi je croyais ma conduite présente infiniment moins conforme à ma destination naturelle que celle que j'avais tenue dans mon île, en employant un mois entier pour faire une planche.

Au commencement de l'année 1695, celui tle mes neveux que j'avais élevé pour la mer, et à qui j'avais donné un navire à commander, revint d'un petit voyage à Bilbao, le premier qu'il eût entrepris en qualité de capitaine.

Il me dit que des marchands lui avaient proposé de faire pour eux un voyage dans les Indes et à la Chine : « Eh bien,

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mon oncle, ajouta-t-il, feriez-vous si mal de partir avec moi? Je vous promets de vous procurer le plaisir de revoir votre île, car j'ai ordre de toucher au Brésil. »

Il ignorait complètement jusqu'à quel point mon penchant de courir le monde s'était ranimé, et je ne savais rien, de mon côté, de sa nouvelle entreprise. Cependant, le matin même, sans que je m'attendisse à sa visite, j'avais pris la résolution que voici : je voulais aller à Lisbonne pour consulter mon vieux capitaine portugais sur mes desseins ; et, s'il les trouvait sensés et praticables, mon intention était de m'assurer d'une patente qui me permît de peupler mon île, et d'y emmener avec moi une colonie. A peine m'étais-je arrêté à cette pensée, que précisément mon neveu entre, et me propose de l'y accompagner!

Son offre me jeta d'abord dans de profondes réflexions, et, après l'avoir regardé attentivement pendant une minute : « Qui vous envoie ici, lui dis-je, pour m'inspirer cette idée

malheureuse? » 11 parut d'abord fort étonné de ces paroles;

mais, s' apercevant néanmoins que je n'avais pas un grand

éloignement pour ce projet, il se remit.

« Ma proposition, dit-il, est-elle donc si fort à rejeter? Je

trouve assez naturel, quant à moi, que vous souhaitiez de

revoir vos petits Etats, où vous avez régné autrefois avec

plus de félicité que n'en goûtent aujourd'hui vos frères les

autres monarques. »

Le projet répondait si bien à la disposition de mon esprit,

que j'y consentis, et je lui dis que, s'il s'entendait avec ses

armateurs relativement au voyage en question, j'étais décidé

à le suivre, pourvu que je ne fusse pas obligé d'aller plus

loin que mon île.

« J'espère, me dit-il, que vous n'avez pas envie d'y rester

pour y vivre de nouveau à votre ancienne manière?

— Ne pouvez-vous pas, lui répondis-je, me reprendre en

revenant des Indes ? »

Il me répliqua qu'il n'y avait pas d'apparence que ses ar-

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mateurs lui permissent de faire un si long détour avec un bâtiment chargé.

« D'ailleurs, continua-t-il, si j'avais le malheur de faire naufrage, vous seriez précisément dans la triste situation d'où vous vous êtes tiré avec tant de bonheur. »

Il y avait beaucoup de bon sens dans cette objection; mais nous trouvâmes un moyen pour remédier à cet inconvénient : ce fut d'embarquer avec nous toutes les pièces servant à former une grande chaloupe, et quelques charpentiers capables, en cas de besoin, de les joindre ensemble et de leur donner la dernière main dans 1 île, ce qui me faciliterait les moyens de passer de là sur le continent.

Je ne fus pas longtemps à prendre ma résolution ; car les instances de mon neveu répendaient si bien à mon inclination, que rien ne put me retenir. D'un autre côté, ma femme étant morte, personne ne s'intéressait assez à mes affaires pour me détourner de ce dessein, excepté ma vieille veuve, qui s'efforça de m'arrêter par la considération de mon âge, de ma fortune, de l'inutilité d'un voyage si dangereux, et surtout de l'intérêt de mes enfants. Mais tous ses discours furent en pure perte ; je lui dis que mon désir de voyager était invincible, et que les impressions qu'il faisait sur mon esprit étaient si peu communes, que, si je restais chez moi, je croirais désobéir aux ordres de la Providence. Me voyant si ferme dans ma résolution, elle mit non-seulement lin à ses conseils, mais elle m'aida à faire mes préparatifs et mes provisions, et à régler mes affaires de famille.

Ne voulant rien négliger à cet égard, je fis mon testament, et laissai mes biens en de si bonnes mains, que mes enfants ne pouvaient rien perdre, quelque accident qui dût m'arriver : et, pour la manière de les élever, je m'en remis entièrement à ma bonne veuve, à qui je destinai en même temps un petit revenu suffisant pour la faire vivre à son aise. J'ai vu dans la suite que jamais bienfait ne fut mieux employé ; une mère n'aurait pas eu des soins plus tendres pour

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ses propres enfents, et il était impossible de se conduire avec plus de sagesse. Elle vivait encore à mon retour, et je trouvai l'occasion de lui témoigner de nouveau ma reconnaissance pour son dévouement envers moi.

Mon neveu fut prêt à mettre à la voile au commencement de janvier 1694, et je m'embarquai avec mon fidèle Vendredi à Dunes1, le 18, ayant avec moi, outre ma chaloupe démontée, une cargaison considérable de toutes sortes de choses nécessaires à ma colonie, avec le dessein de tout garder dans le navire si je ne trouvais pas mes sujets dans les dispositions convenables.

J'emmenais avec moi plusieurs serviteurs, que mon intention était de laisser dans l'île, et de faire travailler pour mon compte pendant mon séjour, en leur permettant d'y rester ou de me suivre quand je prendrais le parti d'en sortir. Il y avait parmi eux deux charpentiers, un serrurier et un autre garçon fort industrieux, tonnelier de son métier, mais qui était un machiniste universel. Il excellait à faire des roues et des moulins à bras pour moudre le blé ; de plus, il était tourneur et potier, et capable de fabriquer dans la perfection toute espèce d'ouvrages en bois ou en terre ; en un mot, il méritait fort bien le nom de Factotum que nous lui donnâmes.

J'emmenais encore avec moi un tailleur qui, s' étant offert pour aller aux Indes à la suite de mon neyeu en qualité de passager, consentit ensuite à s'établir dans ma colonie. C'était un homme adroit, et que je trouvai, dans l'occasion, d'une grande utilité, même pour plusieurs choses étrangères à son métier.

Ma cargaison consistait en une grande quantité de toiles et de petites étoffes minces propres à habiller les Espagnols que j'espérais trouver dans mon île; il y avait assez de ces

1 Grande rade sur les côtes orientales d'Angleterre, dans le comté de Kent

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étoffes, selon mon calcul, pour les bien vêtir pendant plus de sept ans. Si l'on y ajoute tous les autres objets, comme gants, chapeaux, souliers, bas, il y en avait environ pour trois cents livres sterling, y compris tout ce qu'il fallait pour des lits, la batterie de cuisine, pots, chaudrons, et du cuivre pour en fabriquer un plus grand nombre. J'y avais joint à à peu près cent livres pesant de fer travaillé, comme clous, outils de toute espèce, crochets, gonds, serrures, etc.

J'emportais aussi une centaine d'armes à feu de réserve, mousquets, fusils, pistolets, beaucoup de plomb de tout calibre, et deux pièces de canon de bronze. Comme il m'était impossible de prévoir les dangers auxquels ma colonie pouvait être exposée un jour, j'avais encore chargé le navire d'une centaine de barils de poudre à canon, d'épées, de sabres, et de plusieurs fers de piques et de hallebardes. Je priai en outre mon neveu de prendre avec lui deux petits canons de tillac de plus qu'il ne lui en fallait, afin de les laisser dans l'île, s'il était nécessaire d'y bâtir un fort et de la mettre en défense contre quelque ennemi. Cette précaution n'était pas inutile, comme j'eus lieu de le penser en arrivant.

Ce voyage réussit beaucoup mieux que les autres que j'avais faits sur mer; cependant nous eûmes d'abord des vents contraires qui nous retardèrent. Mon voyage de Guinée avait été jusque-là l'unique dont je fusse revenu comme je l'avais projeté ; ce qui me fit croire que je serais toujours malheureux dans mes courses : ma destinée était de n'être jamais content à terre et de rencontrer toujours des obstacles en mer.

Les vents contraires nous poussèrent d'abord vers le nord, et nous forcèrent à entrer dans le port de Collowart en Irlande, où ils nous retinrent pendant vingt-trois jours ; mais, par bonheur, les vivres y étaient en abondance et à bon marché ; aussi, loin de diminuer nos provisions, nous eûmes occasion de les augmenter. Je fis embarquer plusieurs cochons, des veaux et. deux vaches, que je voulais, si nous

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avions un heureux passage, débarquer dans mon île.

Nous remîmes à la voile le 5 février avec un vent frais qui dura pendant plusieurs jours, sans aucune rencontre fâcheuse, excepté un accident qui vaut bien la peine d'être rapporté dans toutes ses circonstances. Le soir du 20 février, le matelot placé en sentinelle vint nous dire qu'il avait vu de loin un éclat de lumière suivi d'un coup de canon, et, immédiatement après, un mousse annonça que le maître d'équipage en avait entendu un second. Nous montâmes aussitôt sur le tillac, où, pendant quelques moments, nous n'entendîmes rien ; mais, peu de minutes après, nous découvrîmes une grande lumière, et nous conjecturâmes que c'était celle d'un incendie.

Nous eûmes d'abord recours à notre calcul, et convînmes unanimement qu'il ne pouvait y avoir aucune terre de ce côté, si ce n'est à cinq cents lieues de distance ; car cette lumière paraissait à l'ouest-nord-ouest de nous, d'où nous conclûmes que le feu devait avoir pris à quelque navire : aux coups de canon qu'on venait d'entendre nous jugeâmes que nous n'en étions pas loin; nous fîmes route dans cette direction, et la flamme nous paraissait plus grande à mesure que nous avancions. Cependant, le temps se trouvant nébuleux, nous ne pûmes rien voir que du feu; mais, une demi-heure après, poussés par un vent favorable, quoique assez faible, et le ciel s'étant un peu éclairci, nous aperçûmes distinctement un grand bâtiment dévoré par le feu, au milieu de la mer.

Je fus sensiblement touché de ce triste spectacle, quoique rien ne m'attachât aux personnes en péril que les liens de l'humanité. Ces sentiments de compassion furent vivement excités en moi par le souvenir des dangers où je me trouvais quand le capitaine portugais me recueillit à son bord au milieu de l'Océan, dangers, à beaucoup près, moins déplorables que ceux où se trouvaient les malheureux montés sur ce navire, si quelque autre bâtiment ne voguait avec eux de

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conserve. J'ordonnai qu'on fit feu de cinq canons, l'un immédiatement après F autre, afin de leur apprendre qu'il y avait à peu de distance un navire prêt à les secourir et qu'ils redoublassent d'efforts pour se sauver de notre côté dans leur chaloupe, car, bien que nous pussions voir leur navire éclairé par la flamme, il leur était impossible de nous voir à cause de F obscurité.

Nous mîmes à la cape pendant quelque temps, et, en attendant le jour, nous laissâmes aller notre navire du côté où nous découvrions le bâtiment embrasé; mais, pendant cette manœuvre, nous vîmes avec une grande frayeur, quoique nous dussions nous y attendre, le navire sauter en l'air, et, quelques moments après, le feu s'éteindre tout à coup, les restes du navire s'étant engloutis. C'était un spectable terrible et affligeant, surtout en songeant aux malheureux qui devaient être dévorés par les flammes, ou bien errer avec leur chaloupe sur le vaste Océan. Les ténèbres ne nous permettant pas d'en juger, la prudence voulait que je supposasse le second cas, et, pour les guider du mieux qu'il nous était possible, je fis descendre des lanternes sur les côtés du vaisseau et tirer le canon durant toute la nuit, aiin de leur faire connaître qu'ils n'étaient pas loin de nous.

Le lendemain, à huit heures environ, nous découvrîmes, avec nos lunettes d'approche, deux chaloupes surchargées de monde : ces infortunés, ayant le vent contraire, ramaient de toutes leurs forces, et, nous ayant aperçus, ils multipliaient les signaux pour diriger nos regards vers eux.

Nous leur donnâmes à notre tour le signal ordinaire de venir à bord, et, en même temps, nous forçâmes de voiles pour nous diriger vers eux. En moins d'une demi-heure, nous les joignîmes et les mîmes tous dans notre navire. Ils étaient pour le moins soixante, tant hommes que femmes et petits enfants; car il y avait parmi eux plusieurs passagers.

Nous apprîmes que le bâtiment incendié était de. trois cents tonneaux, allant de Québec, dans la rivière de Canada,

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vers la France, et le capitaine nous raconta en détail toutes les particularités de ce désastre .

Le feu avait commencé, par l'imprudence du timonier, dans le cabinet où Ton met les chandelles. Tout le monde était accouru au secours, on avait cru le feu éteint; mais on ne tarda guère à s'apercevoir que des étincelles étaient tombées dans certains endroits du navire où il était impossible d'atteindre. De là le feu, gagnant la quille, s'était répandu dans tout le bâtiment avec une telle violence, que les efforts et le zèle des matelots avaient échoué contre lui. Il n'y avait donc plus qu'à abandonner le navire; par bonheur, ils avaient deux chaloupes assez grandes et un petit esquif qui ne leur avait servi jusqu'alors qu'à mettre diverses provisions et de l'eau fraîche.

Après avoir échappé au feu, ils ne pouvaient espérer raisonnablement se sauver, étant à une si grande distance de terre. Le seul espoir dont ils pouvaient se flatter était de trouver quelque bâtiment en mer qui voulût bien les recueillir à son bord. Ils avaient des voiles, des rames, une boussole, et ils se préparaient à retourner vers Terre-Neuve le vent étant favorable ; leurs provisions auraient à peine suffi pour les empêcher de mourir de faim pendant douze jours, durant lesquels, s'ils avaient bon vent, ils espéraient arriver jusqu'au banc, où ils trouveraient du poisson pour nourriture, jusqu'à ce qu'ils eussent gagné la côte. Pour les sauver il fallait une sorte de miracle.

Au milieu de leurs délibérations et lorsqu'ils étaient presque tous désespérés, ils avaient entendu avec une joie inexprimable un coup de canon, suivi de quatre autres; leur courage en avait été vivement ranimé, et, suivant mon intention, ils avaient compris qu'un navire était à portée de les secourir. Ils avaient aussitôt mis bas mâts et voiles, parce que le vent ne leur permettait pas de nous approcher; et, quelque temps après, leurs espérances avaient été redoublées par la vue de nos lumières et par nos coups de canon, qui se

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succédèrent par intervalles pendant toute la nuit ; ils avaient aussi tiré trois coups de mousquet, mais nous ne les avions pas entendus à cause du vent contraire. Ils avaient ramé dans notre direction, afin qu'il nous fût possible de les approcher plus facilement. A la fin, ils s'étaient aperçus, avec une satisfaction dont on peut se faire une idée, que nous les avions en vue.

Il m'est impossible de dépeindre les divers gestes et les attitudes avec lesquels ces malheureux témoignaient leur joie pour une délivrance si peu attendue.

Quelques-uns versaient des larmes, d'autres déchiraient leurs habits, comme s'ils eussent été dans le plus grand désespoir. Les uns paraissaient fous à lier, couraient çà et là, frappaient du pied et se tordaient les mains ; les autres dansaient, chantaient, faisaient des éclats de rire etpoussaientdescrisde joie. Ceux-ci étaient tout stupéfaits, étourdis et incapables de prononcer une parole; ceux-là étaient malades, et semblaient être près de tomber en faiblesse ; enfin le plus petit nombre remerciait Dieu de leur délivrance.

Il se peut bien que leur tempérament contribuât à l'excès de leurs transports : c'étaient des Français, peuple plus vif, plus passionné et plus propre que tout autre à se porter aux extrêmes.

Il y avait deux prêtres parmi ces malheureux : l'un encore jeune, l'autre avancé en âge. Dès que ce derniermit le pied sur le bord de notre navire, il tomba tout roide, comme s'il était mort. Notre chirurgien employa d'abord les remèdes propres à le faire revenir à lui ; il fut le seul dans le bâtiment qui ne le crût pas mort : après lui avoir frotté les bras, il le saigna. Le sang coula d'abord goutte à goutte, mais il sortit ensuite avec plus de liberté. Le vieillard ouvrit les yeux, et, en un quart d'heure, il parla et fut entièrement rétabli.

Plus maître de lui, dès que le jeune prêtre fut à notre bord, il se prosterna pour rendre grâces à Dieu de son heureuse délivrance; je fus assez maladroit pour le troubler dans cette

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louable action, le croyant évanoui. Alors il leva la tête pour médire d'un air fort tranquille qu'il était occupé à témoigner sa reconnaissance à Dieu.

« Je vous conjure, ajouta-t-il, de me permettre de continuer encore quelques moments ; j'aurai l'honneur ensuite de vous remercier comme celui à qui, après le ciel, je suis redevable de la vie. »

Je regrettai de l'avoir interrompu, et non-seulement je le laissai en repos, mais j'empêchai les autres de le troubler dans sa dévotion.

Il vint ensuite me trouver, et, d'une voix émue et grave en même temps, les yeux pleins de larmes, il me remercia, et rendit grâces à Dieu de s'être servi de moi pour sauver la vie à tant d'autres malheureux. Je lui répondis que j'étais charmé de lui avoir donné cette occasion de marquer sa reconnaissance envers le ciel ; que j'avais simplement fait ce que la raison et l'humanité doivent inspirer à tous les hommes, et que je voulais, de mon côté, remercier le Seigneur de s'être servi de moi pour conserver la vie aux naufragés.

Nous fûmes un peu désorientés le premier jour par les transports de nos hôtes; mais, après leur avoir donné les logements que notre navire était en état de fournir et lorsqu'ils eurent dormi, ils devinrent beaucoup plus calmes.

Ils nous prodiguèrent les marques de reconnaissance que les sentiments et la politesse sont capables de dicter. Le capitaine et un des prêtres vinrent nous voir le lendemain pour nous remercier de nouveau, et pour nous dire que tout ce qu'ils possédaient n'était pas capable de nous récompenser du service important que nous leur avions rendu.

Je répondis au capitaine français que, si nous l'avions secouru lui et les siens dans la détresse, nous nous étions simplement acquittés d'un devoir d'humanité, faisant ce que nous voudrions nous voir faire dans un pareil malheur. « Nous sommes persuadés, lui dis-je, que vous nous auriez

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donné la même assistance si vous aviez été dans notre situation et nous dans la vôtre, et cela sans aucune vue d'intérêt. Nous vous avons reçus à notre bord pour vous sauver, non pour jouir de vos dépouilles, et je ne trouverais rien de plus barbare que de vous mettre à terre après vous avoir pris les tristes restes que vous avez arrachés aux flammes ; ce serait vous avoir conservé la vie pour vous immoler ensuite nous-mêmes ; ce serait vous avoir empêché de vous noyer pour vous faire mourir de faim : je ne permettrai donc pas qu'on accepte la moindre chose de ce que la reconnaissance vous porte à nous offrir. Quant à vous mettre à terre, la chose est d'une grande difficulté. Notre bâtiment est destiné pour les Indes orientales, quoique nous nous soyons détournés considérablement de notre course du côté de l'ouest, conduits, sans doute, par la Providence pour vous tirer d'un danger si terrible. Nous ne sommes pas les maîtres de changer notre route, de propos délibéré, dans votre intérêt ; mon neveu le capitaine ne pourrait se justifier devant les propriétaires envers lesquels il s'est engagé à continuer son voyage, après avoir touché au Brésil. Tout ce qu'il nous est permis de faire pour vous, c'est de diriger notre route du côté où nous pouvons rencontrer des navires revenant des Indes occidentales, et vous procurer le moyen de passer en Angleterre ou en France. »

La première partie de ma réponse était pleine d'humanité et de générosité même, ces messieurs ne pouvaient qu'en être extrêmement satisfaits ; mais il n'en était pas ainsi du reste, et les passagers surtout craignaient d'être obligés d'aller avec nous jusqu'aux Indes orientales. Ils me conjurèrent, puisque nous étions tellement dérivés du côté de l'ouest avant de les rencontrer, de suivre la même direction jusqu'au banc de Terre-Neuve, où peut-être ils pourraient louer quelque bâtiment pour retourner au Canada, lieu de leur départ.

Je trouvai cette proposition raisonnable, et j'étais porté

à y accéder : je considérais que transporter tout cet équipage jusqu'aux Indes ne serait pas seulement une chose triste et ruineuse pour eux, puis que leur présence à bord diminuerait fort nos provisions de bouche. Je ne croyais pas d'ailleurs enfreindre le contrat que mon neveu avait fait avec ses armateurs en me prêtant à un accident imprévu.

Nous rencontrâmes plusieurs navires destinés pour l'Europe ; mais ils avaient lutté si longtemps contre les vents contraires, qu'ils n'osèrent se charger de passagers, de peur de mourir de faim tous ensemble. Ainsi nous fûmes forcés de continuer notre voyage jusqu'à Terre-Neuve. Nous mîmes nos Français dans une barque qu'ils avaient louée en pleine mer pour les descendre à terre et de là les conduire en France, s'il leur était possible de trouver en cet endroit assez de provisions pour s' a vi tailler.

Un passager français resta avec nous : ce fut le jeune prêtre. Ayant appris que nous avions dessein d'aller aux Indes, il souhaita de faire le voyage avec nous et d'être débarqué sur la côte de Coromandel. J'y consentis volontiers. Cet homme me plaisait beaucoup, et non sans raison. Quatre matelots s'engagèrent sur notre navire ; c'étaient de braves gens qui nous furent d'un grand service.

De là nous prîmes la route des Indes occidentales, en faisant cours du côté du sud et du sud quart à l'est, sans avoir beaucoup de vent pendant une vingtaine de jours. Nous étions dans cette situation, quand nous trouvâmes de nouveau l'occasion d'exercer notre humanité.

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