CHAPITRE III
Récit des événements survenus dans Vile depuis mon départ. — Odieuse conduite des Anglais. — Leurs attentats contre la vie et les propriétés de leurs compagnons d'infortune. — Le chef des Espagnols les désarme. — Ils font leur soumission et rebâtissent les cabanes brûlées par eux. — Bientôt ils renouvellent leurs insolences.
On n'a pas oublié que j'avais envoyé un Espagnol et le père de Vendredi, sauvés tous deux de la fureur des cannibales, pour aller, dans un grand canot, chercher sur le continent les autres Espagnols et les transporter dans l'île, afin de les tirer de leur détresse d'abord, et de trouver avec eux plus tard le moyen de revenir en Europe. Je n'avais pas alors plus de raison pour ni attendre à ma délivrance que je n'en eus vingt ans auparavant d'espérer l'arrivée d'un navire anglais, par le moyen duquel je pusse sortir de ma triste si-
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tuation. Lorsque mes gens revinrent, ils furent extraordinairement étonnés d'apprendre mon départ et que j'avais laissé dans File trois étrangers en possession de tout ce qui m'appartenait.
Le voyage de mon Espagnol avec le père de Vendredi n'avait rien présenté de particulier, le temps s' étant trouvé fort doux et la mer très-calme. Ses compagnons furent charmés de le revoir; il se trouvait leur commandant, depuis que le capitaine du navire dans lequel ils avaient fait naufrage était mort. Son retour leur semblait d'autant plus extraordinaire, qu'ils le savaient tombé entre les mains des sauvages, et qu'ils le supposaient déjà dévoré par eux, selon l'affreuse coutume de ces cannibales.
L'histoire de sa délivrance et la manière dont j'avais pourvu à ses besoins leur parurent un songe. Mais, lorsqu'il leur montra les provisions qu'il apportait pour leur voyage, les armes, la poudre et le plomb, ils furent tirés de leur étonnement; ils se formèrent une idée juste de leur sort et firent tous les préparatifs nécessaires pour passer dans mon île.
Leur premier soin fut de se procurer des canots ; ils empruntèrent deux grandes barques sous prétexte d'aller se divertir en mer et de pêcher. Le lendemain ils s'embarquèrent dans ces canots. Il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour charger leurs richesses, n'emportant ni bagage, ni vivres, rien en un mot que ce qu'ils avaient sur le corps, et quelques racines dont ils faisaient usage au lieu de pain.
Mes deux envoyés furent absents en tout pendant trois semaines, et, à leur retour, ils trouvèrent mon domaine en proie à trois scélérats les plus effrontés, les plus déterminés et les plus difficiles à gouverner qu'on aurait pu trouver dans le monde entier.
La seule chose équitable que firent ces coquins fut de donner d'abord ma lettre aux Espagnols, comme je le leur avais recommandé. Ils leur remirent aussi un papier conte-
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nant par écrit mes avertissements sur les moyens que j'avais employés pour subvenir à ma subsistance et à mes besoins pendant mon séjour dans l'île; il leur apprenait la manière dont j'avais fait mon pain, apprivoisé et élevé mes chèvres, semé mon blé, séché mes raisins, fait mes pots, et, en un mot, toute ma conduite dans cette déplorable situation. Nonseulement ils livrèrent cet écrit aux Espagnols, dont deux savaient assez d'anglais pour en profiter, mais ils partagèrent avec eux mon château. Le chef des Espagnols avait déjà une idée exacte de ma manière de vivre, ce qui le rendait capable de conduire toutes les affaires de la colonie, avec le secours du père de Vendredi. Pour les Anglais, ils étaient trop grands seigneurs pour se mêler d'une occupation si basse ; ils ne songeaient qu'à parcourir l'île, à tuer des perroquets et à prendre des tortues ; le soir, quand ils revenaient au logis, ils trouvaient le souper prêt, grâce aux soins des Espagnols.
Ceux-ci s'en seraient consolés, si les Anglais avaient seulement voulu les laisser en repos ; mais ils n'étaient pas gens à vivre longtemps en paix.
Leurs différends, d'abord de peu d'importance, ne valent pas la peine d'être rapportés; mais tout à coup leur scélératesse éclata de la manière la plus extraordinaire. Ils firent une guerre ouverte aux Espagnols avec une insolence incroyable, contrairement à la raison, à leurs intérêts, à la justice, et même au sens commun, n'ayant seulement pas le moindre prétexte pour pallier la brutalité de leur conduite.
Mais, avant d'aller plus loin, il faut que je supplée ici à une omission dont je me suis rendu coupable dans la première partie, en oubliant d instruire le lecteur d'une particularité ayant du rapport avec ce qui va suivre.
Au moment où nous allions lever l'ancre pour quitter mon île, il survint une petite querelle dans le navire, et il était fort à craindre que l'équipage n'en vint à une seconde sédition. La chose en serait arrivée là, peut-être, si le capitaine,
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s'armantde tout son courage et assisté de moi et de ses amis, n'avait saisi deux des plus opiniâtres, et ne les eût fait mettre aux fers en les menaçant, comme rebelles en état de récidive et qui excitaient les autres par leurs discours séditieux, de les tenir en prison jusqu'à ce qu'il les fit pendre à sen arrivée en Angleterre.
Quoique le capitaine n'eût pas cette intention, il effrav::. tellement par là plusieurs matelots coupables de la première mutinerie, qu'ils persuadèrent à leurs compagnons qu'on les amusait par de bonnes paroles, et qu'on les livrerait à la justice dans le premier port d'Angleterre où toucherait le navire. Le contre-maître en eut vent et nous en avertit ; il fut donc résolu que "moi, qui passais toujours pour un homme d'importance, j'irais leur parler avec le contre-maître, et les assurerais que, s'ils se comportaient bien pendant le reste du voyage, il ne serait jamais parlé du passé. Je m'acquittai de cette commission, et je leur donnai ma parole d'honneur qu'ils n'avaient rien à craindre du ressentiment du capitaine. Ce procédé les apaisa, surtout quand ils virent relâcher à ma prière les deux mutins à qui on avait mis les fers aux pieds.
Cependant cet incident nous empêcha de faire voile pendant la nuit, et, le vent s' étant abattu, nous sûmes le lendemain que les prisonniers qu'on avait relâchés avaient volé chacun un mousquet et quelques autres armes, et que, au moyen de la pinasse, ils s'étaient sauvés à terre pour se joindre aux autres mutins leurs dignes compagnons.
Dès que nous eûmes fait cette découverte, j'ordonnai de mettre la chaloupe en mer, avec le contre-maître et douze hommes, pour ramener ces coquins ; mais ils ne les trouvèrent pas, ni les trois autres, car ils avaient tous fui ensemble dans les bois en voyant approcher la chaloupe.
Le contre-maître était sur le point de les punir, une fois pour toutes, de leurs mauvaises actions, en détruisant la plantation et en brûlant tout ce qui pouvait les faire subsister; mais, n'osant le faire sans ordre, il laissa tout dans
Tétat où il Valait trouvé et se contenta de revenir au navire en ramenant la pinasse.
Par cette nouvelle recrue, le nombre des Anglais dans nie montait à cinq; mais les trois premiers étaient si supérieurs en méchanceté aux nouveaux venus, qu'après avoir vécu deux jours avec eux ils les chassèrent de la maison, les obligèrent à pourvoir à leur propre subsistance, et, pendant quelque temps, poussèrent la dureté jusqu'à leur refuser la moindre nourriture. Tous ces événements eurent lieu avant l'arrivée des Espagnols.
Quand ceux-ci furent venus dans l'île, ils firent tous leurs efforts pour réconcilier ces trois hommes avec leurs compatriotes; mais les scélérats ne voulurent rien entendre.
Ainsi ces deux malheureux furent forcés de vivre à part ; et, voyant que l'industrie et le travail pouvaient seuls les mettre en état de subsister, ils établirent leur demeure dans la partie septentrionale de l'île, mais un peu du côté de l'ouest, de peur des sauvages, qui d'ordinaire débarquaient toujours dans l'île du côté de Test. Ils construisirent deux cabanes, Tune pour eux et l'autre pour leur magasin. Les Espagnols leur ayant donné du blé pour semer, et une partie des pots que je leur avais laissés, ils se mirent à creuser, à planter et à faire des enclos d'après le modèle prescrit par moi. Quoiqu'ils n'eussent d'abord ensemencé qu'une très-petite portion de terre, ils eurent assez de blé pour faire du pain; et, comme un des deux avait été second cuisinier dans le navire, il était fort habile à faire des soupes, des puddings et d'autres mets, autant que leur riz, leur lait et leur viande le permettaient.
Ils étaient dans cette situation, quand les trois coquins dont j'ai parlé vinrent les insulter uniquement pour se divertir. Ils leur dirent que l'île leur appartenait, et que le gouverneur leur en avait donné la possession ; que personne n'y avait le moindre droit qu'eux, et qu'ils ne bâtiraient point de maison sur leur terrain à moins de leur en payer le loyer
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Les pauvres gens s'imaginèrent d'abord qu'ils plaisantaient ; ils leur demandèrent s'ils voulaient entrer, pour voir à leur aise les beaux palais qu'ils avaient bâtis et pour s'expliquer sur le loyer qu'ils demandaient. L'un,- voulant badiner à son tour, leur dit que, s'ils étaient les maîtres de l'île, ils espéraient qu'en cas de réussite dans la culture des terres ils voudraient bien leur accorder quelques années de franchise, à l'exemple des autres seigneurs, et il les pria de mander un notaire pour dresser un contrat. Un des trois bandits répondit, en jurant et en blasphémant, qu'ils allaient voir si tout ceci n'était qu'une raillerie; et, s' approchant du feu que ces malheureux avaient allumé pour apprêter leur dîner, il prend un tison, le jette dans une des cabanes, et l'incendie. Elle aurait été consumée en entier, si l'un des propriétaires n'eût repoussé ce coquin et éteint le feu avec ses pieds.
Le scélérat était dans une telle rage en voyant le mauvais succès de son crime, qu'il s'avança sur celui qui avait empêché de faire le mal, et il l'aurait assommé avec un pieu qu'il tenait à la main, si l'autre n'eût évité le coup adroitement. Son compagnon, voyant le danger où il était, vint à son secours. Ils saisirent chacun un fusil, et celui qui avait été attaqué le premier jeta son ennemi à terre d'un coup de crosse avant que ses compagnons pussent le secourir, et, voyant qu'ils se préparaient à les insulter, ils les attendirent de pied ferme, et, présentant le bout de leurs fusils, ils les menacèrent de leur casser la tête s'ils ne se retiraient.
Leurs adversaires avaient des armes à feu ; mais un des honnêtes gens, plus hardi que son camarade et animé encore par le danger où il se trouvait, leur dit que, s'ils osaient les coucher en joue, ils étaient morts, et leur commanda avec fermeté de mettre bas les armes. Ils n'en firent rien; néanmoins, voyant les autres si déterminés, ils en vinrent à une capitulation et consentirent à s'en aller, pourvu qu'on leur laissât emporter leur compagnon blessé. Il l'était, en effet,
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et dangereusement même, par sa faute. Les deux hommes insultés, forts de leur avantage, eurent tort de ne pas les désarmer réellement, comme ils étaient 4es maîtres de le faire, et de ne pas aller ensuite raconter le tout aux Espagnols ; car, dans la suite, les trois coquins ne songèrent qu'à prendre leur revanche, et ils le dissimulèrent si peu, qu'ils ne voyaient jamais les autres sans les en menacer.
Ils les persécutèrent nuit et jour, et, à différentes reprises, ils foulèrent aux pieds leur blé, tuèrent à coups de fusil deux boucs et une chèvre que ces pauvres gens élevaient pour leur subsistance, en un mot ils les traitèrent avec tant de cruauté et de barbarie, que ceux-ci, poussés à bout, prirent la résolution désespérée de les combattre à la première occasion. Dans ce dessein ils se déterminèrent à aller au château, où leurs ennemis demeuraient avec les Espagnols, et à leur livrer combat en présence des étrangers.
Pour exécuter cette entreprise, ils se levèrent le matin avant le jour, et, s'étant approchés du château, ils appelèrent les trois scélérats par leurs noms, et dirent à un Espagnol qui leur répondit, qu'ils avaient à leur parler en particulier.
La veille, deux Espagnols, ayant rencontré dans le bois un de ces Anglais honnêtes cens, avaient entendu de tristes plaintes sur les affronts et les dommages essuyés par eux de la part des scélérats qui avaient ruiné leur plantation, détruit leur moisson et tué leur bétail, ce qui était capable de les faire mourir de faim, si les Espagnols ne les secouraient.
Ces derniers, de retour au logis, et se trouvant à table avec les trois Anglais, prirent la liberté de les censurer, quoique d'une manière douce et honnête. L'un d'eux leur demanda comment ils pouvaient être si cruels et si inhumains à l'égard de leurs pauvres compatriotes, qui ne les avaient jamais offensés et qui ne songeaient qu'à travailler pour subsister.
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Un des Anglais répliqua brusquement que ces gens n'avaient rien à faire dans l'île, qu'ils y étaient venus sans permission, que la, terre ne leur appartenait point, et qu'ils ne souffriraient absolument pas ni construction ni planta^ tion. « Mais, monsieur, dit l'Espagnol d'un ton fort modéré, iis ne doivent pas mourir de faim !
— Qu'ils meurent de faim, répondit l'Anglais, ils ne bâtiront ni ne planteront ici.
— Que voulez-vous donc qu'ils fassent? répliqua l'Espagnol.
— Ce qu'ils fassent? dit cet homme féroce ; ils seront nos esclaves, et ils travailleront pour nous.
— Mais quelle raison ayez-vous d'attendre cela d'eux? Vous ne les avez pas achetés de votre argent, et vous n'avez pas le droit de les réduire en esclavage. »
Le coquin répondit que l'île leur appartenait à eux trois, que le gouverneur la leur ayait laissée, que personne n'y avait la moindre chose à dire ; et qu'ils allaient brûler les huttes de leurs ennemis, ne voulant y souffrir ni leurs cabanes ni leurs plantations. « S'il en est ainsi, dit l'Espagnol, nous devrions être vos esclaves aussi.
— Vous avez raison, répliqua-t-il avec impudence : nous comptons là-dessus, et vous vous en apercevrez bientôt. »
L'Espagnol se contenta de répondre par un sourire moqueur, et ne daigna pas lui adresser le moindre mot.
Cette conversation cependant avait échauffé les Anglais ; et, se levant avec fureur, l'un d'entre eux, nommé Guillaume Atkins, dit aux autres : « Allons, finissons-en avec eux; démolissons leur château et ne souffrons pas qu'ils tranchent du maître dans nos domaines. »
Alors ils s'en allèrent tous trois, chacun armé d'un fusil, d'un pistolet et d'un sabre, en tenant à demi-\oix mille propos insolents sur la manière dont ils espéraient traiter les Espagnols à leur tour dès qu'ils en trouveraient l'occasion. Mais ceux-ci ne les entendirent qu'imparfaitement ? ils
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parurent juger seulement qu'ils les menaçaient pour avoir pris le parti des deux autres Anglais.
On ne sait trop ce qu'ils firent cette nuit-là ; mais probablement ils parcoururent tout le pays pendant quelques heures, et enfin, fatigués, ils s'endormirent dansl'endroit que j'appelais autrefois ma maison de campagne, sans s'éveiller d'assez bon matin pour exécuter leurs projets abominables.
Leur but avait été de surprendre les deux Anglais dans leur sommeil, de mettre le feu à leur cabane pendant qu'ils y seraient couchés, et de les y brûler ou de les tuer lorsqu'ils voudraient en sortir pour éviter le feu. La malignité dort rarement d'un profond sommeil, et je m'étonne qu'ils n'aient pas eu la force de se tenir éveillés pour exécuter leur barbare dessein.
Cependant, les autres avaient aussi leur projet, mais plus digne de braves gens que l'incendie et le meurtre; il arriva, fort heureusement pour tous, que ceux de la cabane étaient déjà en chemin avant que les mauvais sujets arrivassent à leur demeure.
Quand ils arrivèrent, ils trouvèrent la hutte vide. Atkins, qui était le plus déterminé, cria à ses camarades : « Voici le nid, mais les oiseaux se sont envolés. »
Ils cherchèrent à deviner la raison qui pouvait avoir obligé leurs ennemis de sortir de si bonne heure, et convinrent tous que les Espagnols devaient les avoir instruits du péril auquel ils allaient être exposés. D'après cette conjecture, ils se donnèrent la main tous trois, et s'engagèrent par des serments horribles à se venger de ceux qui les avaient trahis. Immédiatement après ils se mirent à abattre pièce à pièce les huttes des pauvres Anglais, de manière qu'à peine pouvait- on reconnaître la place qu'elles avaient occupée ; ils brisèrent tous les meubles, et en répandirent les débris si loin, qu'à leur retour ces malheureux trouvèrent plusieurs de leurs ustensiles à une demi-lieue de leur habitation.
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Après cette expédition, ils arrachèrent tous les arbres plantés par leurs ennemis, dévastèrent F enclos dans lequel ils tenaient leur bétail et leur blé ; en un mot, ils saccagèrent tout aussi complètement qu'aurait pu le faire une horde de Tartares.
Pendant ce bel exploit, les deux Anglais les cherchaient pour les combattre; et, quoiqu'ils ne fussent que deux contre trois, il est certain qu'il y aurait eu du sang répandu, car ils étaient tous également déterminés.
Mais la Providence mit plus de soin à les séparer qu'ils n'étaient ardents à se joindre; comme s'ils avaient voulu se croiser à dessein, lorsque les trois allaient du côté des huttes, les deux marchaient du côté du château; et, lorsque ces derniers se furent mis en chemin pour les chercher, les trois autres étaient revenus du côté de mon ancienne demeure.
Les trois retournèrent vers les Espagnols, la fureur peinte sur le visage, et, échauffés de l'expédition qu'ils avaient faite avec tant d'animosité, ils se vantèrent hautement de leur action, comme la plus héroïque du monde, et l'un d'entre eux, s'avançant d'un air arrogant sur un des Espagnols, lui saisit son chapeau, et, le lui faisant pirouetter sur la tête, dit insolemment en lui riant au nez : « Et vous, seigneur, nous vous traiterons de même, si vous n'avez soin de nous témoigner du respect. »
L'Espagnol, quoique doux et fort honnête, était un homme courageux, adroit et robuste au suprême degré. Après avoir regardé fixement celui qui venait de l'insulter avec si peu de raison, il alla vers lui d'un pas fort grave, et, du premier coup de poing, il le jeta à terre comme un bœuf qu'on assomme. Là-dessus, un autre Anglais, aussi insolent que le premier, lui tira Un coup de pistolet. Il ne le tua pas : la balle passa au travers de ses cheveux, et, tou^ chant le bout de l'oreille, le fit saigner beaucoup.
L'Espagnol, voyant couler son sang, s'imagina être
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blessé dangereusement ; quoique jusque-là il eût agi avec toute la modération possible, il crut qu'il fallait montrer à ces scélérats qu'ils se jouaient à tort d'aussi braves gens : il arracha le fusil à celui qu'il avait jeté à terre, et il allait faire sauter la cervelle de celui qui l'avait voulu tuer, quand les autres Espagnols, se montrant, le prièrent de ne point tirer, et, se jetant sur mes drôles, les désarmèrent et les mirent hors d'état de leur nuire.
Lorsqu'ils virent les Espagnols aussi animés contre eux que les Anglais, ils se radoucirent, et les prièrent de leur rendre leurs armes. Les Espagnols dirent qu'ils n'avaient point intention de leur faire le moindre mal, et qu'ils continueraient à leur donner toute sorte d'assistance, s'ils voulaient vivre paisiblement, mais qu'ils ne trouvaient pas à propos de leur rendre leurs armes quand ils étaient animés contre leurs propres compatriotes, et qu'ils avouaient ouvertement leur dessein de -faire esclaves tous les Espagnols.
Les trois Anglais, incapables d'entendre raison, voyant qu'on leur refusait des armes, sortirent la rage dans le cœur, et jurèrent de se venger des Espagnols, quoiqu'ils fussent privés d'armes à feu. Mais ceux-ci, méprisant leurs bravades, les engagèrent à ne rien faire contre leurs plantations et contre leur bétail, ou qu'ils les tueraient comme des bêtes féroces. Ces menaces ne diminuèrent pas leur fureur, et ils s'en allèrent en jetant feu et flammes.
A peine les avait-on perdus de vue, que les deux autres arrivent non moins exaspérés, mais à bon droit : étant allés à leur plantation, et l'ayant trouvée détruite de fond en comble, ils avaient de justes raisons pour s'emporter contre leurs barbares ennemis. Ils ne trouvèrent que difficilement le temps de raconter leur malheur aux Espagnols, tant ceuxci s'empressaient de les informer de leur propre aventure. C'était une chose extraordinaire de voir ainsi trois insolents insulter dix-neuf braves gens sans recevoir la moindre punition.
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Les Espagnols, il est vrai, les méprisaient, surtout après les avoir désarmés et avoir ainsi rendu leurs menaces vaines ; mais les Anglais, plus animés, résolurent d'en lirer vengeance, quoi qu'il en pût arriver. Les Espagnols les apaisèrent, en disant que, ayant ôté les armes à leurs agresseurs, ils ne pouvaient permettre qu'on les attaquât et qu'on les tuât à coups de fusil. De plus, l'Espagnol qui était alors comme gouverneur de l'île s'engagea à leur procurer une satisfaction entière. «Car, dit-il, il ne faut pas douter qu'ils ne reviennent à nous quand leur fureur sera passée, puisqu'ils ne sauraient subsister sans notre secours; et nous vous promettons, en ce cas, qu'ils vous satisferont, à condition que, de votre côté, vous vous engagerez à n'exercer aucune violence contre eux, excepté pour votre propre défense. »
Les deux Anglais y consentirent, mais avec beaucoup de peine; les Espagnols affirmèrent n'avoir d'autre but que d'empêcher l'effusion du sang parmi eux, et de contribuer à les rendre tous plus heureux.
«Nous ne sommes pas si nombreux, dirent-ils, qu'il n'y ait de la place ici pour nous tous, et c'est un grand malheur que nous ne puissions être tous amis. »
Ces paroles les adoucirent à la fin entièrement ; ils s'engagèrent à tout ce que les Espagnols voulurent, ils restèrent quelques jours avec eux, leur habitation ayant été détruite.
Environ cinq jours après, les trois vagabonds, las de se promener et à moitié morts de faim, ne s'étant soutenus que par quelques œufs de tourterelles, revinrent vers le château, et, voyant le commandant espagnol, avec deux autres, se promener sur le bord de la petite baie, ils s'en approchèrent d'une manière assez soumise, et lui demandèrent en grâce à être accueillis de nouveau dans la famille. L'Espagnol les reçut généreusement; mais il leur dit qu'ils avaient agi avec leurs propres compatriotes d'une manière si inhumaine, et avec ses camarades d'une manière si brutale, qu'il lui était impossible d'acquiescer à leur demande sans en délibérer au-
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parafant avec les Anglais et les autres Espagnols; qu'il allait immédiatement s'entendre avec eux à ce sujet, et qu'il leur donnerait réponse dans une demi-heure. La faim leur fit paraître extrêmement dure la condition d'attendre une demiheure hors du château, et, n'en pouvant plus, ils supplièrent le gouverneur de leur donner du pain ; il leur en envoya avec une grosse pièce de chevreau et un perroquet rôti : ils mangèrent le tout avec un très-grand appétit.
Après une demi-heure de délibération, on les fit entrer, et il y eut un long débat entre eux et leurs compatriotes, qui les accusaient de la ruine totale de leur plantation et du dessein de les assassiner. S'en étant vantés auparavant, ils ne purent le nier. Le chef des Espagnols fil le médiateur, et, comme il avait porté les deux Anglais à ne point attaquer les trois autres pendant qu'ils seraient désarmés et hors d'état de leur nuire, il obligea aussi les trois scélérats d'aller rebâtir les cabanes ruinées, l'une précisément comme elle avait été et l'autre plus spacieuse; il leur ordonna de faire de nouveaux enclos, de planter de nouveaux arbres, de semer du blé pour remplacer celui qu'ils avaient arraché, en un mot, il leur fit remettre tout dans l'état où ils l'avaient trouvé. Ils se soumirent à toutes ces conditions, et, comme on leur donnait des vivres en abondance, ils commencèrent à vivre paisiblement, et la colonie fut unie. Il n'y manquait rien, sinon qu'on ne pouvait décider les trois vagabonds à travailler pour eux-mêmes.
Néanmoins les Espagnols furent assez bons pour leur déclarer que, pourvu qu'ils ne troublassent plus le repos de la petite société et qu'ils voulussent prendre à cœur le bien général de la plantation, ils travailleraient pour eux avec plaisir, qu'ils leur permettraient de se promener à leur fantaisie et d'être fainéants à leur aise. Tout alla parfaitement bien pendant un mois ou deux, et les Espagnols se décidèrent même à leur rendre leurs armes et la liberté dont ils avaient joui auparavant.
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Huit jours après cet acte de générosité, ces scélérats, incapables de la moindre reconnaissance, recommencèrent leurs insolences, et formèrent le dessein le plus horrible qu'on puisse imaginer. L'exécutiô*n n'en eut pourtant pas lieu alors, à cause d'un accident qui mit toute la colonie en danger, et força les uns et les autres à renoncer à leurs ressentiments particuliers pour ne s'occuper que de leur propre conservation.