CHAPITRE IV
Des sauvages de différentes nations abordent de nouveau dans File. — Ils se battent entre eux. — Plusieurs des vaincus cherchent à se réfugier dans ma grotte. — On les fait prisonniers. — Les Anglais se montrent plus traitables. — Puis ils recommencent les hostilités.
Il arriva, une certaine nuit, que le gouverneur espagnol ne put fermer les yeux; il n'était pourtant point malade, mais il se sentait agité de pensées tumultueuses, quoique d'ailleurs il fût parfaitement éveillé : son cerveau était plein d'images de gens qui se battaient et se tuaient les uns les autres. Après être resté quelque temps au lit dans cette inquiétude, sentant son agitation redoubler de plus en plus, il se leva.
Mais l'obscurité l'empêchait de rien voir d'une manière bien distincte ; d'ailleurs, il en était empêché par les arbres que j'avais plantés, et qui, parvenus à une grande hauteur, gênaient la vue, de sorte qu'il ne pouvait apercevoir que le ciel serein et parsemé d'étoiles. N'entendant pas le moindre bruit, il prit le parti de se recoucher ; mais il ne put ni dormir ni se tranquilliser l'esprit : il se sentait toujours l'âme également troublée, sans en comprendre la cause.
Ayant fait quelque bruit en se levant et en se recouchant,
en sortant et en rentrant, un de ses compagnons s'éveilla, et demanda ce qui causait ce trouble : alors le gouverneur lui dépeignit la situation d'esprit où il se trouvait.
« Ecoutez, lui dit l'Espagnol, de tels pressentiments ne sont pas à négliger, je vous assure : il y a certainement quelque malheur qui menace nos têtes. Où sont les Anglais? poursuivit-il.
— Il n'y a rien à craindre de ce côté-là, répondit le gouverneur, ils sont dans leurs huttes. »
Il paraît que, depuis la dernière mutinerie des Anglais, les Espagnols s'étaient réservé mon château, et qu'ils avaient logé les rebelles dans un quartier à part, d'où ils ne pouvaient venir à eux sans qu'ils y consentissent.
« N'importe, répondit l'Espagnol, il y a ici quelque chose qui ne va pas bien; sortons d'ici, examinons tout : si nous ne trouvons rien qui puisse justifier vos appréhensions, vous recouvrerez votre tranquillité. »
Ils allèrent ensemble sur la colline, d'où j'avais autrefois reconnu le pays en pareil cas, en y montant par le moyen d'une échelle que je tirais après moi, afin de parvenir jusqu'au second étage. Gomme ils étaient alors un grand nombre dans File, ils ne s'avisèrent pas de toutes ces précautions : ils s'y rendirent tout droit parle bois; mais ils furent bien surpris en voyant de cette hauteur une grande lumière et en entendant la voix de plusieurs hommes.
Dans toutes les occasions où j'avais vu les sauvages débarquer, j'avais pris tout le soin imaginable pour leur cacher que l'île était habilée; et, quand ils venaient à le découvrir, ils payaient cher cette découverte. Ceux qui échappaient à mes coups étaient peu disposés à m inquiéter dans la suite. Les seuls qui m'eussent vu et qui s'en fussent allés en état de le raconter étaient les trois sauvages qui, dans notre dernière rencontre, s'étaient sauvés dans un canot, et dont la fuite m'avait fort alarmé.
Il n'était pas possible aux Espagnols de savoir si les sau-
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vages étaient débarqués en grand nombre, et s'ils avaient quelque dessein contre eux d'après le rapport de ces fugitifs, ou s'ils venaient accidentellement. Mais, quoi qu'il en fût, il n'y avait pour eux que deux partis à prendre : ou de se cacber soigneusement et d'employer tous les moyens possibles pour laisser ignorer à ces cannibales que l'île était habitée, ou de tomber sur eux avec tant de vigueur, qu'il n'en échappât pas un seul, ce qui ne se pouvait faire qu'en se jetant entre eux et leurs barques. Malheureusement ils n'eurent pas cette présence d'esprit, ce qui troubla leur tranquillité pour longtemps.
Le gouverneur et son compagnon, surpris de ce spectacle, coururent éveiller leurs camarades et les instruire du danger qui les menaçait. Ceux-ci prirent d'abord l'alarme, mais il fut impossible de leur persuader de se tenir cachés : ils sortirent sur-le-champ pour voir eux-mêmes ce dont il s'agissait.
Le mal n'était pas grand tant que dura l'obscurité, et ils eurent tout le loisir, pendant quelques heures, de regarder les sauvages à la clarté de trois feux allumés de distance en distance. Ils ne pouvaient comprendre quel était leur dessein, et ne savaient que résoudre eux-mêmes. Les ennemis étaient nombreux, et ce qu'il y avait de plus alarmant, c'est que, loin de se trouver réunis, ils étaient séparés en plusieurs troupes assez éloignées l'une de l'autre.
Les Espagnols résolurent, si les sauvages se réunissaient en une seule troupe et s'éloignaient de leurs canots, de tomber sur eux, fussent-ils une centaine^
Après avoir délibéré sur le parti le plus sûr à prendre dans cette conjoncture, ils résolurent d'envoyer le vieux sauvage, père de Vendredi, pour les reconnaître pendant qu'il faisait encore nuit et pour se mêler avec eux, afin de savoir leur dessein. Le bon vieillard l'entreprit volontiers, et il partit immédiatement. Après deux heures d'absence, il vint rapporter que c'étaient des partis de deux nations en guerre l'une
contre l'autre, qu'ils avaient livré une grande bataille dans leur pays, et qu'ayant fait quelques prisonniers de part et d" autre, ils étaient venus par hasard dans la même île pour faire leur festin et pour se divertir; mais leur joie avait été extrêmement troublée par leur rencontre fortuite dans le même lieu, et ils paraissaient dans une rage telle, que, suivant toute probabilité, ils recommenceraient à se battre dès la pointe du jour.
Le père de Vendredi employa toute son éloquence pour persuader aux habitants de l'île de se tenir en repos et de ne pas se montrer.
Mes gens cependant ne voulurent point entendre raison, particulièrement les Anglais, qui, sacrifiant la prudence à leur curiosité, sortirent tous pour aller voir le combat. Ils ne laissèrent pas néanmoins d'user de quelque précaution, et, au lieu d'avancer à découvert, ils prirent un détour par le bois, et se placèrent dans un endroit d'où jls pouvaient voir tout ce qui se passait, sans être aperçus.
Le combat fut terrible, et, d'après le rapport des Anglais, chacun des deux partis montra une bravoure extraordinaire, une fermeté invincible, et beaucoup d'adresse à ménager le combat. Deux heures s'écoulèrent avant qu'on pût voir de quel côté se déclarerait la victoire. Alors la troupe la plus proche des Anglais s'affaiblit, se mit en désordre, et s'enfuit peu de temps après.
Nos gens craignaient fort que quelques-uns des fuyards ne se jetassent, pour se dérober à la fureur de leurs ennemis, dans la caverne qui était devant leur habitation et ne découvrissent involontairement que le lieu était habité. Ils craignaient bien plus encore que les vainqueurs ne les y suivissent; ils résolurent donc de se tenir avec leurs armes derrière les retranchements, de faire une sortie sur tous ceux qui voudraient entrer dans la caverne, avec l'intention de les tuer tous, pour qu'aucun d'eux ne portât la nouvelle de leur découverte. Leur dessein était de ne se servir que de leurs
sabres ou des crosses de leurs fusils, de peur de faire du bruit et d'en attirer par là un plus grand nombre.
La chose arriva comme ils s'y étaient attendus : trois d'entre les vaincus, s? enfuyant de toutes leurs forces et traversant la baie, vinrent directement vers cet endroit, ne songeant qu'à chercher un asile dans ce qui leur paraissait un bois épais. La sentinelle placée là par nous vint nous dire que les vainqueurs ne les poursuivaient pas et semblaient ignorer de quel côté ils s'étaient sauvés : alors le gouverneur espagnol, trop humain pour souffrir qu'on massacrât ces fugitifs, ordonne à trois des nôtres de passer par-dessus la colline, de se glisser derrière eux, de les surprendre, et de les faire prisonniers : ce qui fut exécuté.
Le reste des sauvages s'enfuit du côté des canots, et se mit en mer. Quant aux vainqueurs, ils ne les poursuivirent pas avec beaucoup d'ardeur; et, s'étant réunis, ils jetèrent deux grands cris, selon toutes les apparences, pour célébrer leur triomphe. Le même jour, vers trois heures de l'après-dîner, ils rentrèrent dans leurs barques, et, de cette manière, la co- • lonie en fut délivrée, et, durant plusieurs années, ne revit pas ces hôtes incommodes.
Après le départ des sauvages, les Espagnols sortirent de leur embuscade pour examiner le champ de bataille. Ils y trouvèrent environ une trentaine de morts, dont quelques-uns avaient été tués par de grandes flèches qu'on leur voyait encore dans le corps; mais la plupart avaientperdu la vie par des coups terribles de certains sabres de bois dont mes gens trouvèrent seize ou dix-sept sur la place, avec autant d'arcs et de javelots. Ces sabres étaient d'une pesanteur extraordinaire, et il fallait avoir une force prodigieuse pour les manier. La plupart des hommes tués par ces instruments avaient la tête brisée; d'autres, les jambes et les bras cassés, ce qui marque clairement qu'ils se battaient avec une extrême fureur.
Cet événement adoucit le caractère de mes Anglais pendant quelque temps : un pareil spectacle leur avait fait hor-
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reur, et ils tremblaient à la seule idée de ces cannibales, entre les mains desquels ils ne pouvaient tomber sans être tués comme des ennemis et sans leur servir de nourriture, comme un troupeau de bétail. Ils m'avouèrent que la pensée d'être mangés en guise de bœuf ou de mouton, bien que ce malheur ne pût leur arriver qu'après leur mort, avait quelque chose pour eux de si effroyable, qu'elle les remplissait de terreur.
Ils furent pendant quelque temps fort traitables, et vaquèrent aux affaires communes de la colonie. Ils plantaient, semaient, faisaient la moisson, comme s'ils eussent vécu dès leur enfance dans ce lieu ; mais cette bonne conduite ne fut pas de longue durée, et ils prirent bientôt de nouvelles mesures pour se venger de leurs compatriotes et se précipitèrent eux-mêmes dans de grands malheurs.
Ils avaient, comme j'ai dit, fait trois prisonniers : c'étaient des jeunes gens alertes et robustes qui les servirent en qualité d'esclaves, et leur furent d'une grande utilité. Mais ils ne firent rien pour gagner leur cœur comme j'avais gagné Vendredi. Ils négligèrent de les rendre sensibles à l'humanité avec laquelle ils leur avaient sauvé la vie. Bien loin de leur donner quelques principes de religion, ils ne songèrent seulement pas à les civiliser et à leur inspirer une conduite raisonnable par des instructions sages et par la douceur. Quoi qu'il en soit, toute la colonie paraissait liée alors par une sincère amitié, le péril commun en ayant banni pour un temps toute animosité particulière.
Ils prirent une résolution très-prudente à l'égard de leurs prisonniers : ce fut de leur cacher soigneusement le bétail qu'ils nourrissaient et la plantation qu'ils avaient jugé à propos de faire. Surtout ils eurent le plus grand soin de ne les jamais laisser approcher delà grotte, qu'ils considéraient comme un asile sûr, en cas d'extrême danger, et où ils avaient caché les deux barils de poudre que je leur avais laissés lors de mon départ.
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Tout ceci était parfaitement bien imaginé ; et ils vécurent de cette manière deux années dans une parfaite tranquillité, sans recevoir la moindre visite de leurs incommodes voisins. Un matin seulement, quelques Espagnols, ayant été de fort bonne heure du côté occidental de l'île, furent surpris par la vue d'une vingtaine de canots sur le point d'aborder, et revinrent au logis à toutes jambes, dans une grande consternation.
On résolut de se tenir renfermé et caché pendant tout ce jour et le suivant, ne sortant que la nuit pour aller h la découverte; mais heureusement les sauvages ne débarquèrent point : ils avaient apparemment poussé plus loin pour exécuter quelque autre entreprise.
Peu de temps après, les Espagnols eurent avec les trois Anglais une nouvelle querelle. Un d'entre eux, le plus violent de tous les hommes, fort en colère contre un esclave, parce qu'il n'avait pas bien fait quelque ouvrage et qu'il avait marqué quelque dépit quand on l'avait blâmé, saisit une hache, non pour le punir, mais pour le tuer.
Il avait l'intention de lui fendre la tête : la rage ne lui permettant pas de bien diriger son coup, l'instrument tomba sur l'épaule du pauvre esclave ; un des Espagnols, croyant qu'il lui avait coupé un bras, accourut pour le prier de ne pas massacrer ce malheureux, et pour l'en empêcher par force, s'il était nécessaire. Alors ce furieux se jeta sur l'Espagnol lui-même, en jurant qu'il le tuerait à la place du sauvage; mais l'autre évita le coup, et avec une pelle qu'il avait à la main, car ils étaient tous occupés au labourage, il le terrassa. Un autre Anglais, voyant son compagnon à terre, se précipite sur l'Espagnol et le renverse à son tour. Deux autres Espagnols vinrent au secours de celui-ci, et le troisième Anglais se rangea du côté des deux autres. Ils n'avaient point d'armes à feu ni les uns ni les autres, mais des haches et d'autres outils pour s'assommer. Il est vrai qu'un des Anglais portait un sabre caché sous ses habits, avec lequel il
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blessa les deux Espagnols venus pour soutenir leur compagnon.
Toute la colonie fut en émoi; les Espagnols arrêtèrent les trois Anglais. On délibéra d'abord sur ce qu'on en ferait. Ils avaient déjà excité tant de troubles, ils étaient si violents, si paresseux, qu'ils ne faisaient que nuire à cette petite société, sans lui être utiles en aucune manière; d'ailleurs, à ces traîtres et à ces perfides, le crime ne coûtait rien.
Le gouverneur leur déclara que, s'ils étaient de son pays, il les ferait pendre, puisque les lois de tous les gouvernements tendent à la conservation de la société, et qu'il est juste d'en ôter ceux qui cherchent à la détruire; mais que, en leur qualité d'Anglais, il voulait les traiter avec la plus grande douceur, par considération pour un homme de leur nation auquel ils devaient tous la vie, et qu'il les abandonnait au jugement de leurs deux compatriotes.
Là-dessus un de ces derniers se leva, et pria qu'on le dispensât de cette commission, puisqu'il serait obligé en conscience de les condamner à être pendus. Ensuite il raconta comment Guillaume Atkins leur avait fait la proposition de se joindre tous cinq pour assassiner les Espagnols pendant leur sommeil.
Le gouverneur, entendant une accusation si terrible, se tourna vers le scélérat :
« Comment donc, Atkins, lui dit-il, vous avez voulu nous assassiner? Qu'avez-vous à répondre? »
Ce malheureux, loin de nier le fait, en convint effrontément, jurant qu'il était encore dans le même dessein.
« Mais, Atkins, reprit l'Espagnol, qu'avez-vous donc à nous reprocher? Que gagneriez-vous en nous assassinant? Pourquoi nous mettre dans la nécessité de vous tuer ou d'être tués par vous? Vous avez grand tort de nous réduire à cette cruelle alternative. »
La manière calme et douce dont F Espagnol prononça ces paroles fit croire à Atkins qu'il se moquait de lui : alors il se
mit dans une telle fureur, que, s'il avait eu des armes et s'il n'eût été retenu par trois hommes, il aurait tué le gouverneur au milieu de toute la compagnie.
Cette rage inconcevable contraignit les autres à songer sérieusement au parti qu'ils prendraient à l'égard de ces scélérats. Les deux Anglais et l'Espagnol qui avait empêché la mort de l'esclave étaient d'avis d'en pendre un pour servir d'exemple aux autres, et ce devait être celui qui avait voulu commettre deux assassinats avec sa hache.
Le gouverneur. néanmoins ne fut pas de cet avis ; il répéta encore qu'ils étaient tous redevables de la vie à un Anglais, et qu'il ne consentirait pas à la mort d'un seul homme de cette nation.
11 insista là-dessus avec force, et il fut impossible de le dissuader. Il fallait pourtant songer aux moyens d'empêcher l'exécution de la barbare entreprise des criminels, et délivrer, une fois pour toutes, la petite société de ses appréhensions si bien fondées. On délibéra avec beaucoup de calme, et l'on convint à la fin unanimement qu'ils seraient désarmés et qu'on ne leur permettrait d'avoir ni fusil, ni poudre, ni plomb, ni sabre, ni aucune arme offensive ; qu'il serait défendu, tant aux Espagnols qu'aux Anglais, de leur parler ou d'avoir le moindre commerce avec eux; qu'ils seraient chassés pour toujours de la société, avec permission à eux de vivre où et comme ils voudraient ; qu'ils se tiendraient toujours à une certaine distance du château, et que, s'ils commettaient le moindre désordre contre la plantation, le blé ou le bétail appartenant à la société, on pourrait les tuer comme des animaux malfaisants, partout où on les trouverait.
Le gouverneur, dont l'humanité était au-dessus de tout éloge, ayant réfléchi sur cette sentence, se tourna du côté des deux Anglais, et les pria de considérer que leurs malheureux compatriotes ne pouvaient avoir du grain et du bétail, que, par conséquent, il fallait leur laisser quelques provi-
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sions pour ne pas les réduire à mourir de faim. On en contint, et on résolut de leur donner du blé pour subsister pendant huit mois, et pour semer ; ensuite ils auraient à vivre de leur propre récolte. On ajouta six chèvres qui fourniraient du lait, quatre boucs et six chevreaux, destinés en partie à leur nourriture et en partie à leur former un nouveau troupeau. On ajouta encore tous les outils nécessaires, six haches, une scie, mais à condition qu'ils s'engageraient, par un serment solennel, à ne les employer jamais contre leurs compatriotes ni contre les Espagnols, et qu'ils ne songeraient de leur vie à leur causer le moindre dommage.