CHAPITRE VIII
Encore un mariage. — Partage de l'ile entre tous les habitants. — Les trentesept sauvages admis dans la colonie. — Je quitte mon île après y avoir passé vingt-cinq jours. — Notre navire est attaqué par une armée navale de sauvages. — Mort de Vendredi. — Mon arrivée à la baie de Todos-los- Santos. — J'envoie une chaloupe dans mon île. — Nous débarquons dans l'île de Madagascar. — Le matelot Jeffery pris et pendu par les sauvages. — Horrible vengeance exercée par les gens de notre équipage.
Après avoir ainsi réglé les affaires de mon île, je me préparais à retourner à bord du navire, quand le jeune Anglais que j'avais tiré du bâtiment affamé vint me dire qu'il me savait accompagné d'un ecclésiastique, et que, par son ministère, j'avais marié les Anglais avec les femmes sauvages; il ajouta qu'il se présentait un autre mariage à faire entre deux chrétiens.
Je lui dis que je le soupçonnais de parler pour lui-même et pour la servante de sa mère, il m'interrompit en souriant, pour me déclarer avec modestie que je me trompais dans ma conjecture, et qu'il n'avait rien de tel dans l'esprit, se trouvant dans des circonstances assez tristes pour n'y pas mettre encore le comble par un mariage mal assorti ; qu'il connaissait mon dessein de le faire retourner dans sa patrie ; mais que, mon voyage devant être de long cours, selon toutes les apparences, et très-hasardeux, il me demandait pour toute grâce de lui donner quelques esclaves et tout ce qui était nécessaire pour établir nue plantation; que, de cette manière,
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il attendrait avec patience l'occasion de retourner en Angleterre, persuadé que, quand j'y serais revenu, je ne l'oublierais pas. Enfin il ajouta qu'il désirait me donner des lettres pour ses parents, afin de les informer de mes bontés pour lui et du lieu où je l'avais laissé; il me promit que, dès que je le ferais sortir de l'île, il me céderait sa plantation, de quelque valeur qu'elle pût être.
Ce langage, fort convenable pour un jeune homme de cet âge, me plaisait d'autant plus qu'il m'assurait positivement que le mariage en question ne le regardait pas lui-même. Je lui promis de remettre ses lettres, si je retournais sain et sauf en Angleterre, de n'oublier jamais la fâcheuse situation dans laquelle il allait demeurer, et d'employer tous les moyens pour l'en tirer.
J'étais fort impatient cependant de savoir de quel mariage il avait voulu parler, et il m'apprit qu'il s'agissait de Suzanne (c'était le nom de la servante) et de mon artisan universel.
J'en fus vraiment charmé, car je trouvais cette alliance très-convenable. J'ai déjà fait connaître le caractère du jeune homme. Pour la fille, elle était modeste, douce, pieuse et pleine de bon sens. Elle parlait à propos, d'une manière décente et polie, toujours prête à répondre quand il fallait et ne se mêlant jamais de ce qui ne la regardait pas ; elle avait beaucoup d'adresse pour toutes sortes d'ouvrages, et elle était si bonne ménagère, qu'elle aurait pu être la femme de charge de toute la colonie ; elle savait parfaitement se conduire en toute occasion.
Nous les mariâmes le jour même, et, comme je lui tenais lieu de père dans cette cérémonie, je lui donnai aussi une dot, car je lui assignai à elle-même et à son époux un espace de terre assez considérable pour en faire une plantation. Ce mariage et la proposition que le jeune homme m'avait faite de lui laisser en propre une petite étendue de terrain me firent naître la pensée de partager toute l'île aux habitants,
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afin de leur ôter les occasions de querelle. J'en donnai la commission à Atkins, devenu grave, modéré, économe, en un mot il était alors un parfait honnête homme, très-pieux, fort attaché à la religion, et, si j'ose décider d'une affaire de cette nature, véritablement converti.
Il s'acquitta de ce soin avec tant de prudence, que tous mes colons furent contents et me prièrent de ratifier le partage par un écrit de ma main. Je le fis dresser sur-le-champ, et, en spécifiant les limites de chaque plantation, je leur donnai à chacun un droit de possession pour eux et pour leurs héritiers, ne me réservant que le haut domaine de l'île, et une redevance pour chaque plantation, payable en onze ans à moi ou à celui de mes héritiers qui, venant la demander, produirait une copie authentique du présent écrit.
Quant à la forme du gouvernement et des lois, je leur dis qu'ils étaient aussi capables que moi de prendre des mesures utiles là-dessus, et que je souhaitais seulement qu'ils me promissent de nouveau de vivre ensemble en bons amis et en bons voisins.
Il est encore une particularité que j'aurais tort de passer sous silence . Comme tous les habitants de mon île vivaient dans une espèce de république et qu'ils avaient beaucoup à faire, il paraissait ridicule qu'il y eût trente-sept sauvages relégués dans un coin de l'île, à peine capables de gagner leur vie, bien loin de contribuer à l'utilité générale. Je proposai au gouverneur espagnol d'aller trouver ces malheureux avec le père de Vendredi, et de leur offrir de se joindre au reste des habitants, afin de planter pour eux-mêmes, ou bien de servir les autres en qualité de domestiques, et non en qualité d'esclaves ; car je ne voulus pas absolument permettre qu'on les réduisît à l'esclavage, ce qui eût été contraire à la capitulation qu'ils avaient faite en se rendant.
Ils acceptèrent la proposition de grand cœur, et quittèrent sans retard leurs habitations. Il n'y en eut que trois ou quatre qui prirent le parti de cultiver leurs propres terres; les autres
aimèrent mieux être distribués dans les différentes familles que nous avions établies.
Toutes les colonies se réduisaient alors à deux. Il y avait celle des Espagnols, qui demeuraient dans mon château et qui étendaient leur plantation du côté de l'est, le long de la petite baie, jusqu'à ma maison de campagne ; celle des Anglais dans le nord-est de l'île, qui s'étendait du côté du sud et du sud-ouest, derrière la plantation des Espagnols. Chaque colonie avait encore à sa disposition une assez grande étendue de terre en friche qu'elle pouvait cultiver en cas de besoin; en sorte que, sous ce rapport, il n'y avait aucun sujet de jalousie ni de discorde.
On laissait déserte la partie orientale de l'ile, afin que les sauvages pussent y aller comme à leur ordinaire, et on résolut de ne point se mêler de leurs affaires, s'ils ne se mêlaient pas de celles des habitants. Il ne fallait pas douter qu'ils n'y revinssent souvent comme autrefois; mais je n'ai jamais entendu parler d'aucune entreprise de leur part contre mes colonies.
J'avais fait espérer à mon religieux que la conversion des trente-sept sauvages pouvait s'opérer sans lui dune manière dont il serait satisfait, puisque ces gens, étant ainsi distribués parmi les chrétiens, il serait facile de leur faire goûter les principes de notre religion, pourvu que chacun de leurs maîtres voulût bien redoubler d'efforts pour y réussir. Il en convint. « Mais, dit-il, comment les porterons-nous à travailler avec application? » Je lui répondis qu'il fallait les y engager en les assemblant tous, ou bien en leur parlant à chacun en particulier. Ce second parti lui parut préférable. Il entreprit donc de se rendre auprès des Espagnols pendant que j'irais adresser mes exhortations aux Anglais. Nous recommandâmes aux uns et aux autres d'enseigner aux sauvages les principes de la religion chrétienne, l'existence de Dieu, les mérites de Jésus-Christ, etc. Us nous le promirent.
Je ne jugeai point à propos de parler à mes colons de la
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chaloupe que j'avais eu soin d'embarquer par pièces détachées, avec l'intention de les faire joindre ensemble dans l'île. J'en fus détourné d'abord, en y arrivant, par les semences de discorde répandues dans la colonie, persuadé qu'au moindre mécontentement ils se serviraient de cette chaloupe pour se séparer les uns des autres ; peut-être aussi en auraient-ils fait usage pour pirater, et de cette manière mon île serait devenue un repaire de brigands, au lieu d'être une colonie de gens modérés et pieux. Je ne voulus pas leur laisser non plus les deux canons de bronze ni les deux petites pièces de tillac que je leur avais destinés. Je les crus assez forts sans cet arsenal et assez bien armés pour soutenir une guerre défensive ; mon but n'était nullement de les mettre en état d'entreprendre des conquêtes.
Je revins à bord, après avoir passé vingt-cinq jours dans l'île, promettant à ceux de mes gens qui avaient pris la résolution d'y rester jusqu'à ce que je les en tirasse, de leur envoyer du Brésil de nouveaux secours si je pouvais en trouver l'occasion. Je m'étais engagé surtout à leur procurer quelque bétail, tels que vaches, moutons, etc.
Le jour suivant, nous fîmes voile et saluâmes la colonie de cinq coups de canon.
Le troisième jour après avoir mis à la voile, la mer étant calme et le courant allant avec force vers l'est-nord-est, nous fûmes un peu entraînés hors de notre cours, et nos gens crièrent jusqu'à trois fois : « Terre à l'est! » sans qu'il nous fût possible de savoir si c'était le continent ou une île. Vers le soir, nous vîmes la mer toute couverte de quelque chose de noir que nous ne pûmes distinguer; mais notre contremaître, étant monté sur le grand mât avec une lunette d'approche, se mit à crier qu'il voyait toute une armée. Je ne savais ce qu'il voulait dire avec son armée, et je le traitai d'extravagant. « Ne vous fâchez pas, monsieur, répondit-il, c'est une armée navale de plus de mille canots, et je les vois distinctement venir droit à nous. »
Je fus un peu surpris de cette nouvelle, ainsi que mon neveu le capitaine, qui, ayant entendu raconter dans l'île de si terribles choses sur les sauvages, et n'étant jamais allé dans ces mers, ne savait qu'en penser. Il s'écria deux ou trois fois qu'il fallait nous attendre à être dévorés. J'avoue "que, voyant la mer calme et le courant qui nous portait vers le rivage, je n'étais pas sans frayeur. Je l'encourageai pourtant, en lui conseillant de laisser tomber l'ancre aussitôt qu'on serait dans la nécessité d'en venir aux mains avec ces barbares.
Le calme continuant et cette flotte étant fort près de nous, je commandai qu'on jetât l'ancre et qu'on ferlât les voiles. Afin d'empêcher qu'ils ne missent le feu au navire, je fis remplir les deux chaloupes d'hommes bien armés, et les plaçai l'une à la poupe, et l'autre à la proue. Ils se munirent d'un bon nombre de seaux pour éteindre le feu que les sauvages pourraient s'efforcer de mettre au bâtiment.
Nous attendîmes les ennemis dans cette position, et bientôt nous les vîmes de près : jamais, je crois, un plus terrible spectacle ne s'est offert aux yeux d'un Européen. Le contremaître s'était trompé de beaucoup dans son calcul : au lieu de mille canots, il n'y en avait que cent vingt-six, dont plusieurs contenaient dix-sept personnes; les plus petits étaient montés par sept hommes.
Ils s'avançaient hardiment et paraissaient avoir le projet d'entourer le navire; nous ordonnâmes à nos chaloupes de les en empêcher.
Cet ordre nous engagea, contre notre intention, dans un combat avec les sauvages. Cinq ou six de leurs canots approchèrent tellement de la plus grande de nos chaloupes, que nos gens leur firent signe de la main de se retirer; ils le comprirent bien, mais en se retirant ils lancèrent une cinquantaine de javelots et blessèrent dangereusement un de nos hommes. Je criai à nos gens de ne point faire feu, et nous leur jetâmes des planches pour se mettre à couvert contre les flèches, si les sauvages tiraient de nouveau.
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Environ une demi-heure après ils avancèrent du côlé de la poupe, et je vis alors que c'étaient de mes anciens ennemis. Un moment après ils s'éloignèrent, et, s' étant tous réunis, ils firent force de rames pour revenir sur nous. Je commandai à tout l'équipage d'attendre qu'ils eussent tiré leurs flèches une seconde fois, et de tenir les canons tout prêts à faire feu.
En même temps j'ordonnai à Vendredi de se mettre sur le tillac et de leur demander quel était leur dessein. Immédiatement après Vendredi s'écria qu'ils allaient tirer, et ils firent voler en effet dans le navire plus de trois cents flèches dont personne ne fut blessé, si ce n'est mon fidèle sauvage lui-même, qui eut sous mes yeux le corps percé de trois blessures mortelles.
Ma vive douleur en voyant tomber ce compagnon dévoué de tous mes travaux m'inspira un ardent désir de vengeance. Voyant la grêle de flèches lancées sur nous sans raison, et la mort du pauvre Vendredi, je crus être en droit, devant Dieu et devant les hommes, de repousser la force par la force.
J'ordonnai qu'on chargeât cinq canons à mitraille et quatre à boulet, et nous leur envoyâmes une telle bordée, que le souvenir doit en être resté parmi ces nations.
Les sauvages n'étaient pas éloignés de nous de la moitié de la longueur d'un cable, et nos canonniers pointèrent si juste, que quatre de leurs canots furent renversés, selon toutes les apparences, d'un seul et même coup de canon.
Notre bordée fit un ravage terrible : je ne saurais dire précisément combien nous en tuâmes, mais il est certain que jamais il n'y eut dans une multitude de gens une frayeur et une consternation semblables. Treize ou quatorze de leurs canots, tant brisés que renversés, furent coulés à fond; une partie de ceux qui les montaient furent tués, et les autres s'efforçaient de se sauver à la nage ; le reste ne songeait qu'à s'éloigner, sans se mettre en peine de leurs camarades.
Ils s'enfuirent avec tant de précipitation, qu'en trois heu-
res ils furent hors de notre vue, excepté trois ou quatre canots qui faisaient eau et ne pouvaient suivre le gros de la flotte. Nous ne prîmes qu'un seul sauvage, qui nageait encore une heure après le combat.
Il était tellement accablé de son malheur, qu'il ne voulait ni parler ni manger, et nous crûmes tous qu'il avait l'intention de se laisser mourir de faim. Je trouvai pourtant le moyen de lui rendre la parole : on feignit de le jeter à la mer, puis on l'y jeta effectivement et on s'éloigna de lui. Il suivit la chaloupe à la nage, et, y étant rentré, il devint plus traitable et se mit à parler un langage dont personne de nous ne pouvait entendre un seul mot.
Un vent frais s' étant élevé, nous remîmes à la voile. Tout le monde se félicitait de s'être ainsi tiré de cette affaire, excepté moi, qui étais au désespoir de la perte du pauvre Vendredi.
Quand notre prisonnier commença à comprendre quelques mots anglais et à s'habituer avec nous, nous lui demandâmes de quel pays il était venu avec ses compagnons; mais il nous fut impossible d'entendre un mot de sa réponse. Il tirait sa voix du gosier d'une manière si creuse et si étrange, qu'il ne paraissait pas former des sons articulés. Nous ne pûmes deviner s'il se servait des dents, des lèvres, de la langue, ou du palais : ses paroles ressemblaient aux différents sons qui sortent d'un cor de chasse. Lorsque enfin il sut assez d'anglais, il nous fît entendre que ses compatriotes étaient partis avec leurs rois pour livrer une grande bataille. Nous lui demandâmes combien ils avaient de rois. Il dit qu'ils étaient cinq nations et autant de rois, et que leur dessein était d'aller combattre deux nations ennemies. Nous lui demandâmes encore pour quelle raison ils s'étaient approchés de nous. Il répondit que leur intention n'avait été d'abord que de contempler notre navire. Tout fut exprimé dans un langage plus incorrect encore que ne l'avait été celui de Vendredi quand il commençait à s'énoncer en anglais.
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Un dernier mot snr ce fidèle serviteur. Nous lui rendîmes les derniers honneurs avec la plus grande solennité ; nous le mîmes dans un cercueil, et, après l'avoir jeté à la mer, nous prîmes congé de lui par onze coups de canon.
Continuant notre voyage avec un bon vent, nous découvrîmes la terre le douzième jour après cet événement au cinquième degré de latitude méridionale : c'était la partie de toute l'Amérique qui s'avance le plus vers le nord-est. Nous nous dirigeâmes vers le sud-quart-à-1'est, en ne perdant point le rivage de vue pendant quatre jours, au bout desquels nous doublâmes le cap Saint- Augustin ; et trois jours après nous laissâmes tomber l'ancre dans la baie de Todos-los- Santos, d'où me vint ma bonne et ma mauvaise fortune.
Jamais il n'y était arrivé de navire y ayant moins d'affaires; et cependant nous n'obtînmes qu'avec beaucoup de peine l'autorisation de communiquer avec les habitants du pays; ni mon associé qui jouissait dans ce pays d'une très-grande considération, ni mes deux facteurs, ni le bruit de la manière miraculeuse dont j'avais été tiré de mon désert, ne me purent obtenir cette faveur. Mon associé, à la fin, se souvenant que j'avais donné autrefois cinq cents moïdores au prieur du monastère des Augustins, et deux cents aux pauvres, pria ce religieux d'aller parler au gouverneur et de demander qu'il me permît de descendre à terre, avec' le capitaine et huit hommes. On nous l'accorda, mais à condition que nous ne débarquerions aucune denrée et que nous n'emmènerions personne avec nous sans une permission expresse.
On nous fit observer ces conditions avec tant de sévérité, que j'eus toutes les peines du monde à débarquer trois balles d'étoffes et de toiles que j'avais apportées pour en faire présent à mon associé. C'était un homme très-généreux et qui avait de nobles sentiments : sans savoir que j'eusse le moindre dessein de lui faire un cadeau, il m'envoya du vin, du tabac, des confitures pour plus de trente moïdores et quel-
ques médailles d'or. Mon présent n'était pas de moindre importance que le sien et devait lui être très-agréable; j'y joignis la valeur de cent livres sterling en marchandises et le priai dé faire dresser ma chaloupe afin d'envoyer à ma colonie ce que je lui avais promis.
La barque fut prête après quelques jours, et je donnai au pilote de telles instructions, qu'il était impossible de ne pas trouver mon île.
Bientôt la chaloupe fut chargée de la cargaison que je destinais à mes gens : un de nos matelots, qui était allé à terre avec moi, s'offrit de partir avec la chaloupe et de s'établir dans ma colonie, pourvu que j'ordonnasse par une lettre au gouverneur espagnol de lui accorder du terrain et les outils nécessaires pour commencer une plantation, genre d'industrie qu'il entendait fort bien, ayant été planteur autrefois à Maryland et boucanier1. Je l'encourageai dans ce dessein, en lui accordant tout ce qu'il me demandait; et je lui fis présent du sauvage que nous avions pris dans notre dernière rencontre; de plus, je chargeai le gouverneur espagnol de lui remettre une portion de tout ce qui lui était nécessaire, égale à celle distribuée aux autres.
J'envoyai en outre, ainsi que je l'avais promis, trois vaches à lait, cinq veaux, vingt-deux porcs, trois truies pleines, deux cavales et un cheval. Toute cette cargaison arriva en bon état dans l'île, et l'on croira sans peine qu'elle y fut reçue avec plaisir par mes sujets, qui se trouvaient alors au nombre de soixante-dix.
Au lieu d'abandonner ainsi pour toujours une île que j'avais voulu revoir malgré mon âge et les dangers du voyage, j'aurais pu m'assurer la propriété de ce pays en le soumettant à la Grande-Bretagne. J'aurais pu y transporter
2 On donnait primitivement le nom de boucaniers à des chasseurs de bœufs sauvages, qui s'étaient établis à Saint-Domingue vers la fin du dixseptième siècle. Comme les sauvages de rAmérique, ils faisaient cuire leur viande sur un gril appelé boucan. A. B.
du canon, des munitions et des planteurs ; en faire une colonie florissante et m'y fixer moi-même ; expédier mon petit navire chargé de riz, et prier mes correspondants de me le renvoyer avec tout ce qui pourrait être utile et agréable à la colonie. Mais j'étais possédé du démon des aventures, qui me forçait à courir le monde, uniquement pour courir. Je ne songeai pas même à donner un nom à cette île où j'avais trouvé un asile contre la fureur des flots ; je négligeai d'établir un lien social entre elle et le reste du monde civilisé. Au lieu de consacrer ma fortune et mes dernières années à faire le bonheur d'hommes qu'un puéril orgueil me faisait appeler mes sujets, je n'eus alors aucune idée des choses auxquelles était appelé par la Providence le fondateur de cet Etat naissant.
Nous trouvâmes dans la baie de Todos-los-Santos un navire en charge pour Lisbonne, et le jeune prêtre français me demanda la permission d'en profiter pour aller en Europe; j'y consentis, malgré le plaisir que je trouvais dans le commerce de cet homme à la fois si pieux et si aimable.
Du Brésil nous allâmes par la mer Atlantique au cap de Bonne-Espérance ; nous eûmes des vents contraires et quelques tempêtes.
Notre bâtiment étant uniquement destiné au commerce, nous avions à bord un subrécargue qui devait en régler tous les mouvements lorsque nous serions arrivés au cap de Bonne-Espérance. Tout avait été confié à ses soins : il était limité pour le nombre de jours qu'il fallait rester dans chaque port. Ainsi je ne pouvais nullement diriger la marche du bâtiment : le subrécargue et mon neveu délibéraient entre eux sur ce qu'il y avait à faire.
Nous ne nous arrêtâmes au Cap que pour prendre de l'eau fraîche et les autres choses nécessaires, et nous nous hâtâmes pour arriver à la côte de Coromandel, parce que nous étions informés qu'un vaisseau de guerre français de cinquante canons et deux grands navires marchands avaient
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pris la route des Indes. Les Français étaient alors en guerre avec les Anglais.
Nous touchâmes d'abord à File de Madagascar. Le peuple qui l'habite est traître et féroce ; il a pour armes des arcs et des lances dont il se sert avec beaucoup d'adresse. Cependant nous y fûmes fort bien pendant quelque temps; les habitants nous traitèrent avec civilité, et, pour de légers cadeaux que nous leurs fîmes, tels que couteaux, ciseaux, etc., ils nous amenèrent onze jeunes bœufs gras; nous en destinâmes une partie à notre nourriture pendant notre séjour dans cette île, et nous salâmes le reste pour la provision du navire.
Lorsque nous débarquions dans l'île, les habitants, qui sont nombreux, se pressaient autour de nous, et, d'une certaine distance, ils nous regardaient avec attention. Étant traités par eux fort honnêtement, nous ne nous croyions pas en danger; nous coupâmes seulement trois branches d'arbres que nous plantâmes en terre à quelques pas de nous, ce qui, dans ce pays, est une marque de paix et d'amitié ; les insulaires firent de même de leur côté, pour indiquer qu'ils acceptaient la paix. Après cette cérémonie il ne leur est pas permis de passer vos branches et vous ne sauriez passer les leurs sans leur déclarer la guerre. De cette manière chacun esi en sûreté derrière ses limites; la place restée vide sert de marché ; et on y trafique librement. En y allant il n'est pas permis de porter des armes, et les gens du pays même, avant d'avancer jusque-là, plantent leurs lances en terre ; mais, si on rompt la convention en leur faisant quelque violence, ils s'élancent sur leurs armes et cherchent à repousser la force par la force.
Un soir que nous étions venus à terre, les insulaires s'assemblèrent en plus grand nombre que de coutume ; mais tout se passa avec le bon accord ordinaire. Ils nous apportèrent différentes sortes de provisions qu'ils échangèrent contre quelques bagatelles; et leurs femmes nous fournirent
du lait et des racines, que nous reçûmes avec plaisir. Tout était si paisible, que nous résolûmes de passer la nuit à terre dans une hutte que nous nous étions faite de quelques branches : je ne sais par quel pressentiment je ne me trouvai pas disposé à coucher à terre comme les autres. Notre chaloupe se trouvait à l'ancre à un jet de pierre du rivage, avec deux hommes pour la garder; j'en fis venir un pour couper quelques branches, afin de nous en couvrir dans la chaloupe; ayant étendu la voile, je me couchai dessus.
Vers deux heures du matin nous entendîmes les cris terribles d'un de nos marins qui nous priait de faire approcher la chaloupe, si nous ne voulions pas les laisser massacrer : aussitôt j'entendis cinq coups de fusil qui furent répétés deux fois immédiatement après.
Ce tumulte m' ayant réveillé en sursaut, je fis avancer la chaloupe, et, me voyant trois fusils sous la main, je pris la résolution d'aller à terre avec les deux matelots et de secourir nos gens.
Nous fûmes près du rivage en un instant; aussitôt nos matelots, poursuivis par trois ou quatre cents de ces barbares, se jetèrent a la nage pour venir à nous. Ils n'étaient que neuf et n'avaient que cinq fusils ; il est vrai que les autres étaient armés de pistolets et de sabres ; mais ces armes ne leur servirent guère. ♦
Nous en sauvâmes sept avec bien de la peine, parmi lesquels trois grièvement blessés; pendant que nous étions occupés à les faire entrer dans la chaloupe, nous nous trouvâmes aussi exposés qu'eux, car les sauvages nous lancèrent une grêle de dards, et nous fûmes obligés de barricader ce côté avec nos bancs et quelques planches qui étaient là par hasard.
Si Taffairc fût arrivée en plein jour, ces sauvages visaient si juste, qu'ils nous eussent percés de leurs flèches. La lumière de la lune ne nous les laissait voir qu'imparfaitement, pendant qu'ils lançaient leurs traits sur notre bar-
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que. Nous finies feu sur eux, et leurs cris nous firent penser que nous en avions blessé plusieurs ; ce qui ne les empêcha pas de se tenir sur le rivage en ordre de bataille jusqu'au mâtin, espérant sans cloute avoir meilleur marché de nous dès qu'ils pourraient nous voir.
Nous fûmes forcés de rester dans cet état, sans savoir comment faire pour lever l'ancre et mettre à la voile, ne pouvant y réussir sans nous tenir debout, ce qui leur eût donné plus de facilité pour nous tuer. Nous indiquâmes au navire, par des signaux, que nous étions en danger; et, quoiqu'il fût à une lieue de là, mon neveu, en'.endant nos coups de fusil et voyant avec sa lunette que nous faisions feu du côté du rivage, comprit ce qui arrivait et leva l'ancre au plus vite. Il vint aussi près de nous qu il fut possible et nous envoya l'autre chaloupe, avec dix hommes; mais nous leur criâmes de ne pas approcher. Alors un des matelots, prenant le bout d'une corde et nageant entre les deux chaloupes, de manière à n'être pas découvert, alla à bord de ceux qui étaient envoyés pour nous tirer de ce danger. Nous coupâmes notre petit câble, et, laissant l'ancre, nous fûmes remorqués par l'autre chaloupe, et mis hors de la portée des flèches. Pendant tout ce temps nous nous étions tenus cachés derrière notre barricade ; et, quand le capitaine vit que nous n'étions plus entre le navire et le rivage, il fit charger plusieurs canons à mitraille et envoya une bordée terrible aux sauvages ; le carnage fut affreux.
Revenus à bord et hors de danger, nous cherchâmes la cause de ce soulèvement. Notre subrécargue, qui était allé souvent à Madagascar, nous assura qu'il fallait absolument qu'on eût irrité les habitants, qui ne nous auraient jamais attaqués après nous avoir reçus comme amis. Tout fut à la fin découvert, et nous apprîmes qu'un de nos matelots avait enfreint le traité et dépassé la limite pour insulter les sauvages.
Cependant un des nôtres avak été tué d'un coup de javelot
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en sortant de la hutte. Tous les autres s'étaient tirés d' affaire, excepté celui qui avait été la cause de ce malheur. Nous fûmes assez longtemps à savoir ce qu'il était devenu ; pendant deux jours nous longeâmes le rivage avec la chaloupe, quoique le vent nous invitât à lever l'ancre, et nous fîmes toutes sortes de signaux pour lui apprendre que nous l'attendions, mais inutilement. Nous le crûmes perdu.
Je ne pus cependant mé résoudre à partir sans hasarder d'aller une seconde fois à terre, pour voir si je pourrais découvrir ce malheureux. Je débarquai pendant la nuit, de peur d'une seconde attaque des noirs. Mais je fus fort imprudent en me hasardant de mener avec moi une troupe de marins féroces, sans m'en être fait donner le commandement; ce qui m'engagea, contre mon gré, dans une entreprise aussi malheureuse que criminelle.
Nous choisîmes, le subrécargue et moi, vingt des plus déterminés de l'équipage, et nous abordâmes dans le même endroit où les sauvages nous avaient attaqués avec tant de fureur. Mon dessein était de voir s'ils avaient quitté le champ de bataille et d'en surprendre quelques-uns pour les échanger contre notre matelot, s'il existait encore.
Arrivés à terre, sans bruit, à dix heures du soir, nous partageâmes notre troupe en deux pelotons, dont je commandai l'un et le subrécarque l'autre. Nous ne vîmes ni n'entendîmes personne d'abord, et nous nous avançâmes, en laissant quelque distance entre nos deux petits corps vers l'endroit où l'action s'était passée; nous ne découvrîmes rien, à cause des ténèbres ; mais, quelque moments après, notre contre-maître tomba, ayant donné du pied contre un cadavre. 11 s'arrêta jusqu'à ce que je l'eusse joint, et nous résolûmes de rester là nous-mêmes, en attendant le lever de a lune, qui ne devait pas tarder plus d'une heure à paraître. Nous découvrîmes alors distinctement le carnage que nous avions fait parmi les Indiens : nous en vîmes trentedeux à terre, parmi lesquels deux respiraient encore.
J'étais d'avis de retourner à bord; mais le contre-maître me fit dire qu'il était résolu, avec les siens, d'aller rendre une visite à la ville où les Indiens demeuraient, et me pria de l'y accompagner, ne doutant point que nous n'y pussions faire un butin considérable et avoir des nouvelles de Thomas Jeffery (c'était le nom du matelot que nous avions perdu).
S'ils m'avaient demandé la permission de tenter cette entreprise, je leur aurais positivement ordonné de se rembarquer à l'instant; mais ils se contentèrent de me faire savoir leur intention et de me prier d'être de la partie. Quoique je sentisse combien un tel dessein, où l'on pouvait perdre beaucoup de monde, serait peut-être préjudiciable à'un navire de négoce, je n'avais pas l'autorité nécessaire pour détourner le coup ; je refusai de les accompagner, et dis à ceux qui me suivaient de rentrer dans la chaloupe.
Deux ou trois de ces derniers commencèrent à murmurer, et à déclarer qu'ils voulaient y aller malgré moi, que je n'avais aucun commandement sur eux, etc.
« Jean, s'écria l'un, veux -tu y venir? pour moi, j'y vais. »
Jean y consentit ; il fut suivi d'un autre et de plusieurs, et ils m'abandonnèrent tous, excepté un seul, que je priai instamment de rester et qui voulut bien y consentir. Le subrécargue et moi nous retournâmes vers la chaloupe, où il n'y avait qu'un mousse. Je leur représentai encore que leur entreprise était criminelle, et qu'ils pourraient avoir le sort de Jeffery. Ils me répondirent qu'ils agiraient prudemment, qu'ils étaient d'ailleurs certains de réussir, et qu'ils seraient de retour au plus tard dans une heure. La ville des Indiens n'était, disaient-ils, qu'à un demi-mille du rivage; mais ils se trompaient de plus de deux milles.
Ils prirent du reste toutes les précautions possibles. Us étaient parfaitement armés ; car, outre leur fusil, ils avaient chacun un pistolet et une baïonnette ; quelques-uns avaient des sabres : le contre-maître et deux autres avaient des haches d'armes. Ils étaient tous pourvus de treize grenades : ja-
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mais hommes plus hardis et mieux armés n'entreprirent un dessein aussi ahominable et plus extravagant.
Ils partirent animés par le désir du butin; mais une circonstance imprévue les remplit de l'esprit de vengeance. Arrivés près de quelques maisons indiennes qu'ils avaient prises pour la ville même, ils furent désappointés, puisqu'il n'y avait là que treize huttes. Ils délibérèrent longtemps pour savoir s'ils attaqueraient ce hameau, et s'ils en égorgeraient tous les habitants, sans en laisser un seul qui pût aller donner l'alarme à la ville.
Ils se déterminèrent enlin à épargner ce hameau, décidés à pénétrer jusqu'à la ville, pour exercer leur vengeance et satisfaire leur cupidité. Après avoir marché pendant quelque temps, ils trouvèrent une vache attachée à un arbre, et ils résolurent de s'en faire un guide. Voici quel fut leur raisonnement : la vache appartient au hameau ou à la ville ; une fois déliée, elle cherchera sans doute son étable; si elle va en avant, nous n'avons qu'à la suivre; elle nous mènera où il faut. Ils coupèrent la corde-, la vache marcha devant eux, et, parce singulier stratagème, ils arrivèrent à la ville, composée de deux cents cabanes, dont quelques-unes contenaient plusieurs familles.
Il y régnait le plus profond silence : tous les habitants dormaient tranquillement, comme dans un lieu hors de toute attaque. Les nôtres tinrent alors un nouveau conseil de guerre et résolurent de se partager eu trois corps, de mettre le feu à trois maisons, dans trois différentes parties du bourg, de saisir et de garrotter les habitants à mesure qu'ils sortiraient de leurs maisons embrasées. Ils commencèrent à visiter toute la ville, sans faire le moindre bruit, afin d'en examiner l'étendue et de juger si leur dessein était praticable.
Tandis qu'ils s'animaient les uns les autres, ceux qui s'étaient le plus avancés crièrent qu'ils avaient trouvé Thomas Jefferv; ils accoururent tous et trouvèrent effectivement
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ce malheureux, à qui on avait coupé la gorge, et pendu par un bras à un arbre. La vue de leur camarade leur inspira une telle fureur qu'ils jurèrent de le venger et de ne faire quartier à aucun Indien qui tomberait entre leurs mains. Les maisons étaient basses et couvertes de chaume ; ils y mirent le feu, et, en moins d'un quart d'heure, toute la ville brûlait. Ils commencèrent par une cabane dont les habitants s'étaient éveillés depuis leur arrivée. Dès que le feu éclata, ces malheureux, effrayés, cherchèrent la porte pour se sauver; mais dehors ils rencontrèrent un danger qui n'était pas moindre : le contre -maître en tua deux avec sa hache d'armes. La hutte étant fort grande et remplie de monde, il ne voulut pas y entrer pour en achever le massacre ; il y jeta une grenade qui en tua et blessa plusieurs; d'autres furent assassinés à coups de baïonnettes; nos gens forcèrent le reste à demeurer dans la maison en proie aux flammes, jusqu'à ce que le toit leur fût tombé sur la tête.
Pendant cette exécution, ils ne tirèrent pas un coup de fusil, ne voulant éveiller les sauvages qu'à mesure qu'ils seraient en état de les exterminer; mais le feu fit sortir ceux-ci de leur sommeil, ce qui força les assaillants à se tenir réunis. L'incendie, ne trouvant que des matières extrêmement combustibles, se répandit en un instant par toute la ville et rendit les rues presque impraticables. 11 leur fallut pourtant suivre le feu pour exécuter leur affreux dessein avec plus de sûreté ; et, dès que la flamme chassait les habitants hors de leurs maisons, ils étaient assommés par ces furieux, qui, pour entretenir leur rage, ne cessaient de se crier les uns aux autres de se souvenir du pauvre Jeffery.
Pendant ce temps, mes inquiétudes augmentaient, surtout quand j'aperçus l'incendie, qui, à travers l'obscurité de la nuit, paraissait être seulement à quelques pas de moi.
Mon neveu, voyant ces flammes, en fut dans une grande surprise ; il n'en pouvait deviner la cause, et il craignit que
je ne eo-iirusse quelque danger, aussi bien que le subrécargue. Mille pensées lui roulaient dans Y esprit ; il se jeta dans l'autre chaloupe et vint lui-même à notre secours avec treize hommes.
Il fut étonné de me trouver avec le subrécargue dans la chaloupe, accompagné d'un matelot et du mousse. Quoique fort aise de nous voir sains et saufs, il était très-impatient d'avoir des nouvelles des autres, et nous dit qu'il voulait donner du secours aux siens, quelque chose qui en pût arriver. Je tâchai de l'en détourner par les mêmes raisons que j'avais employées avec les autres ; je lui offris d'aller avec les deux hommes qui m'étaient restés, pour découvrir la cause de cet incendie, et ce que nos gens étaient devenus.
Mais mon neveu était aussi peu capable d'entendre raison que les outres. Il voulait partir, et il regrettait d'avoir laissé plus de dix matelots dans le navire. Il n'était pas, disait-il, homme à voir périr ses gens faute de secours, et il résolut de leur en donner quand il devrait perdre le navire, et même la vie.
Bien loin de persuader à mon neveu de rester, je fus obligé de le suivre. Il ordonna à deux hommes de retourner à bord et d'y prendre encore douze de leurs camarades, dont six devaient garder les chaloupes pendant que les six autres marcheraient vers la ville. Il ne resta que seize hommes dans le bâtiment.
Guidés par le feu, nous allâmes droit vers la ville. Si les coups de fusil nous avaient inquiétés de loin, quand nous fûmes près de là, les cris des malheureux habitants nous remplirent d'horreur.
Je n'avais jamais été présent au sac d'une ville; j'avais bien entendu parler de Drogheda en Irlande, où Cromwell avait fait massacrer tout le peuple, hommes, femmes et enfants ; j'avais lu la description de la prise de Magdebourg par le comte de Tilly, et du massacre de plus de vingt-deux mille personnes; mais je n'avais jamais rien vu de pareil,
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et il m'est impossible d'en donner une idée ni d'exprimer la terrible impression que cette scène fit sur moi.
Parvenus jusqu'à la ville, et ne pouvant entrer dans les rues, nous fûmes obligés de la côtoyer ; les premiers objets qui s'offrirent à nos yeux furent les cendres d'une cabane où nous aperçûmes, à la lumière du feu, les cadavres de quatre hommes et de trois femmes ; nous crûmes en découvrir quelques autres au milieu des flammes.
Nous vîmes trois femmes, poussant les cris les plus affreux, s'enfuir de notre côté, comme si elles eussent eu des ailes : seize ou dix-sept hommes du pays les suivaient, poursuivis par quatre de nos féroces matelots, qui , ne pouvant les atteindre, firent feu sur eux et en renversèrent un tout près de nous. Quand les pauvres fuyards nous découvrirent, ils nous prirent pour un autre corps de leurs ennemis, et poussèrent des hurlements épouvantables , persuadés que nous allions les massacrer. Cet affreux spectacle me remplit d'horreur, et je crois que si nos matelots étaient venus jusqu'à nous, j'aurais tiré sur eux. Nous nous mîmes un peu à l'écart pour que les pauvres Indiens comprissent qu'ils n'avaient rien à craindre de nous. Ils s'approchèrent et se jetèrent à nos pieds en nous demandant grâce.
Nous leur fîmes comprendre que c'était notre dessein : calmés par cette promesse, il se mirent tous en peloton derrière un retranchement. J'ordonnai à mes gens de se tenir réunis et de n'attaquer personne, mais de tâcher de saisir quelque Anglais, pour savoir quelle intention dirigeait leur fureur. Je leur dis que s'ils rencontraient leurs camarades engagés ils s'efforçassent de les faire retirer, en leur assurant que s'ils restaient là jusqu'au jour ils se verraient environnés de cent mille Indiens. Je les quittai, et, suivi seulement de deux hommes, je me mêlai aux fuyards que nous avions sauvés. Quel spectacle affreux! quelques-uns avaient les pieds grillés à force de courir à travers le feu ; une des femmes, étant tombée dans les flammes, avait le corps à
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moitié rôti; trois hommes avaient plusieurs coups de sabre sur le dos et sur les cuisses; un quatrième, atteint d'un coup de fusil, mourut sous mes yeux.
Cette horrible boucherie me révolta tellement, que je résolus de retourner vers nos gens, et de pénétrer dans la ville à travers les flammes, pour mettre fin au carnage.
Au moment où je communiquais ma résolution aux miens, nous vîmes quatre de nos Anglais, avec le contre-maître à leur tête, courir comme des furieux par-dessus les corps de ceux qu'ils avaient tués. Ils étaient couverts de sang et de poussière : nous leur criâmes de venir à nous, ce qu'ils firent aussitôt.
Dès que le contre-maître nous aperçut, il poussa un cri de triomphe, charmé devoir arriver du secours : «Ah! mon brave capitaine, s'écria-t-il; je suis ravi de vous trouver! nous n'en avons pas fini avec ces maudits Indiens; j'en tuerai autant que le pauvre Jeffery avait de cheveux. Nous avons juré de ne pas en épargner un seul et d'exterminer cette exécrable nation.»
En prononçant ces mots il se remit à courir tout échauffé et hors d'haleine : « Arrête, barbare ! lui dis-je : je te défends de toucher à un seul de ces malheureux ; si tu fais un seul pas de plus, tu es mort!
— Comment donc, monsieur! répondit-il; savez -vous quel crime ils ont commis? Si vous voulez voir la raison de notre conduite, vous n'avez qu'à vous approcher.»
Alors il nous montra le cadavre du malheureux Jeffery pendu à un arbre. Ce triste objet inspira aussitôt à mon neveu et à ceux qui le suivaient une rage aussi difficile à calmer que celle du contre-maître et de ses camarades. Mon neveu me dit qu'il craignait seulement que les siens ne fussent pas les plus forts, et qu'au reste il croyait qu'il ne fallait pas faire quartier à un seul de ces Indiens, qui tous avaient trempé dans un meurtre si abominable. Aussitôt huit des derniers venus volèrent sur les pas du contre-maître pour
achever ce cruel attentat; et moi, persuadé que je ne pourrais les retenir, je m'en revins triste et pensif, ne pouvant plus soutenir la vue des infortunés qui tombaient entre les mains de nos barbares matelots.
Je n'étais accompagné que du subrécargue et de deux autres hommes, et j'avoue qu'il y avait de l'imprudence à retourner vers nos chaloupes en si petit nombre. Le jour approchait, et F alarme répandue par tout le pays avait rassemblé près du petit hameau une quarantaine d'Indiens armés de lances, d'arcs et de flèches : heureusement j'évitai cet endroit en allant directement au rivage; quand nous y arrivâmes, il était grand jour. Nous nous mîmes aussitôt dans la pinasse, et, après être revenus à bord, nous la renvoyâmes, pour que nos gens pussent s'en servir afin de se sauver.
Je vis alors que le feu commençait à s'éteindre et que le bruit cessait; mais, une demi-heure après, j'entendis une salve de mousqueterie : les nôtres avaient tiré sur les Indiens attroupés près du petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept et mirent le feu à leurs cabanes ; mais ils épargnèrent les femmes et les enfants. Lorsque nos gens s'approchèrent du rivage avec la pinasse, ceux qui venaient de faire cette affreuse expédition étaient dans un si grand désordre et dans une telle confusion, qu'ils auraient pu être facilement vaincus par un très-petit nombre d'hommes déterminés.
Heureusement pour eux, ils avaient jeté la terreur dans tout le pays, et les Indiens étaient tellement effrayés par une attaque si imprévue, qu'une centaine de leurs plus braves n'auraient pas attendu de pied ferme six de nos matelots : aussi, dans toute l'action, il n'y en eut pas un seul qui se défendît. Ils étaient si épouvantés de l'incendie et de l'acharnement des nôtres, que dans l'obscurité de la nuit, ils ne savaient de quel côté se tourner, la mort se présentant partout à eux. Dans cette affaire aucun de nos Anglais
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ne reçut le moindre mal, excepté deux, dont l'un s'était donné une entorse au pied.
J'étais fort en colère contre tout l'équipage, mais surtout contre mon neveu, qui avait non- seulement négligé son devoir en hasardant le succès du voyage, mais en animant la fureur des siens plutôt que de la calmer. Il répondit à mes reproches avec beaucoup de respect, en disant que la vue de Jeffery, égorgé d'une manière si cruelle, l'avait mis hors de lui; qu'il n'aurait pas dû se laisser ainsi entraîner en qualité de commandant du navire, mais que, comme homme, il avait été incapable de raisonner dans cette occasion. Pour les matelots, comme ils n'étaient pas soumis à mes ordres, ils s'inquiétaient fort peu que leur expédition me déplût ou non.