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CHAPITRE II

Nous secourons un navire emporte par la tempête et dont l'équipage mourait de faim. — La veuve infortunée et son fils. — J'aborde à mon île. — Joie de Vendredi en retrouvant son vieux père. — Accueil que nous font les Espagnols.

Le 19 mars 1695, dans la latitude septentrionale de 27° , 5', et faisant route sud-est et sud-est quart au sud, nous découvrîmes un grand navire venant à nous. Nous ne pûmes d'abord le voir distinctement; mais, en étant plus près, nous reconnûmes qu'il avait perdu ses trois mâts d'artimon et le beaupré. Il tira d'abord un coup de canon pour nous faire savoir sa détresse. Nous avions un vent frais nordnord-est, et en peu de temps nous fûmes ta portée de lui parler.

C'était un navire de Bristol, revenant des Barbades, mais il avait été entraîné hors de la rade par un terrible ouragan, quelques jours avant qu'il fût prêt à mettre à la voile, et pendant que le capitaine et le premier contre-maître étaient encore à terre, de manière qu'outre la violence delà tempête, il avait manqué à ce navire des hommes capables de le conduire. Une autre tempête très-violente l'avait absolument dérouté du côté de l'ouest, et réduit dans le triste état où nous le rencontrâmes. L'équipage avait espéré atteindre les îles de Bahama; mais il s'en était vu éloigné et jeté vers le sud-est par un vent de nord-nord-est, précisément celui que nous avions alors ; enfin, n'ayant qu'une voile au grand mât, il n'avait pu serrer le vent pour se diriger sur les îles Canaries.

Pour comble de malheur, outre la fatigue causée par ces deux tempêtes, ils mouraient de faim. H ne leur restait pas une seule once de pain ni de viande depuis plus de onze jours, et leur unique» ressource consistait en un restant

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d'eau et en un demi-tonneau de farine. Pour du sucre, ils en étaient abondamment pourvus, sans compter sept barils de rhum; ils avaient dévoré une assez grande quantité de confitures.

Il y avait à bord, comme passager, un jeune homme avec sa mère et une servante. Croyant le navire prêt à mettre à la voile, ils s'étaient embarqués le soir avant ce terrible ouragan, et, n'ayant plus rien de leurs provisions particulières, ils se trouvaient dans une situation plus déplorable que les matelots, qui, réduits à la dernière extrémité euxmêmes, n'avaient point eu de compassion.

Peut-être n'aurais-je jamais su cette particularité, si, le temps étant doux et la mer calme, ma curiosité ne m'eût porté à venir à bord de ce malheureux navire. Le second contre-maître, forcé, dans cette extrémité, de prendre le commandement du navire, s'était rendu à notre bord et m'avait parlé de ces passagers comme de gens qu'il croyait morts ; il n'en avait plus entendu parler depuis plus de deux jours; car il craignait de s'en informer, n'étant pas en état de les soulager dans leur misère.

Nous nous efforçâmes de donner à ce malheureux équipage tous les secours possibles. J'avais assez d'empire sur l'esprit de mon neveu pour le porter à les avitailler entièrement, quand même nous aurions été par là contraints d'aller dans la Virginie, ou sur quelque autre côte de l'Amérique, faire de nouvelles provisions pour nous-mêmes. Mais heureusement nous ne fûmes pas obligés d'en venir là.

Ces malheureux étaient alors exposés à un nouveau péril, et il y avait tout à craindre de leur voracité. Le contremaître nous en amena six dans la chaloupe, qui paraissaient autant de squelettes, et qui avaient à peine la force de remuer leurs rames. Il était lui-même à moitié mort, n'ayant rien réservé pour lui et s' étant contenté de la ration des matelots.

Eh mettant quelques mets devant lui, je l'avertis d'en

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user avec lenteur et avec sobriété; mais à peine eut-il mangé trois bouchées qu'il se trouva mal. Il fut assez prudent pour s'arrêter aussitôt, et notre chirurgien lui fit préparer un bouillon propre à lui servir de remède et de nourriture tout ensemble; il se trouva mieux dès qu'il l'eut pris. Je n'oubliai pas cependant ses compagnons, à qui je donnai aussi de quoi manger. Ils étaient si affamés, qu'ils étaient comme enragés et ne pouvaient se retenir; deux d'entre eux dévorèrent les aliments avec tant d'avidité, que le lendemain ils faillirent mourir d'indigestion.

Ce spectacle me rappelait ma misère lors de mon arrivée dans l'île, sans la moindre provision et sans aucun moyen de m'en procurer, exposé à servir moi-même de nourriture aux bêtes féroces.

Pendant que le contre-maître fut occupé à me raconter la détresse de son équipage, mes pensées roulaient sans cesse sur le sort des trois passagers, la mère, le fils et la servante, dont il ne savait rien depuis deux jours, et que la disette extrême de chacun l'avait forcé à négliger, selon son propre aveu. Je compris qu'à la fin il ne leur avait donné aucune nourriture, et qu'ils devaient tous trois être morts de faim

Je retins à notre bord le contre-maître, que nous appelions alors le capitaine, ainsi que ses gens, pour les restaurer ; et, songeant à rendre le même service au reste de l'équipage, je fis conduire à leur navire notre contre-maître avec la chaloupe montée par douze hommes, et chargée d'un sac plein de pain et de six grosses pièces de bœuf.

Notre chirurgien donna ordre à mes matelots de faire bouillir cette viande en leur présence, et de placer des sentinelles dans la chambre du cuisinier, pour empêcher ces gens affamés de dévorer la viande crue, et de ne leur en donner d'abord qu'une petite portion. Cette sage mesure leur conserva la vie, car si on l'avait négligée, ils eussent certainement péri par l'excès de ces mêmes aliments qui devaient leur rendre des forces.

J'ordonnai au contre-maître d'aller dans la chambre des passagers pour prendre connaissance de leur état et leur offrir les aliments nécessaires s'ils étaient encore en vie. Le chirurgien lui remit en conséquence une grande écuelle de ce bouillon préparé qui avait fait tant de bien au pauvre contre-maître, et qui, selon lui, était capable de les rétablir graduellement.

Peu satisfait de toutes ces mesures et désirant voir de mes propres yeux le triste spectacle que ce navire devait présenter d'une manière plus vive que tout récit, je suivis nos gens avec la chaloupe.

Je trouvai tous ces pauvres affamés dans une espèce de sédition, et prêts à enlever par force la viande du chaudron; mais mon contre-maître, faisant son devoir, avait placé une sentinelle à la porte de la chambre du cuisinier, et, voyant qu'il n'obtenait rien par ses exhortations, il employa la violence pour les sauver en dépit d'eux-mêmes. Il eut pourtant la condescendance de tremper quelques biscuits dans le pot, et de leur en donner un à chacun pour apaiser la fureur de leur appétit, les priant de croire que s'il se montrait sévère c'était pour leur propre bien; mais rien n'était capable de les calmer, et, si je ne fusse survenu avec leurs propres officiers, ajoutant à mes exhortations la terrible menace de ne leur rien donner à moins qu'ils ne se tinssent en repos, je crois en vérité qu'ils auraient forcé la chambre du cuisinier et qu'ils auraient dévoré la viande crue. Nous les apaisâmes pourtant; et, commençant par de petites portions, nous leur permîmes à la fin de manger autant qu'ils le désiraient, et tout alla mieux que je ne l'eusse pensé.

La détresse des passagers était plus affreuse que cello de l'équipage. Comme les matelots avaient eu d'abord peu de chose pour eux-mêmes, ils leur avaient donné des portions extrêmement petites ; à la fin, ils les avaient absolument négligés, de manière que depuis six ou sept jours ces malheureux n'avaient eu presque rien à manger, et fort peu de

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chose les deux ou trois jours précédents. La pauvre mère, comme l'équipage nous le rapporta, était une femme de bon sens et très-bien élevée, qui, ayant avec une tendresse véritablement maternelle épargné sur sa nourriture pour son fils, avait enfin perdu ses forces.

Quand notre contre-maître entra dans sa chambre, il la vit assise à terre, appuyée contre un des côtés du navire, entre deux chaises liées ensemble, la tête enfoncée entre ses épaules, et semblable à un cadavre, quoiqu'elle ne fût pas tout à fait morte. Il fit tout ce qu'il put pour la rappeler à elle ; il lui mit un peu de bouillon dans la bouche avec une cuiller ; elle ouvrit les lèvres, leva une de ses mains et s'efforça enfin de lui parler. Elle entendit ce qu'il lui disait; mais, en faisant signe que ce secours venait trop tard pour elle, elle lui montra du doigt son fds, comme si elle voulait le prier d'en avoir soin.

Touché d'une pitié extraordinaire pour cette tendre mère, il redoubla d'efforts pour lui faire avaler un peu de bouillon; mais ses soins furent inutiles, l'infortunée mourut la nuit suivante.

Le jeune homme, dont elle avait conservé la vie aux dépens de la sienne, n'était pas dans un état aussi grave; nous le trouvâmes cependant étendu roide dans un petit lit, et à moitié mort. Il tenait dans sa bouche le reste d'un vieux gant qu'il avait rongé. Le contre-maître réussit à lui faire avaler un peu de bouillon, et il sembla se ranimer; mais, lorsque, quelques moments après, il lui en tit avaler trois ou quatre cuillerées, il les rendit immédiatement.

La servante, couchée près de sa maîtresse, luttait avec la mort : de l'une de ses mains elle avait saisi le pied d'une chaise, et le tenait si ferme, qu'on eut bien de la peine à lui faire lâcher prise ; son autre bras entourait sa tête, et ses deux pieds étaient appuyés avec force contre une table. En un mot, elle semblait être à l'agonie, mais elle n'était pas morte.

Cette malheureuse n'avait pas été seulement affaiblie par a faim et effrayée par la pensée d'une mort prochaine, mais elle était extrêmement inquiète pour sa maîtresse, qu'elle voyait mourante depuis quelques jours, et pour qui elle avait tout l'attachement imaginable. Nous ne savions comment faire avec cette infortunée : lorsque notre chirurgien, homme savant et expérimenté, lui eut rendu, pour ainsi dire, la vie, il eut à recommencer un second traitement, car le cerveau de cette pauvre fille parut pendant plusieurs jours extrêmement troublé.

Nous aidâmes le capitaine à refaire ses mâts ; et, après lui avoir donné cinq ou six tonneaux de bœuf et de lard, une bonne provision de biscuit, de la farine et des pois, et avoir accepté pour payement trois caisses de sucre, une quantité assez grande de rhum et quelques pièces de huit, nous le quittâmes en prenant sur notre bord, à leur instante prière, le jeune homme, la servante et tout ce qui" leur appartenait.

Le jeune homme était un garçon de dix-sept ans, bien fait, modeste et fort raisonnable. Il paraissait accablé de la mort de sa mère, et depuis peu il avait perdu son père aux Barbades.

Il s'était adressé au chirurgien pour me prier de le prendre dans mon navire, et de le tirer d'avec ceux qu'il appelait les meurtriers de sa mère : en effet, ils l'étaient en quelque sorte; car ils auraient pu économiser quelque petite chose de leur portion pour soutenir la vie de cette veuve infortunée, quand ce n'aurait été que pour l'empêcher de mourir; mais la faim ne connaît ni humanité, ni parenté, ni amitié, ni justice; elle est sans remords et sans pitié.

Le chirurgien mettait en vain devant ses yeux la longueur du voyage qui devait le séparer de tous ses amis, et qui pouvait le rejeter dans un aussi mauvais état que celui d'où il venait de sortir; il répondit qu'il lui était indifférent d'aller d'un côté ou d'un autre, pourvu qu'il se séparât de ce cruel

équipage, et que le capitaine (c'est de moi qu'il entendait parler, ne connaissant pas encore mon neveu) ne voudrait pas rejeter sa demande, après lui avoir sauvé la vie; pour la servante, si elle revenait dans son bon sens, elle nous suivra't volontiers partout, et elle recevrait comme un grand bienfait la permission d'entrer dans notre navire.

Le chirurgien m' ayant fait cette proposition de leur part, je les pris tous deux avec leurs effets, excepté onze caisses de sucre, qu'il fut impossible de déplacer ; mais, comme le jeune homme en avait une reconnaissance, je fis signer un billet au commandant, par lequel il promettait d'aller, dès son arrivée à Bristol, chez un certain M. Roger, parent du jeune homme et négociant de cette ville, et de lui donner une lettre de moi avec tout ce qui avait appartenu à la défunte veuve. Mais il paraît que toutes ces précautions ont été inutiles; car je n'ai jamais appris que ce navire fût arrivé à Bristol. Il est très-probable qu'étant fort endommagé, il aura coulé à fond à la première tempête.

Nous étions à la latitude de 19° 52', et nous avions eu jusqu'alors un voyage assez heureux par rapport au temps, quoique d'abord nous eussions éprouvé des vents contraires. Mon dessein n'est pas de fatiguer le lecteur du récit de quelques incidents peu considérables, comme changements de vent, ouragans, beau temps et pluies, etc. Je dirai donc que je découvris mon île le 10 avril 1695. Ce ne fut pas sans de très-grandes difficultés que je la retrouvai; j'y étais entré autrefois et j'en étais sorti du côté du sud-est vers le Brésil ; mais, faisant route alors entre l'île et le continent, et n'ayant point de carte de cette côte ni aucune marque particulière à laquelle je pusse la reconnaître, je la vis sans savoir que ce fût elle.

Nous croisâmes çà et là pendant longtemps ; nous mimes pied à terre dans plusieurs îles situées à l'embouchure du fleuve Orénoque, mais sans parvenir à notre but ; j'appris seulement, en suivant ces rivages, que j'avais été autrefois

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dans Terreur en prenant cette terre pour le continent. C'était une île fort étendue, ou plutôt une longue suite d'îles situées vis-à-vis rdu grand espace qu'occupe l'embouchure de ce fleuve. Les sauvages qui venaient de temps en temps dans mon île n'étaient pas proprement des Caraïbes, mais des insulaires qui habitaient les lieux les plus proches de moi. Je visitai en vain, comme j'ai dit, plusieurs de ces îles, j'en trouvai quelques-unes habitées et d'autres désertes. Dans une, entre autres, je vis quelques Espagnols, et je crus d'abord que c'étaient ceux que j'avais fait venir dans mes domaines; mais, en leur parlant, je sus qu'ils avaient près de là une petite chaloupe, et qu'ils étaient venus en cet endroit pour v chercher du sel et quelques huîtres à perles : en un mot, j'appris qu'ils n'étaient point de mes sujets et qu'ils appartenaient à l'île de la Trinité, située plus au nord vers le 10e ou 11e degré de latitude.

Enfin, allant d'une île à l'autre, tantôt avec le navire et tantôt avec une chaloupe du bâtiment français, qui était parfaitement bonne et qu'on nous avait cédée avec plaisir, je gagnai le côté méridional de mon île, que je reconnus aussitôt. Je fis mettre le navire à l'ancre dans une rade sûre, visà-vis de la petite baie près de laquelle était mon ancienne habitation .

Dès que j'eus fait cette découverte, j'appelai Vendredi, et je lui demandai s'il savait où il était. Il regarda fixement pendant quelque temps, et puis, frappant de joie ses mains Tune contre l'autre, il s'écria :

« Oui, oui ! oh ! voilà ! oh ! voilà ! »

Et, montrant du doigt mon château, il se mit à chanter et à faire des gambades comme un fou ; j'avais même bien de la peine à l'empêcher de sauter dans la mer et d'aller à terre à la nage.

« Eh bien, Vendredi, lui dis-jc, qu'en penses-tu? trouverons-nous quelqu'un ou non? ton père y sera-t-il? »

Au nom de son père, le pauvre Indien, dont le cœur

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était si sensible, parut tout troublé ; et je vis les larmes couler de ses yeux avec abondance.

« Qu'y a-t-il donc, Vendredi? lui dis-je; es-tu affligé parce qu'il y a apparence que tu verras ton père?

— Non, non, non, non, répondit-il en secouant la tête, moi ne le voir plus !

— Eli ! qu'en sais-tu, mon enfant? lui dis-je.

— Oh ! repartit-il, lui mort longtemps, lui beaucoup vieux homme.

— La chose n'est pas encore sûre, lui dis-je ; mais enfin crois-tu que nous trouverons quelque autre de nos gens ? »

Il avait sans doute les yeux meilleurs que les miens; car, quoique nous fussions à une demi-lieue de terre, il me montra du doigt la colline qui était au-dessus de mon château, s' écriant :

« Moi voir beaucoup hommes ici, là et là. »

Je tournai les yeux vers cet endroit; mais je ne vis rien, pas même avec ma lunette d'approche : ce qui venait probablement de ce que je ne l'avais pas dirigée avec justesse. Vendredi avait raison, comme je le sus le lendemain; car cinq ou six de mes sujets étaient allés en cet endroit pour voir le navire, ne sachant qu'en penser. '

Dès que Vendredi m'eut dit qu'il voyait du inonde, je fis mettre pavillon anglais et tirer deux coups de canon, pour leur donner à entendre que nous étions amis, et, un demiquart d'heure après, nous vîmes une fumée s'élever du côté de la petite baie. J'ordonnai en ce moment qu'on mît la chaloupe en mer avec un drapeau blanc en signe de paix, et, prenant Vendredi avec moi et le jeune missionnaire, je me fis descendre à terre.

J'avais fait à ce dernier un récit exact de mon séjour dans cette île, sans oublier aucune particularité, tant par rapport à moi qu'à l'égard de ceux que j'y avais laissés en partant, ce qui le rendit fort désireux de m' accompagner. J'avais de plus seize hommes bien armés dans ma chaloupe, de peur

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de rencontrer quelques nouveaux hôtes qui ne fussent pas de mes sujets.

Gomme nous touchions au rivage presque à marée haute, nous entrâmes tout droit dans une petite baie, et le premier individu sur lequel je fixai les yeux fut l'Espagnol auquel j'avais sauvé la vie; je reconnus parfaitement ses traits. J'ordonnai à tout le monde de rester dans la chaloupe et que personne ne me suivit à terre, mais il n'y eut pas moyen de retenir Vendredi : ce tendre fils avait découvert son père à une grande distance des Espagnols, et si j'avais voulu l'empêcher d'aller à terre, il se serait jeté dans la mer pour aborder à la nage.

A peine eut-il mis le pied sur le rivage, qu'il vola du côté du vieux sauvage avec la vitesse d'une flèche décochée par un bras vigoureux. L'homme le plus insensible n'aurait pu s'empêcher de verser des larmes en voyant les transports de joie auxquels l'Indien s'abandonna en retrouvant son père. Il l'embrassa, le prit entre ses bras pour l'asseoir sur le tronc d'un arbre, le regarda fixement, comme un homme qui considère avec étonnement un tableau extraordinaire; ensuite il se plaça près de lui, l'embrassa de nouveau, se remit sur ses pieds, et continua à le regarder avec attention; il semblait à la fois enchanté et stupéfait de le revoir.

Le lendemain ses tendres démonstrations prirent un autre cours. Il se promena plusieurs heures avec lui sur le rivage, le tenant par la main, et de temps en temps il lui allait chercher quelque chose dans la chaloupe, tantôt un morceau de sucre, tantôt un verre de liqueur et tantôt un biscuit, enfin tout ce qu'il croyait capable défaire plaisir au vieillard. L'après-dîner il s'y prit encore dune nouvelle manière : il fit asseoir son père et dansa autour de lui avec mille postures des plus burlesques ; en même temps il lui parlait, et lui racontait, pour le divertir, quelques particularités de ses voyages.

Je n'aurais jamais fini si je voulais dire en détail les civi^

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lités que me firent les Espagnols. Le premier, que je reconnus très-bien, comme je l'ai déjà dit, s'approcha de la chaloupe, portant un drapeau de paix et accompagné d'un de ses compatriotes. Non-seulement il ne me reconnut pas d'abord, mais il n'eut seulement pas la pensée que ce pût être moi, avant que je lui eusse parlé.

« Comment! lui dis-je en portugais, comment! vous ne me reconnaissez pas? »

Il ne me répondit pas un mot ; mais, donnant son fusil à son compagnon, il ouvrit les bras et vint nï embrasser en prononçant plusieurs mots espagnols dont je n'entendais qu'une partie. Il me demanda mille pardons de n'avoir pas reconnu ce visage qu'il avait considéré autrefois comme celui d'un ange envové du ciel pour lui sauver la vie. Il dit encore beaucoup d'autres choses que la politesse espagnole fournissait à son cœur véritablement ému, et ensuite, se tournant vers son compagnon, il lui ordonna de faire venir toute la troupe. Il me demanda si je voulais me rendre au château, afin qu'il le remît en ma possession, mais il me dit qu'il serait privé du plaisir de m'y montrer les augmentations et les embellissements auxquels je devais naturellement m'attendre.

J'y consentis ; mais il me fut aussi impossible de retrouver ma demeure que si je n'y eusse jamais été. On avait planté un si grand nombre d'arbres, on les avait arrangés d'une manière si bizarre et placés si près l'un de l'autre, que ces arbres, ayant pris un accroissement extraordinaire pendant les dix années de mon absence, rendaient mon château absolument inaccessible ; on y arrivait par des chemins si tortueux, que c'était un inextricable labyrinthe pour tout autre que pour les habitants.

Je lui demandai pour quelle raison on avait fait tant de fortifications, il me dit que j'en verrais la nécessité quand il m'aurait appris en détail ce qui s'était passé depuis l'arrivée des Espagnols dans mon île. « Quoique alors, continua-t-ili

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je fasse dans une grande consternation de votre départ, je ne laissai pas d'être charmé du bonheur qui vous avait procuré si à propos un navire pour vous tirer de ce désert. J'ai eu fort souvent certains pressentiments de votre retour; mais rien de plus triste ne m'est jamais arrivé dans ma vie que d'apprendre votre départ quand j'ai conduit ici mes compatriotes. »

Il avait, ajouta-t-il, une longue histoire à nous raconter au sujet des trois barbares que j'avais laissés dans l'île. Il désignait par là les trois matelots séditieux, et il m'assura que les Espagnols avaient eu plus à souffrir avec eux qu'avec les sauvages, excepté que les premiers étaient moins à craindre à cause de leur petit nombre : « Car, dit-il, s'ils avaient été plus nombreux, il y a longtemps que nous serions morts. J'espère, monsieur, que vous apprendrez sans chagrin qu'une nécessité absolue et le soin de notre propre conservation nous ont forcés de les désarmer et de nous les assujettir. Vous nous pardonnerez cette action quand vous saurez que non-seulement ils ont voulu être nos maîtres, mais encore nos meurtriers. »

Je lui répondis que j'en avais eu la crainte, et que rien ne m'avait plus peiné en quittant l'île que de ne pas le voir de retour avec ses compagnons, afin de les mettre en possession de l'île en leur soumettant les trois Anglais, comme ils l'avaient bien mérité; que, loin d'y trouver à redire, j'en étais ravi, car je savais que ces hommes étaient incorrigibles et capables de toutes sortes de crimes.

Pendant ce colloque, nous vîmes approcher l'homme qu'il avait envoyé pour avertir ses compagnons de mon arrivée : il était suivi de onze Espagnols, qu'à leur habillement il était impossible de prendre pour tels. Il commença par nous faire connaître les uns aux autres; il se tourna d'abord de mon côté en me disant : « Monsieur, voilà quelques-uns des gentilshommes qui vous sont redevables de la vie; » et ensuite

il leur dit qui j'étais et quelle obligation ils m'avaient. Là-

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dessus ils s'approchèrent tous l'un après l'autre, non comme une troupe de simples matelots qui voudraient faire connaissance avec un de leurs égaux, mais comme des ambassadeurs chargés de haranguer un monarque ou un conquérant. Toutes leurs manières étaient polies et respectueuses, avec une nuance de gravité qui donnait un air de grandeur à leur soumission. Je puis assurer qu'ils savaient beaucoup mieux leur monde que moi, et j'étais fort embarrassé pour recevoir leurs compliments, bien loin d'être en état de leur rendre la pareille.

L'histoire de leur arrivée et de leur conduite dans l'île est tellement remarquable et présente tant d'incidents qui ont de la liaison avec ce que j'ai rapporté dans la première partie de ce livre, que je ne saurais m' empêcher de la donner ici avec toutes les particularités qui me paraissent intéressantes.

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