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CHAPITRE VI

Nouvelle descente des sauvages en très-grand nombre. — Ils marchent contre les colons. — Combat acharné et sanglant; mort de cent quatre-vingts ennemis; leurs barques sont brûlées. — Dans leur fureur, ils détruisent une partie des plantations. — Leur défaite. — Prisonniers faits sur eux. — Atkins se bâtit une maison d'osier.

Cinq ou six mois se passèrent avant qu'on entendît parler des sauvages, et nos gens commençaient à croire que les Indiens avaient oublié leur malheureuse tentative, quand, tout à coup, ils furent attaqués par une flotte formidable de vingthuit canots remplis de sauvages armés d'arcs, de flèches, de massues, de sabres de bois et d'autres armes semblables. Leur nombre était si grand, qu'il jeta la colonie dans la plus terrible consternation. Comme ils débarquèrent vers le soir dans la partie orientale de l'île, les colons eurent toute la nuit pour se consulter sur les mesures à prendre. Sachant que leur sûreté avait consisté entièrement à n'être pas découverts, ils crurent devoir prendre les mêmes précautions dans la conjoncture présente, et cela par des motifs d'autant plus forts que le nombre de. leurs ennemis était plus grand.

Conformément à cette opinion, ils résolurent d'abord d'abattre les cabanes des deux Anglais et de renfermer le bétail dans l'ancienne grotte; car ils supposaient que les sauvages iraient tout droit de ce côté-là, quoiqu'ils eussent débarqué à plus de deux lieues de cette habitation.

Ensuite ils emmenèrent le bétail qui était dans ma maison de campagne, et qui appartenait aux Espagnols; en un mot, ils écartèrent, autant que possible, tout ce qui était capable de faire croire l'île habitée. Le lendemain, ils se portèrent de bon matin, avec toutes leurs forces, devant la plantation des deux Anglais pour y attendre l'ennemi.

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La chose arriva comme ils l'avaient conjecturé. Les sauvages, laissant leurs canots près de la côte orientale de l'île, s'avancèrent sur le rivage, directement vers le lieu en question, au nombre d'environ deux cent cinquante, autant que nos gens en pouvaient juger.

Notre armée était fort petite en comparaison de la leur, et, ce qui était le plus affligeant, il n'y avait pas assez d'armes. Elle se composait de dix-sept Espagnols et de cinq Anglais, du père de Vendredi, des trois esclaves venus dans File avec les femmes sauvages, qui s'étaient montrés très-fidèles, et de trois autres esclaves qui servaient les Espagnols : total, vingt-neuf.

Pour armer ces combattants, il y avait onze mousquets, cinq pistolets, trois fusils de chasse, cinq fusils que j'avais ôtés aux mutins en les désarmant, deux sabres et trois vieilles hallebardes : total, vingt-neuf.

Pour en tirer tout le parti possible, ils ne donnèrent point d'armes à feu aux esclaves, mais ils confièrent à chacun une hallebarde ou un bâton à deux bouts, avec une hache. Chaque combattant européen en prit une aussi. Il y avait encore deux femmes qu'il ne fut pas possible d'empêcher d'aller au combat. On leur donna les arcs et les flèches des sauvages que les Espagnols avaient ramassés après la bataille livrée dans l'île, quelque temps auparavant, entre deux troupes de sauvages. On donna encore une hache à chacune de ces amazones.

Le gouverneur espagnol était généralissime; Guillaume Atkins, homme terrible quand il s'agissait de commettre quelque crime, était cependant plein de valeur et commandait sous lui.

Les sauvages avancèrent sur les nôtres comme des lions; malheureusement, nos gens ne pouvaient tirer le moindre secours du lieu où ils étaient postés. Mais Atkins, qui, dans cette occasion, rendit de grands services, était caché avec six hommes derrière quelques broussailles en garde

avancée, avec ordre de laisser passer les premiers ennemis, de faire feu ensuite au milieu de la troupe, et de se retirer après avec toute la promptitude possible en prenant un détour dans le bois, pour se placer derrière les Espagnols, qui avaient une rangée d'arbres devant eux.

Les sauvages avançant par petits pelotons, sans aucun ordre, Atkins en laissa passer une cinquantaine, et, voyant venir les autres en masse, fit faire feu à trois des siens, dont les fusils étaient chargés de six ou sept balles à peu près de celles du calibre d'un pistolet.

Il n'est pas possible de dire combien ils en tuèrent et blessèrent; la surprise et la consternation des sauvages furent inexprimables. Ils étaient dans un étonnement et dans une frayeur terribles d'entendre un bruit si inouï et de voir leurs gens tués ou blessés sans en pouvoir découvrir la cause, quand Atkins lui-même et les trois autres firent une nouvelle décharge dans le plus fort de leur bataillon; en moins dune minute, les trois premiers, ayant eu le temps de charger de nouveau leurs fusils, leur envoyèrent une troisième décharge.

Si Atkins et ses gens s'étaient retirés immédiatement, comme on le leur avait ordonné, ou si les autres colons eussent été à portée de continuer le feu, les sauvages étaient défaits indubitablement; car leur consternation venait surtout de ce qu'ils se croyaient frappés par leurs dieux, qui les tuaient par le tonnerre et par la foudre. Mais Atkins, s'arrêtant là pour charger de nouveau, les tira d'erreur. Quelques-uns des ennemis les plus éloignés le découvrirent et le vinrent prendre par derrière ; et, quoique Atkins fit encore l'eu sur eux deux ou trois fois et qu'il en tuât une vingtaine, il fut cependant blessé lui-même ; un Anglais fut tué à coups de flèches, et le même malheur arriva peu après à un Espagnol et à un des esclaves venus dans l'île avec les femmes. C'était un garçon d'une bravoure étonnante : il s'était battu en désespéré, et il avait tué à lui seul cinq ennemis, quoi-

qu'il n'eût d'autres armes qu'un bâton à deux bouts et une hache.

Nos gens, étant pressés de cette manière et ayant souffert une perte considérable, se retirèrent vers une colline, dans le bois, et les Espagnols, après trois décharges, firent aussi retraite .

Le nombre des ennemis était trop considérable pour mes colons, et ils se battaient tellement en désespérés, que, quoiqu'il y en eût une cinquantaine de tués et autant de blessés au moins, ils ne laissaient pas de charger nos gens, sans se mettre en peine du danger, et leur envoyaient continuellement des nuées de iïèches. On observa même que les blessés encore en état de combattre en devenaient plus furieux et se montraient plus acharnés que les autres.

En se retirant, les nôtres laissèrent leurs morts sur le champ de bataille, et les sauvages maltraitèrent ces cadavres d'une manière horrible, leur cassant les bras, les jambes et la tête avec leurs massues et leurs sabres de bois, comme de vrais barbares.

Voyant que nos gens s'étaient retirés, ils ne songèrent pas à les suivre ; mais, s' étant rangés en cercle, selon leur coutume, ils poussèrent deux grands cris, en signe de victoire. Leur joie ne tarda pourtant pas à être troublée par la vue de plusieurs de leurs blessés, qui tombèrent morts épuisés par la perte de leur sang.

Le gouverneur ayant rallié son armée sur un tertre peu élevé, Atkins, quoique blessé, fut d'avis qu'on marchât et qu'on donnât de nouveau avec toutes les forces unies, « Atkins, dit le gouverneur, vous voyez de quelle manière désespérée leurs blessés combattent ; laissons-les en repos jusqu'à demain : tous ces malheureux seront à moitié morts de leurs blessures et trop affaiblis par la perte de leur sang pour en venir aux mains de nouveau ; nous aurons meilleur marché du reste.

— C'est fort bien dit, répliqua Atkins avec une gaieté

brusque ; mais il en sera de moi précisément comme des sauvages : je ne serai bon à rien demain, et c'est pour cela que je veux recommencer l'affaire pendant que je suis encore échauffé.

— Vous parlez en brave, repartit l'Espagnol, et vous avez agi de même; vous avez fait votre devoir, et nous nous battrons pour vous si vous ne pouvez pas être de la partie ; attendons jusqu'à demain : je crois que c'est le parti le plus sage. »

Néanmoins, comme il faisait un beau clair de lune et qu'on voyait les sauvages dans un grand désordre autour de leurs morts et de leurs blessés, on résolut de tomber sur eux pendant la nuit, persuadés que, si on pouvait leur envoyer une seule décharge avant d'être découverts, l'avantage serait pour nos colons. L'occasion était très-favorable, un des Anglais près de l'habitation duquel le combat avait commencé sachant un chemin sûr pour les surprendre. 11 fit faire à nos gens un détour dans le bois du côté de l'ouest, puis, revenant au sud, il les mena si près du lieu où étaient le plus grand nombre des sauvages, qu'avant d'avoir été vus ou entendus huit d'entre eux tirèrent sur les ennemis avec le plus grand succès. Une demi-minute après, huit autres les saluèrent de la même manière et en tuèrent et blessèrent un grand nombre ; pendant tout ce temps, il ne leur fut pas possible de voir qui les frappait ni de quel côté ils devaient fuir.

Les nôtres, ayant rechargé leurs armes avec toute la promptitude possible, se partagèrent en trois troupes, résolus de tomber ensemble sur les ennemis.

Ils partagèrent également les armes à feu, ainsi que les hallebardes et les bâtons à deux bouts. Ils voulaient laisser les femmes derrière, mais elles dirent qu'elles étaient résolues à mourir avec leurs maîtres. S1 étant mis en bataille, ils sortirent du bois en poussant de grands cris. Les sauvages tinrent ferme, et, dès que nos gens approchèrent, ils tirèrent

plusieurs flèches dont Tune blessa le père de Vendredi, mais assez légèrement. Les nôtres ne leur donnèrent guère le temps de respirer, et, se ruant sur eux, après avoir l'ait feu, ils engagèrent la mêlée, et, à coups de crosse, de hache et de bâton ferré, ils firent tant, que les vaincus se mirent à pousser des hurlements affreux et à s'enfuir de tous côtés, ne songeant plus qu'à se dérober à des ennemis si terribles.

Nous étions fatigués de les assommer, nous en avions tué ou blessé mortellement au moins cent quatre-vingts. Les autres, saisis d'une frayeur inexprimable, couraient par les collines et les vallées avec toute la rapidité que la peur pouvait ajouter à leur vitesse naturelle.

Comme on ne se mettait guère en peine de les poursuivre, ils gagnèrent le rivage sur lequel ils avaient débarqué; mais il faisait, cette nuit-là, un vent impétueux qui, venant du côté de la mer, les empêchait de quitter le rivage. La tempête continua pendant toute la nuit, et, quand la marée monta, leurs canots furent poussés si avant sur le rivage, qu'il aurait fallu une peine infinie pour les remettre à flot; quelques-uns même furent brisés en se heurtant contre le sable ou les uns contre les autres.

Nos gens, quoique charmés de leur victoire, eurent peu de repos tout le reste de la nuit; mais, s'étant rafraîchis du mieux qu'il leur était possible, ils prirent le parti de marcher vers la partie de la contrée où les sauvages s'étaient retirés. Ce dessein les força de passer sur le champ de bataille, où ils virent plusieurs de leurs malheureux ennemis encore vivants, mais mortellement blessés : spectacle affligeant pour des cœurs généreux ; car une âme véritablement grande, quoique forcée par les lois naturelles d'exterminer ses ennemis, est bien éloignée de se réjouir de leurs malheurs.

Il n'y eut pas à s'inquiéter de ces sauvages : les esclaves eurent soin de finir leurs misères à coups de hache.

Nos colons parvinrent enfin à un endroit 'où ils découvrirent le reste de l'armée des vaincus, qui consistait encore en

une centaine d'hommes. Ils étaient assis à terre, le menton appuyé sur les genoux et la tête soutenue par les deux mains.

Dès que nos gens se furent approchés d'eux à la distance d'une douhle portée de mousquet, le gouverneur ordonna qu'on tirât deux coups sans balles pour leur donner l'alarme et pour voir leur contenance. 11 voulait découvrir, par là, s'ils étaient d'humeur à se battre encore ou si leur défaite les avait entièrement découragés, afin d'agir en conséquence.

Ce stratagème réussit; car, dès que les sauvages eurent entendu le premier coup et qu'ils virent le feu du second, ils se relevèrent avec une extrême frayeur et s'enfuirent vers le bois en poussant une sorte de hurlement que nos gens n'avaient pas encore entendu et dont ils ne purent deviner le sens.

Les colons auraient mieux aimé que le temps eût été tranquille et que les ennemis eussent pu se rembarquer; mais ils ne considéraient pas alors que leur retraite pouvait être la cause d'une nouvelle expédition assez nombreuse pour ne pouvoir résister.

Atkins, qui, malgré sa blessure, n'avait pas voulu se retirer, donna le meilleur conseil : il fut d'avis de se servir de la frayeur des ennemis pour les séparer de leurs barques et les empêcher de regagner leur pays. Quelques-uns s'opposaient à cette opinion, craignant que l'exécution de ce projet ne poussât les Indiens à se cacher dans les bois, ce qui forcerait les nôtres à leur donner la chasse comme à des bêtes féroces et empêcherait de travailler, pour ne s'occuper qu'a garder les plantations ; de là naîtraient des inquiétudes continuelles.

Atkins répondit qu'il valait mieux avoir affaire à cent hommes qu'à cent tribus, et qu'il fallait absolument détruire et les canots et les ennemis, s'ils voulaient n'être pas détruits eux-mêmes; en- un mot, il leur démontra si bien l'utilité de suivre son avis, qu'ils s'y rendirent tous. Ils mirent aussitôt

la main à l'œuvre, et, ayant ramassé du bois sec, ils essayèrent de brûler quelques-uns des canots ; mais ils étaient trop mouillés ; néanmoins le feu endommagea les parties supérieures, et il devenait impossible de s'en servir.

Quand les sauvages se furent aperçus de notre projet, quelques-uns d'entre eux sortirent des bois, et, s 'approchant, ils se jetèrent à genoux et s'écrièrent : « Oa Oa Waramokoa. » Ils prononcèrent quelques autres paroles auxquelles les nôtres ne purent rien comprendre ; mais, comme ils se tenaient dans une attitude suppliante, les cris qu'ils poussaient signifiaient évidemment que l'on épargnât leurs canots et qu'on leur permît de s'en retourner.

Nos gens avaient l'intime conviction que Tunique moyen de conserver la colonie était d'empêcher les sauvages de retourner dans leur pays, persuadés que, s'il en échappait un seul pour aller raconter la catastrophe de ses camarades, c'était fait de la colonie. Aussi, indiquant par un signe aux barbares qu'il n'y avait point de grâce à attendre, ils détruisirent toutes les barques épargnées par la tempête. A ce spectacle, les sauvages qui étaient dans les bois poussèrent des hurlements épouvantables quelles nôtres entendirent distinctement, et ensuite ils se mirent à courir dans l'île comme des hommes qui avaient perdu l'esprit ; ce qui troubla beaucoup les nôtres, indécis sur ce qu'ils devaient faire pour se délivrer de ces misérables.

Les Espagnols eux-mêmes, malgré toute leur prudence, ne considéraient pas qu'en portant ces sauvages au désespoir ils se mettaient dans la nécessité de faire une garde continuelle auprès de leurs plantations. Il est vrai qu'ils avaient mis leurs troupeaux en sûreté et qu'il était impossible aux Indiens de trouver mon château, non plus que ma grotte dans Ja vallée; mais malheureusement ils découvrirent la grande ferme, la dévastèrent ainsi que l'enclos et la plantation dont elle était entourée, foulant le blé aux pieds, arrachant les vignes, gâtant les raisins ; en un mot, ils tirent des

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dommages épouvantables, quoiqu'ils n'en profitassent pas eux-mêmes.

Nos gens étaient à la vérité de force à les combattre partout où ils les trouveraient ; mais ils étaient embarrassés sur la manière de leur donner la cbasse. Quand ils les rencontraient un à un, ils les poursuivaient en vain, car ces sauvages étaient dune agilité extraordinaire; et, d'un autre côté, nous n'osions marcher isolément pour les surprendre, de peur d'être environnés et accablés par le nombre.

Par bonheur, les sauvages ne possédaient point d'armes; leurs arcs étaient inoffensifs, faute de flèches et de matériaux pour en faire.

L'extrémité à laquelle ils se voyaient réduits était certainement déplorable; mais la situation où ils avaient mis la colonie n'était guère meilleure; car, quoique nos retraites lussent conservées, les provisions se trouvaient ruinées ; la moisson était détruite, et il ne restait plus de ressources que le bétail de la vallée, un petit champ de blé qui se trouvait aussi de ce côté-là, et les plantations de Guillaume Atkins et de son camarade. Le troisième avait perdu la vie dans la première action*: une flèche lui avait traversé la tète.

A mon avis, la position des colons était plus triste que n'avait été la mienne depuis que je m'avisai de semer du millet et du riz et que j'apprivoisai des chèvres. Les sauvages étaient comme une centaine de loups dévorant tout ce qu'ils pouvaient trouver.

La première chose dont nos gens convinrent dans cet embarras, ce fut de pousser les ennemis vers l'endroit le plus reculé de l'île, afin que, si d'autres sauvages abordaient, ils ne pussent découvrir ceux-ci. Ils résolurent encore de les harasser continuellement, d'en tuer autant qu'ils pourraient, et, s'ils réussissaient à les soumettre, de leur enseigner à semer et de les faire vivre de leur propre travail.

Conformément à ces résolutions, ils les poursuivirent avec tant d'acharnement et les effrayèrent tellement par leurs

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armes à feu, dont le seul bruit les faisait tomber à terre, qu'ils s'éloignèrent de plus en plus : leur nombre diminuait de jour en jour, et enfin ils furent réduits à se cacher dans les bois et dans les cavernes, où plusieurs périrent de faim, comme nous pûmes nous en convaincre plus tard, en trouvant leurs cadavres.

La misère de ces pauvres gens remplit les nôtres d'une généreuse compassion, surtout le gouverneur espagnol, l'homme du monde le plus généreux. Il proposa aux autres de chercher à prendre un des sauvages pour lui faire entendre l'intention de la colonie, et pour l'envoyer parmi les siens, afin de les amener à une capitulation qui assurât leur vie et le repos à la colonie.

Ils furent assez longtemps avant de parvenir à leur but ; mais enfin, la disette ayant affaibli les sauvages, on en saisit un. Il était si accablé de son malheur, qu'il ne voulut d'abord ni manger ni boire; mais, voyant qu'on le traitait avec douceur et qu'on lui donnait ce qu'il fallait pour sa subsistance sans lui faire le moindre mal, il revint de ses frayeurs et se tranquillisa peu à peu.

On lui amena le père de Vendredi, qui s'entretint souvent avec lui et l'assura de l'intention où nous étions, non-seulement de lui sauver la vie et à tous ses compagnons, mais encore de leur laisser une partie de l'île, à condition qu'ils se tiendraient dans certaines limites, sans en sortir jamais pour causer le moindre dommage à la colonie. Il lui promit aussi de leur faire donner du grain pour ensemencer des terres, ajoutant qu'on leur fournirait du pain jusqu'à ce qu'ils fussent en état d'en faire pour eux-mêmes; enfin il lui dit d'aller parler à ses compatriotes et de leur déclarer que, s'ils ne voulaient pas accepter ces conditions si avantageuses, ils seraient tous tués.

Les malheureux sauvages, extrêmement abattus et réduits au nombre d'environ trente-sept, acceptèrent cette proposition sans balancer et demandèrent qu'on leur donnât quel-

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ques aliments. Aussitôt douze Espagnols et deux Anglais bien armés, accompagnés de trois esclaves et du père de Vendredi, se rendirent à l'endroit où ils se trouvaient alors. Les trois esclaves portaient une grande quantité de pain, quelques gâteaux de riz séchés au soleil et trois chevreaux vivants. On dit aux sauvages de se mettre au pied d'une colline pour manger ensemble, ce qu'ils firent en témoignant une vive reconnaissance.

Dans la suite, ils se montrèrent observateurs religieux de leur parole : ils ne sortaient jamais de leur territoire que quand ils étaient obligés de venir demander des vivres et des conseils pour diriger leur plantation. C'est dans ce même endroit qu'ils vivaient encore quand je débarquai dans l'île et que je leur rendis une visite.

On leur avait enseigné à semer du blé, à faire du pain, à traire les chèvres; rien, en un mot, ne leur manquait. On leur avait assigné une partie de l'île, bordée de rochers par derrière, et de la mer par devant. Elle était située du côté du sud-est, et ils avaient autant de terres fertiles qu'il leur en fallait; elles étaient étendues d'un mille et demi en largeur, et d'environ quatre milles en longueur.

On leur enseigna ensuite à fabriquer des pelles de bois, comme j'en faisais autrefois, et on leur fit présent de douze haches et de trois couteaux; ces outils facilitaient leur travail, et ils vivaient avec toute la tranquillité et toute l'innocence qu'on pouvait désirer.

Après cette guerre, la colonie jouit d'une sécurité parfaite relativement aux sauvages, jusqu'à l'époque où je revins la voir. Les canots des Indiens ne laissaient pas d'y aborder de temps en temps pour faire leurs repas humains : mais, comme ils étaient de différentes nations et qu'ils n'avaient apparemment jamais entendu parler de ce qui était arrivé aux autres, ils ne tirent aucune recherche dans l'île pour trouver nos sauvages, et, quand ils l'auraient fait, c'eût été un grand hasard s'ils les eussent rencontrés.

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Tel est le récit fidèle et complet de tout ce qui arriva de considérable dans mon île pendant mon absence.

Quand je retournai voir la colonie des deux Anglais, leurs huttes me parurent être de grandes ruches. Guillaume Atkins commençait à devenir sobre, industrieux, rangé ; il s'était fait une tente d'ouvrage de vannier, qui était la chose la plus curieuse. Elle avait cent vingt pas de circuit; les murailles étaient d'un tissu aussi serré que celui d'un panier; elle consistait en trente-deux compartiments fort épais et de la hauteur de sept pieds. Il y avait au milieu une autre hutte qui n'avait pas plus de vingt-deux pas de contour. Elle était beaucoup plus forte et plus épaisse que la tente extérieure; la forme en était octogone, et chacun des huit coins était soutenu par un fort poteau. Sur le haut de ces poteaux, on avait posé de grandes pièces de charpente, jointes ensemble par des chevilles de bois ; ces pièces servaient de base à huit solives qui faisaient le dôme de tout le bâtiment, et qui étaient parfaitement bien unies, quoiqu'au lieu de clous il n'eût que quelques chevilles de fer qu'il avait trouvé moyen de faire avec de la vieille ferraille laissée par moi dans l'île.

Il montrait une grande industrie dans plusieurs choses où il n'avait jamais eu occasion de s'appliquer. Il se fit non-seulement une forge, avec deux souïïlets de bois et de fort bon charbon, mais encore une enclume de grandeur ordinaire, dont il avait trouvé la matière dans un levier de fer ; ce qui lui donna le moyen de forger des crochets, des gâches de serrures, des chevilles de fer, des verrous et des gonds.

Quant à son bâtiment, après avoir dressé le dôme de sa tente inférieure, il remplit les vides entre les solives d'ouvrage de vannier très-solide. Il le couvrit de paille de riz, et sur le tout il mit encore des feuilles fort larges d'un certain arbre, ce qui rendait le toit aussi impénétrable à la pluie que s'il eût été couvert de tuiles ou d'ardoises : il fit tout luimême, excepté l'ouvrage de vannier, que les sauvages avaient fait pour lui.

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La tente extérieure formait comme une espèce de galerie couverte, et de ses trente-deux angles de solives s'étendaient les poteaux qui soutenaient le dôme, et qui étaient éloignés du circuit l'espace de vingt pieds, de manière qu'il y avait entre les murailles extérieures et intérieures une promenade large de vingt pieds.

L'intérieur de la hutte était partagé en six appartements par le moyen de ce même ouvrage d'osier, mais plus proprement tressé et plus fin que le reste. Dans chacune de ces six chamhres de plain-pied, il y avait une porte servant d'entrée par la tente du milieu, et une autre donnant dans la galerie extérieure, laquelle galerie était aussi partagée en six pièces égales, propres non-seulement à servir de retraite, mais encore de magasins. Ces six espaces n'occupaient pas toute la circonférence, et les autres appartements de la tente extérieure étaient arrangés de la manière suivante : dès qu'on était entré par la porte du dehors, on avait devant soi un petit passage menant à la porte de la maison intérieure : de chaque côté du passage il y avait une muraille d'ouvrage de vannier, avec une porte par où l'on entrait dans une espèce de magasin large de vingt pieds et long de quarante, et de là dans un autre un peu moins long : de sorte que dans la tente extérieure il v avait dix belles chambres, dans six desquelles on ne pouvait entrer que par les appartements de la tente intérieure, dont elles étaient, pour ainsi dire, les cabinets. Les quatre autres, comme je viens de dire, étaient de grands magasins : d'eux d'un côté et deux de l'autre du passage qui menait de la porte du dehors à celle de la maison intérieure.

Je crois qu'on n'a jamais entendu parler d'un pareil ouvrage de vannier, ni d'une hutte faite avec autant de propreté et de symétrie. Cette grande ruche logeait trois familles, savoir : celle d'Atkins, de son compagnon, et de la femme esclave du troisième Anglais qui avait perdu la vie dans la dernière guerre.

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Les autres en usèrent parfaitement bien envers cette femme, et lui fournirent avec libéralité tout ce dont elle eut besoin, du grain, du lait, des raisins secs, etc. S'ils tuaient un chevreau ou s'ils trouvaient une tortue, elle en avait toujours sa part, de manière qu'ils vivaient tous ensemble assez bien, quoiqu'ils ne fussent pas aussi laborieux que les Anglais qui formaient une colonie à part.

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