CHAPITRE Y
Les Anglais demandent à passer sur le continent. — On leur donne une barque, des armes et quelques provisions. — Ils abordent à un pays d'anthropophages qui leur font présent d'hommes et de femmes captifs. — Les Anglais reviennent avec ces malheureux. — Trois nouveaux esclaves. — L'un d'eux s'échappe et retourne dans l'île. — Incendie des huttes des deux Andais.
C'est ainsi qu'ils furent chassés de la société. ïls s'en allèrent d'un air très-mécontent, sans vouloir prêter le serment qu'on exigeait d'eux. Ils dirent qu'ils allaient chercher un endroit pour s'établir et pour y faire une plantation, et on leur laissa des vivres, mais point d'armes.
Ils se bâtirent deux jolies cabanes sur le modèle de mon château, au pied d'une colline environnée de quelques arbres de trois côtés, de manière qu'après en avoir planté un petit nombre d'autres ils se mirent entièrement à couvert.
Ils vécurent ainsi environ six mois, et ils firent une moisson peu considérable, parce qu'ayant à s'occuper de tant
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d'autres choses ils n'avaient eu le temps de défricher qu'un fort petit terrain.
Neuf mois après cette séparation, il leur prit un nouveau caprice, dont les suites, jointes à celles de leurs crimes passés, les exposèrent à un grand danger, eux et toute la colonie. Fatigués de leur vie laborieuse et sans espérance d'un plus heureux sort pour l'avenir, ils se mirent en tête d'entreprendre un voyage sur le continent, d'où étaient venus les sauvages : ils voulaient tâcher de faire quelques prisonniers, afin de se décharger sur eux du travail le plus rude.
Ce projet n'était pas mauvais en lui-même, s'ils avaient voulu l'exécuter avec modération ; mais ces malheureux ne faisaient rien sans qu'il y eût quelque crime ou dans le projet, ou dans l'exécution.
Ces trois hommes allèrent un matin à mon château, demandant avec beaucoup d'humilité qu'il leur fût permis de parler aux Espagnols. Ces derniers y consentirent. Ils leur dirent qu'ils étaient fatigués de leur manière de vivre, qu'ils n'avaient pas assez d'adresse pour faire les choses les plus nécessaires, et que, privés de toute aide pour en venir à bout, ils mourraient' de faim indubitablement; que, si les Espagnols voulaient leur permettre de prendre un des canots qui avaient servi à les transporter, et leur donner des armes et des munitions pour pouvoir se défendre, ils iraient chercher fortune sur le continent, et les délivreraient ainsi de l'embarras de leur fournir des provisions.
Les Espagnols n'auraient pas été fâchés de se débarrasser d'eux ; mais ils ne laissèrent pas de leur représenter charitablement qu'ils allaient se perdre de propos délibéré, et qu'ils devaient s'attendre à mourir sur le continent.
Ils répondirent d'un ton déterminé qu'ils périraient tous dans l'île, car ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler, et que, s'ils étaient massacrés, ce serait la fin de toutes leurs misères; que, du reste, ils n'avaient ni femmes ni enfants qui perdissent quelque chose à leur mort; en un mot, qu'ils
étaient résolus de partir, quand même on leur refuserait des armes.
Les Espagnols leur répliquèrent avec beaucoup de générosité que, s'ils voulaient absolument suivre ce dessein, ils ne permettraient pas qu'ils le fissent sans avoir de quoi se défendre, et que, malgré la disette d'armes à feu où ils étaient eux-mêmes, ils leur donneraient deux mousquets, un pistolet, un sabre et trois haches, ce qui, pensaient-ils, devait leur suffire.
Les trois aventuriers acceptèrent l'offre. On leur donna des provisions, et ils se mirent hardiment dans le canot, quoique le passage fût au moins de quarante milles.
La barque pouvait porter une vingtaine d'hommes, et, par conséquent, elle était plutôt trop grande que trop petite; mais, partant par un vent frais et la marée favorable, ils la manièrent assez bien. Ils avaient, en guise de mât, une grande perche, avec une voile de quatre peaux de chèvres séchées et cousues ensemble. Ils se mirent en mer, et les Espagnols leur souhaitèrent un heureux voyage, espérant ne les revoir jamais.
Ceux qui étaient restés dans l'île, Anglais et Espagnols, se félicitaient de temps en temps de la manière paisible dont ils vivaient ensemble depuis le départ de leurs ennemis. Ils ne s'attendaient nullement au retour de ces hommes sanguinaires, quand, vingt-deux jours après, un des Anglais, occupé à travailler dans sa plantation, aperçut tout d'un coup trois étrangers qui s'avançaient de son côté avec des armes à feu.
D'abord il se mit à fuir comme le vent, et, tout effrayé, il alla dire au gouverneur espagnol que c'en était fait d'eux, qu'il y avait des étrangers débarqués dans l'île, mais qu'il ignorait quels gens c'étaient. L'Espagnol lui demanda ce qu'il voulait dire par là, qu'il ne savait pas quels gens c'étaient; n'étaient-ce donc pas des sauvages comme ceux qui déjà avaient débarqué dans l'île?L' Anglais assura le con-
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traire. « Eh bien, dit l'Espagnol, de quoi vous troublezvous donc? Si ce ne sont pas des sauvages, ces étrangers sont nos amis, car il n'y a point de nation chrétienne au monde qui ne soit plutôt portée à nous faire du bien que du mal. »
Pendant qu'ils parlaient ainsi, les Anglais, qui se tenaient derrière les arbres nouvellement plantés, se mirent à crier de toutes leurs forces. On reconnut aussitôt leurs voix, et la première surprise fît place à une autre.
On commença d'abord à s'étonner d'un si prompt retour, dont il était impossible de deviner la cause. Avant de les faire entrer, on les questionna sur l'endroit où ils avaient été. Ils répondirent en peu de mots qu'ils avaient fait la traversée en deux jours, qu'ils avaient vu sur le rivage où ils avaient dessein d'aborder une prodigieuse quantité d'hommes alarmés, et qui se préparaient à les recevoir à coups de flèches et de javelots s'ils eussent osé débarquer; ils avaient longé les côtes dans la direction du nord, l'espace de six ou sept lieues, et ils s'étaient aperçus que ce que nous prenions pour le continent était une île ; bientôt après ils avaient découvert une autre île à droite du côté du nord, et beaucoup d'autres du côté de l'ouest. Résolus d'aller à terre, ils débarquèrent hardiment : les naturels se montrèrent bienveillants, et leur donnèrent des racines et quelques poissons secs ; les femmes paraissaient disputer aux hommes le plaisir de leur fournir des vivres qu'elles apportaient de fort loin sur leurs têtes.
Ils restèrent là quatre jours, et demandèrent par signes quelles étaient les nations des environs. Les sauvages leur tirent entendre que c'étaient des peuples cruels, habitués à manger les hommes; mais que, pour eux, ils ne mangeaient ni hommes ni femmes, excepté les prisonniers de guerre, dont la chair leur fournissait un festin de triomphe.
Les Anglais leur demandèrent quand ils avaient eu un pareil festin. Ils firent comprendre qu'il y avait deux mois, en
étendant la main du côté de la lune et montrant deux de leurs doigts. Ils ajoutèrent que leur roi était maître de deux cents prisonniers faits dans une bataille, et qu'on les engraissait pour le festin prochain. Les Anglais parurent, à ce -sujet, fort curieux de voir ces prisonniers; mais les sauvages, les entendant mal, s'imaginèrent qu'ils souhaitaient d'en avoir quelques-uns pour les manger, et, montrant du bout du doigt le couchant et l'orient, ils leur firent entendre qu'ils leur en apporteraient le lendemain. Ils tinrent parole, et leur amenèrent cinq femmes et onze hommes, qu'ils leur donnèrent, comme nous amenons vers quelque port de mer des bœufs et des vaches pour avitailler un vaisseau.
Quoique mes scélérats eussent donné dans notre île les plus grandes marques de barbarie, l'idée seule de manger ces prisonniers les remplit d'horreur. Que faire de ces malheureux? Les refuser eût été commettre un cruel affront envers cette nation sauvage ; ils se déterminèrent donc à accepter les prisonniers et donnèrent en échange une de leurs haches, une vieille clef, un couteau et cinq ou six balles de fusil, qui plurent aux sauvages, quoiqu'ils en ignorassent l'usage . Les captifs, les mains derrière le dos," furent portés dans le canot par les sauvages eux-mêmes.
Les Anglais quittèrent le rivage immédiatement, de peur que, s'ils fussent restés à terre, la bienséance ne les eût forcés de tuer quelques-uns de ces malheureux, de les mettre à la broche et de prier les sauvages à dîner.
Ayant donc pris congé de leurs hôtes avec toutes les marques de reconnaissance possibles, ils se remirent en mer et s'en retournèrent vers la première île, où ils rendirent la liberté à huit de leurs prisonniers, trouvant le nombre trop grand pour ne leur être pas à charge.
Pendant le voyage, ils essayèrent de communiquer avec leurs esclaves, mais il fut impossible de leur rien faire comprendre : ils étaient si persuadés que bientôt ils serviraient de pâture à leurs possesseurs, qu'ils croyaient que tout ce
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qu'on leur disait et que tout ce qu'on leur donnait tendait uniquement à ce but.
On commença d'abord par les délier, ce qui leur fit pousser des cris terribles, surtout aux femmes, comme si elles avaient déjà le couteau sur la gorge.
Leurs craintes n'étaient guère moindres quand on leur donnait à manger : ils s'imaginaient que c'était dans le dessein de conserver leur embonpoint pour les dévorer avec plus de plaisir. Si les Anglais fixaient les yeux particulièrement sur quelqu'un de ces malheureux, celui qu'on regardait croyait aussitôt qu'on le trouvait le plus gras et le plus propre à être mis en pièces le premier. Même après leur arrivée dans l'île, malgré de bons traitements, ils s'attendaient tous les jours, pendant quelque temps, à servir de dîner ou de souper à leurs maîtres.
Lorsque les trois aventuriers eurent fini le merveilleux journal de leur voyage, le gouverneur leur demanda où étaient leurs nouveaux domestiques. Ayant appris qu'ils les avaient menés dans une de leurs cabanes et qu'ils venaient exprès demander des vivres, il résolut de s'y transporter avec toute la colonie, sans oublier le père de Vendredi.
Ils les trouvèrent dans la hutte, tous liés; car leurs maîtres avaient jugé nécessaire d'user de cette précaution de peur que, pendant leur absence, ils ne voulussent se sauver avec le canot. Ils étaient assis à terre. Il y avait trois hommes, âgés d'environ trente à trente-cinq ans, bien faits et paraissant adroits et robustes; de plus, cinq femmes, parmi lesquelles deux de trente à quarante ans, deux de vingt- cinq à vingt-six, et une jeune fille de seize ou dixsept ans.
Les Espagnols furent douloureusement émus à la vue de ces malheureux en proie à la plus mortelle inquiétude, s' attendant à chaque moment à se voir traînés hors de la cabane pour être massacrés et pour servir d'aliment à leurs maîtres.
Afin de les tranquilliser/ ils ordonnèrent au père de Vendredi d'aller voir s'il en connaissait quelqu'un et s'il entendait quelque chose à leur langage. Le bon vieillard les regarda fort attentivement, mais il n'en reconnut pas un seul. Il avait beau parler, personne ne comprit d'abord ses paroles ni ses signes, excepté une des femmes. C'en était assez pour qu'on pût leur faire savoir que leurs maîtres étaient chrétiens, qu'ils avaient en horreur les festins de chair humaine, et qu'ils pouvaient être sûrs qu'on ne les égorgerait pas. Dès qu'ils en furent persuadés, ils marquèrent une joie extraordinaire par mille gestes singuliers et différents, car ils étaient de diverses nations.
La femme qui faisait l'office d'interprète eut ordre de leur demander s'ils consentaient à travailler pour les hommes qui les avaient amenés et leur avaient sauvé la vie. Sur cette question, ils se mirent tous à danser et à prendre l'un une chose, l'autre une autre, et à les porter vers la cabane, pour marquer qu'ils étaient disposés à rendre à leurs maîtres toutes sortes de services.
Ensuite, sur la proposition du gouverneur, les cinq Anglais convinrent de choisir chacun une femme pour esclave; ils vécurent ainsi d'une manière toute nouvelle. Les Espagnols et le père de Vendredi continuèrent à demeurer dans mon ancienne habitation ; ils avaient avec eux les trois esclaves faits prisonniers lorsque les sauvages s'étaient livré bataille; c'était là, pour ainsi dire, la capitale de la colonie, dont les autres tiraient des vivres et toute espèce de secours, selon que la nécessité l'exigeait.
Nos Anglais se mirent alors à travailler : aidés par les Espagnols, ils bâtirent, en peu de temps, cinq nouvelles cabanes pour s'y loger, les autres étant, pour ainsi dire, toutes remplies de leurs meubles, de leurs outils et de leurs provisions. Les trois mauvais sujets avaient choisi l'endroit le plus éloigné, et les deux autres le plus voisin de mon château, mais toujours vers le nord de l'île, de manière qu'ils
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continuèrent à faire bande à part et qu'il y avait dans mon île le commencement de trois colonies différentes.
J'en viens à présent à une scène tragique, ne ressemblant pas à tout ce qui était arrivé auparavant à la colonie et à moi-même; en voici le fidèle récit.
Un jour, de fort bon matin, cinq ou six canots pleins de sauvages abordèrent, dans l'intention ordinaire sans doute, de faire quelque festin. Cet événement était devenu si familier à la colonie, qu'elle ne s'en mettait plus en peine et ne songeait qu'à se tenir cachée, persuadée que, si elle n'était pas découverte par les sauvages, ceux-ci, leurs provisions consommées, se rembarqueraient. On se contentait donc, en pareille circonstance, de donner avis à toutes les plantations de se tenir renfermées et de placer seulement une sentinelle pour avertir du départ des sauvages.
Ces mesures étaient sages; mais un désastre imprévu les rendit inutiles et faillit causer la ruine de toute la colonie en la découvrant aux Indiens. Dès que les canots des sauvages furent remis en mer, les Espagnols sortirent de leur retraite, et quelques-uns d'entre eux eurent la curiosité d'aller examiner le lieu du festin. À leur grand étonnement, ils y trouvèrent trois sauvages étendus à terre et plongés dans un profond sommeil; ils s'étaient, sans doute, tellement repus de leurs horribles mets, qu'ils s'étaient endormis comme des brutes sans vouloir se lever lorsque leurs compagnons s'éloignèrent, ou bien peut-être, s'étant égarés dans le bois, ils n'avaient pu arriver assez à temps pour se rembarquer.
Quoi qu'il en soit, les Espagnols en étaient fort embarrassés, et le gouverneur, consulté sur cet accident, était aussi embarrassé que les autres. Ils avaient bien assez d'esclaves, et ils n'étaient pas d'humeur à tuer ceux-ci de sang-froid : les pauvres gens ne leur avaient pas fait le moindre tort, et ils n'avaient aucun sujet de guerre légitime contre eux qui pût les autoriser à les traiter en ennemis.
Le parti le plus simple eût été de se retirer et de donner
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ainsi le temps à ces sauvages de s'éveiller et de sortir de File; mais une circonstance rendait ce parti dangereux : ils n'avaient point de barque, et, s'ils se mettaient à rôder dans l'île, ils pouvaient découvrir les plantations et par là causer la ruine de la colonie.
Les Espagnols résolurent de les éveiller et de les faire prisonniers. Ces pauvres gens furent extrêmement épouvantés quand ils se virent saisis et garrottés. Ils s'imaginèrent qu'on allait les tuer pour les dévorer. Mais on les rassura, et on les mena immédiatement à une des plantations.
Par bonheur, au lieu de les conduire à mon château, on les dirigea sur ma maison de campagne, qui était la ferme principale; ensuite ils furent transportés à l'habitation des deux Anglais.
Là, ces Anglais les firent travailler, quoiqu'ils n'eussent pas grande besogne à leur donner.
Un jour, ils s'aperçurent qu'un des trois prisonniers s'était échappé ; quelque recherche qu'on fit, on ne put le trouver. On finit par croire qu'au moyen d'un canot de quelques sauvages il avait pu passer sur le continent.
Cette pensée effraya extrêmement tous mes colons : ils en conclurent que, s'il retournait parmi ses compatriotes, il ne manquerait pas de les informer que l'île était habitée. Par bonheur, il n'avait jamais été instruit du nombre des habitants et de leurs différentes plantations. Il n'avait jamais vu ni entendu l'effet de leurs armes à feu, et les colons n'avaient eu garde de lui faire connaître aucune de leurs retraites.
Ils avaient trop bien conjecturé : deux mois après, six canots, montés par sept, huit ou dix sauvages, vinrent longer la côte septentrionale de l'île, où nous ne les avions jamais vus auparavant; ils y débarquèrent une heure après le lever du soleil, à un mille de distance de l'habitation des deux Anglais où avait demeuré l'esclave en question.
Si toute la colonie s'était trouvée réunie, le mal n'aurait
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pas été si grand, et, selon toutes les apparences, aucun des ennemis n'eût échappé; mais il n'était pas possible à deux hommes d'en repousser une cinquantaine et de les combattre avec succès.
Les Anglais les avaient découverts en mer à une lieue de distance ; il se passa une heure avant qu'ils fussent à terre, et, comme ils avaient débarqué à un mille de leur habitation, il leur fallait du temps pour arriver jusque-là. Nos pauvres Anglais, ayant toute raison de se croire trahis, garrottèrent les deux esclaves qui leur restaient et commandèrent à deux des trois autres qui avaient été amenés avec les femmes de conduire dans la cave les suspects, ainsi que les deux femmes et tout ce dont ils pouvaient se charger. Ils leur ordonnèrent encore de tenir là ces deux sauvages pieds et poings liés jusqu'à nouvel ordre.
Ensuite, voyant les Indiens débarqués venir droit du côté de leurs huttes, ils ouvrirent l'enclos où leurs chèvres apprivoisées étaient gardées, les chassèrent toutes dans les bois, avec les chevreaux, afin que les ennemis les prissent pour des animaux sauvages. Mais l'esclave qui leur servait de guide avait trop bien instruit ses compagnons, car ils continuèrent leur marche directement vers la demeure des deux Anglais.
Après que ceux-ci curent mis en sûreté leurs femmes esclaves et leurs ustensiles, ils envoyèrent le troisième esclave venu dans l'île avec les femmes vers les Espagnols, pour les avertir au plus vite du danger qui les menaçait et leur demander un prompt secours. En même temps ils prirent leurs armes et leurs munitions et se retirèrent dans le bois où était la cave qui' servait d'asile à leurs esclaves. Ils s'arrêtèrent à quelque distance de là pour épier, s'il était possible, quel chemin prendraient les sauvages.
Au milieu de leur retraite, ils découvrirent d'une colline un peu élevée toute la petite armée des ennemis qui s'approchait de leurs cabanes, et, un moment après, ils virent celles-ci dévorées par les flammes, ce qui leur causa le plus
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cruel chagrin : c'était pour eux une perte irréparable, du moins pour longtemps.
Ils s'arrêtèrent pendant quelques instants sur cette petite colline, jusqu'à ce qu'ils eussent vu les sauvages se répandre partout comme une troupe de bêtes féroces, rôdant pour trouver quelque butin, principalement pour découvrir les habitants, dont il était aisé de voir qu'ils avaient connaissance.
Les Anglais comprirent qu'ils n'étaient pas en sûreté dans le lieu où ils se trouvaient, car il était fort naturel de penser que quelques-uns des ennemis prendraient cette route, et, dans ce cas, ils auraient pu y venir en trop grand nombre pour leur pouvoir résister.
En conséquence, ils jugèrent bon de pousser leur retraite une demi-lieue plus loin, s' imaginant que plus les sauvages se dissémineraient, moins leurs pelotons seraient nombreux.
Ils firent leur première halte à l'entrée d'une partie fort épaisse du bois où se trouvait le tronc d'un vieux arbre touffu et entièrement creux. Ils s'y mirent l'un et Fautre, résolus d'attendre là l'issue de l'événement.
Ils n'y étaient pas depuis longtemps, quand deux sauvages s'avancèrent droit de ce côté-là, comme s'ils les avaient découverts et les allaient attaquer; à quelque distance, ils en virent trois autres, puis cinq, suivant tous la même route. Outre ceux-là, ils en aperçurent, à. une plus grande distance, sept qui prenaient un chemin différent ; car toute la troupe s'était répandue dans l'île, comme des chasseurs qui battent le bois pour faire lever le gibier.
Les Anglais se trouvèrent alors dans un grand embarras, ne sachant s'il valait mieux s'enfuir ou garder leur poste; mais, après une courte délibération, ils pensèrent que, si les ennemis continuaient à rôder partout de cette manière avant l'arrivée du secours, ils pourraient bien découvrir la cave, ce qu'ils regardaient comme le dernier des malheurs. Us
résolurent donc de les attendre, et, s'ils étaient attaqués par une troupe trop forte, de monter jusqu'au haut de l'arbre, d'où ils pourraient se défendre tant que dureraient leurs munitions, quand même ils seraient environnés de tous les sauvages débarqués, à moins qu'ils ne s'avisassent de mettre le feu à l'arbre.
Cette résolution prise, ils examinèrent encore s'il serait bon de faire feu sur les deux premiers, ou s'ils attendraient la venue des trois suivants, pour séparer ainsi les premiers d'avec les cinq derniers. Ce parti leur parut le meilleur, et ils décidèrent de laisser passer les deux premiers, à moins qu'ils ne vinssent les attaquer. Ils furent confirmés dans cette détermination par la marche de ces deux sauvages, qui prirent un peu à côté de l'arbre; mais les huit autres qui les suivaient continuèrent leur chemin directement vers eux, comme s'ils eussent été instruits du lieu de leur retraite.
Ils se succédaient tous l'un après l'autre; les Anglais, jugeant convenable de ne tirer qu'un à un, crurent qu'il n'était pas impossible d'abattre les trois premiers d'un seul coup. Dans ce but, celui qui devait tirer le premier mit trois balles dans son mousquet, et, le plaçant dans un trou de l'arbre très-propre à assurer le coup, il attendit qu'ils fussent venus à trente verges de distance pour ne pas les manquer.
Pendant que l'ennemi avançait, ils virent distinctement, parmi les trois premiers, leur esclave fugitif, et ils résolurent de ne pas le laisser échapper, quand ils devraient tirer tous deux sur lui.
Mais le premier Anglais savait trop bien viser pour perdre sa poudre ; il fit feu et en toucha deux. L'un tomba roide mort, la balle lui ayant passé à travers la tête; l'autre (l'esclave fugitif) eut la poitrine percée d'outre en outre et tomba par terre, quoiqu'il ne fût pas tout à. fait mort; pour le troisième, il n'avait qu'une légère blessure à l'épaule, causée sans doute par la balle qui avait traversé le corps du
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second; cependant, plein d'effroi, il s'était jeté à terre, en poussant des cris et des hurlements épouvantables.
Les cinq qui suivaient, plus étonnés du bruit qu'instruits du danger, s'arrêtèrent tout court. Les bois avaient rendu ce bruit mille fois plus terrible par les échos qui le répétaient de toutes parts, et les oiseaux, en se levant de tous côtés, y mêlaient des cris confus.
Cependant, voyant que tout était rentré dans le silence et ne sachant ce dont il s'agissait, ils s'avancèrent d'abord sans donner la moindre marque de crainte; mais, arrivés à l'endroit où leurs compagnons avaient été si maltraités, ils se pressèrent tous autour du sauvage blessé; ils le questionnèrent apparemment sur la cause de son malheur, sans savoir qu'ils étaient exposés au même danger.
Il leur répondit sans doute qu'un éclat de feu, suivi d'un affreux coup de tonnerre descendu du ciel, avait tué deux de ses camarades et l'avait blessé lui-même. Cette réponse du moins était fort naturelle; car, comme il n'avait vu aucun homme près de lui et qu'il n'avait jamais entendu un coup de fusil, loin d'en connaître les terribles effets, il lui était difficile de faire quelque autre conjecture.
Nos deux Anglais étaient bien fâchés d'être obligés de tuer tant de créatures humaines ; cependant, forcés par le soin de leur propre conservation, et les voyant tous, pour ainsi dire, en leur puissance, ils résolurent de faire sur eux une décharge générale. Le premier avait eu tout le temps de recharger son fusil ; ils convinrent des différents côtés où ils viseraient pour rendre l' exécution plus terrible, et, tirant en même temps, ils tuèrent et blessèrent quatre des sauvages, et le cinquième, quoiqu'il ne fût touché en aucune manière, tomba avec le reste, comme mort de peur; nos gens s'imaginèrent les avoir tous tués.
Cette opinion les fit sortir hardiment de l'arbre sans avoir rechargé, ce qui était une imprudence ; et ils furent bien étonnés d'en voir tout à coup quatre en vie, dont deux
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blessés légèrement, et un autre sain et sauf, découverte qui les obligea à frapper dessus avec la crosse de leurs fusils. Ils tuèrent d'abord l'esclave, cause de tout ce désastre, et un autre blessé au genou. Quant au sauvage qui n'avait pas été atteint, il se prosterna devant eux, tendant ses mains vers le ciel, et, par un murmure lamentable et d'autres signes aisés à comprendre, il demanda la vie; les paroles qu'il prononçait leur étaient absolument inintelligibles.
Ils lui ordonnèrent par signes de s'asseoir au pied d'un arbre, et un des Anglais, ayant par hasard sur lui une corde, lui lia les pieds et les mains, puis, le laissant dans cette situation, ils se mirent l'un et l'autre à la poursuite des deux premiers avec toute la promptitude possible : ils craignaient qu'ils ne découvrissent la cave où étaient cachés leurs femmes et tout ce qui leur restait. Ils les aperçurent, mais à une grande distance. Ils lurent un peu rassurés quand ils les virent traverser une vallée du côté de la mer; ce chemin était tout à fait à l'opposé de la retraite pour laquelle ils étaient si fort inquiets. Satisfaits de cette découverte, ils s'en retournèrent vers l'arbre où ils avaient laissé leur prisonnier; mais ils ne l'y trouvèrent point : les cordes dont il avait été lié étaient à terre, au pied du même arbre; et ils supposèrent que d'autres sauvages de ses compagnons l'avaient rencontré et délivré.
Ils furent alors dans un aussi grand embarras qu'auparavant, ne sachant quelle route prendre, ni où était l'ennemi, ni en quel nombre. Toutefois ils résolurent de s'en aller vers la cave, pour voir si tout «s'y trouvait en bon état et pour calmer la frayeur des femmes, qui, bien que sauvages elles-mêmes, craignaient mortellement leurs compatriotes, parce qu'elles ne connaissaient que trop leur naturel. Arrivés en cet endroit, lis virent que les sauvages avaient été dans le bois et fort près du lieu en question, mais qu'ils ne l'avaient pas découvert.
Nos Anglais trouvèrent donc tout comme ils Je souhai-
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taient, mais les femmes étaient dans une terrible frayeur. En même temps ils virent arriver à leur secours sept Espagnols : les dix autres, avec leurs esclaves et le père de Vendredi, s'étaient formés en petit corps pour défendre la ferme où ils avaient leur blé et leur bétail ; mais les sauvages ne s'étaient pas portés jusque-là. Ces sept Espagnols étaient accompagnés de l'esclave que les Anglais leur avaient envoyé et du sauvage qu'ils avaient laissé attaché au pied de l'arbre : ils virent alors qu'il n'avait pas été délié par ses compagnons, mais bien par les Espagnols venus dans cet endroit, où ils avaient trouvé sept cadavres et ce malheureux, qu'ils emmenèrent avec eux. Il fallut pourtant le lier de nouveau, et lui faire tenir compagnie aux deux qui étaient restés lorsque le troisième, auteur de tout le mal, s'était enfui.
Tant de prisonniers commencèrent à leur être à charge, et ils craignaient si fort de les voir s'échapper, qu'ils résolurent de les tuer tous, s'y regardant comme contraints par le soin de leur propre conservation. Le gouverneur espagnol ne voulut pourtant pas y consentir, et ordonna, en attendant mieux, qu'on les envoyât à la vieille grotte dans la vallée avec deux Espagnols pour les garder et pour leur donner la nourriture nécessaire. On le fit, et ils y restèrent la nuit suivante, liés et garrottés.
Les deux Anglais, voyant les troupes auxiliaires des Espagnols, reprirent courage, et ne voulurent pas en demeurer là : ils se firent accompagner de cinq Espagnols, et, armés de cinq mousquets, d'un pistolet et de deux bâtons ferrés, ils partirent aussitôt pour aller à la chasse des sauvages. Ils allèrent du côté de l'arbre où ils leur avaient d'abord résisté, et ils virent sans peine qu'il en était venu d'autres, et qu'ils avaient fait de vains efforts pour emporter leurs compagnons tués, car, en ayant traîné deux assez loin, ils avaient été obligés de renoncer à leur entreprise. De là, ils avancèrent vers la colline, premier poste, d'où ils avaient eu la douleur d'apercevoir leurs maisons en feu; la fumée
s'élevait encore du toit, mais ils ne découvrirent pas un sauvage.
Ils résolurent alors d'aller, avec précaution, vers leurs plantations ruinées ; chemin taisant, étant à portée du rivage, ils virent distinctement les sauvages se jeter dans leurs canots pour se retirer de cette île qui leur avait été si fatale.
Ils furent d'abord fâchés de les laisser partir sans les saluer encore d'une bonne décharge ; mais, en examinant la chose avec plus de sang-froid, ils se trouvèrent heureux d'en être quittes.
Les malheureux Anglais étant ruinés alors pour la seconde fois et privés de tout le fruit de leur travail, les autres colons s'empressèrent de les aider à relever leurs habitations et de leur donner tous les secours possibles. Leurs trois compatriotes mêmes, qui jusque-là n'avaient pas marqué la moindre inclination pour eux, et qui n'avaient rien su de toute cette affaire, parce qu'ils s'étaient établis du côté de l'est, vinrent offrir leur assistance et travaillèrent pour eux pendant plusieurs jours. De cette manière, et en fort peu de temps, ils furent remis sur pied.
Deux jours après, la colonie eut la satisfaction de voir trois canots sur le rivage, et près de là deux hommes noyés; ce qui leur donna à croire, avec raison, que les ennemis avaient essuyé une tempête qui avait fait périr quelques-uns de leurs canots : cette conjecture- était confirmée par un vent violent qu'on avait senti dans l'île la nuit même de leur départ. Cependant, si la tempête en avait fait périr, il en restait assez pour informer leurs compatriotes de ce qui leur était arrivé, et pour les engager à une seconde entreprise où ils pourraient employer des forces suffisantes pour réussir.
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