CHAPITRE VII
Je m'assure que les colons sont décides à vivre désormais on bonne intelligence. — Franchise et sincère repentir d'Atkins. — Mariage d'Atkins et des autres Anglais avec les femmes esclaves.
Il est temps d'entrer dans le détail de ce que je fis pour ma colonie et de la situation où je la laissai en sortant de l'île. Les colons croyaient, comme moi, qu'ils ne seraient plus importunés parles visites des sauvages, et que, même si ceux-ci revenaient deux fois plus nombreux qu'auparavant, ils seraient repoussés : il n'y avait donc rien à craindre de ce côté-Là . Un point plus important, que je traitai avec le gouverneur, c'était la demeure de mes sujets dans l'île. Ne voulant point emmener les uns et laisser les autres, ceux-ci auraient été au désespoir d'y rester, si j'eusse diminué leur nombre.
Je leur dis donc à tous que j'étais venu pour les établir dans l'île et non pour les en retirer; que, dans ce dessein, j'avais fait des dépenses considérables, afin de les pourvoir de toutes les choses nécessaires à leur subsistance et à leur sûreté ; que, de plus, je leur amenais des personnes pour augmenter leur nombre et pour leur rendre les plus grands services.
Avant de leur livrer tout ce que j'avais apporté pour eux,
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je leur demandai à chacun, l'un après l'autre, s'ils avaient absolument oublié leurs anciennes animosités, et s'ils voulaient se promettre une étroite amitié et un attachement sincère pour l'intérêt commun de toute la société. Ils jurèrent d'être toujours amis.
Alors je fis porter à terre la cargaison que je leur avais destinée, et, pour empêcher toute dispute sur le partage, j'ordonnai que chacun prît une portion égale de tout ce qui devait servir à les vêtir. Je commençai par leur distribuer de la toile pour faire quatre chemises, et j'augmentai ensuite le nombre jusqu'à six, à l'instante prière des Espagnols. Rien au monde n'était capable de leur faire plus de plaisir ; ils en étaient privés depuis si longtemps, qu'ils en avaient presque oublié l'usage.
Je destinai les étoffes minces d'Angleterre à leur confectionner à chacun un habit ample et léger, à cause de la chaleur du climat. J'ordonnai en même temps qu'on leur en fournît de nouveaux dès que ceux-ci seraient usés. Je donnai à peu près les mêmes ordres pour ce qui regardait les souliers, les bas et les chapeaux.
Je leur présentai ensuite les ouvriers que j'avais amenés avec moi, surtout le tailleur, le serrurier, les deux charpentiers, et mon artisan universel, qui leur était plus utile que personne au monde. Le tailleur, afin de leur témoigner son zèle, se mit aussitôt à travailler, et, avec ma permission, il commença par leur tailler à chacun une chemise. En même temps il enseigna aux femmes à manier l'aiguille, à coudre et à piquer, et il les employa à faire les chemises de leurs maîtres et de tous les autres.
Il n'est pas nécessaire de dire combien les charpentiers furent utiles à ma colonie. Ils mirent d'abord en pièces tous mes meubles grossiers, et les remplacèrent en très-peu de temps par des tables fort propres, des chaises, des bois de lit, des buffets, etc.
Pour leur montrer combien la nécessité avait instruit mes
colons, je menai mes charpentiers voir la maison d'Atkins. Ils m'avouèrent tous deux qu'ils n'avaient jamais vu pareil exemple de l'industrie humaine ; l'un d'eux, après avoir réfléchi pendant quelques moments, se tournant de mon côté : « En vérité, dit-il, cet homme n'a pas besoin de nous; il ne lui manque que des outils. »
Ce mot me fit penser à ceux que j'avais apportés; je distribuai à chaque homme une bêche, une pelle et un râteau, afin de suppléer à la charrue et à la herse. Je donnai encore à chaque colonie une pioche, un levier, une grande hache et une scie, en leur permettant d'en prendre de nouveaux dans le magasin général dès qu'ils seraient usés ou rompus. J'avais amené avec moi à terre le jeune homme dont la mère était morte de faim, et la servante. C'était une jeune fille douce, bien élevée et pieuse, dont la conduite charmait tout le monde : elle avait vécu malheureusement sur le navire, où il n'y avait point d'autre femme ; mais elle s'était soumise à son sort avec beaucoup de résignation. Quand elle vit l'ordre qui régnait dans mon île et l'air florissant qui y éclatait partout, considérant qu'elle n'avait aucune affaire dans les Indes orientales, elle me pria de la laisser dans l'île et de la recevoir comme un membre de ma famille. Le jeune homme m'adressa la même prière, et j'y consentis avec plaisir. Je leur donnai un petit terrain, où on leur fit trois tentes entourées d'ouvrages de vannerie, construites comme la maison d'Atkins.
Un heureux changement s'opéra dans l'île, grâce à mon jeune et digne ecclésiastique français. Il eut de fréquents entretiens avec les Anglais et surtout avec Atkins, qu'il amena, par ses avis et par ses instructions, à de pieux et sincères sentiments de repentir.
J'allai un jour avec ce bon prêtre à l'habitation des Anglais : je leur demandai s'ils étaient mariés dans leur patrie. Ils me répondirent que deux d'entre eux étaient veufs, et les huit autres encore garçons. « Eh bien, leur dis-je, vou-
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driez-vous recevoir pour épouses légitimes les femmes qui maintenant sont vos esclaves? »
Tous y consentirent, et une semaine après, les femmes esclaves furent baptisées et mariées par le prêtre.