CHAPITRE IX
Les matelots forcent mon neveu à m'abandonner dans un port du Bengale. — Rencontre d'un Anglais qui me décide à me livrer avec lui au commerce. — Nous louons un navire. — Nouveaux voyages. — Achat d'un navire. — On nous prend pour des corsaires. — Dangers que nous courons dans la baie de Cambogia.
Le lendemain nous remîmes à la voile : notre destination était le golfe Pcrsique, et de là pour la côte de Coromandel; nous avions le projet de toucher à Surate en passant. Le principal but du subrécargue était la baie du Bengale, et, s'il n'y faisait pas ses affaires, il devait se rendre en Chine et revenir ensuite au Bengale.
Un premier malheur nous arriva dans le golfe Persique ; cinq de nos gens s'étant aventurés sur la côte d'Arabie furent tués ou emmenés comme esclaves par les naturels du pays. Leurs compagnons ne purent les délivrer, avant assez
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à faire eux-mêmes pour se sauver dans la chaloupe. Je leur dis que je regardais ce malheur comme une punition méritée du massacre de Madagascar, expression dont je me servais toujours, quelque choquante qu'elle fût pour l'équipage.
Mes représentations fréquentes à ce sujet curent pour moi de plus fâcheuses suites que je n'aurais cru. Le contre-maître, qui avait été le chef de cette entreprise, m1 étant venu trouver un jour, me dit d'un ton fort résolu que j'avais grand tort de rappeler constamment cette affaire et de m'étendre sur des reproches mal fondés et injurieux; que l'équipage en était très-mécontent, et lui surtout ; qu'étant seulement passager, sans aucun commandement sur le navire, je n'avais pas .le moindre droit de les insulter, comme je me le permettais continuellement et à tout propos.
Je répondis que mes reproches ne s'adressaient pas plus particulièrement à lui qu'aux autres; qu'à la vérité je n'avais aucun commandement à bord et que je ne prétendais point y exercer la moindre autorité ; que j'avais dit mon opinion avec franchise sur des choses qui nous concernaient tous également ; mais qu'ayant une part considérable dans la charge du bâtiment, je me croyais en droit de parler avec encore plus de liberté que précédemment, sans être ob'igé de rendre compte de ma conduite ni à lui ni à qui que ce fût. Je lui tins ce langage avec fermeté, et, comme il ne répliqua rien, je crus que c'était fini.
Nous étions alors dans un port du Bengale, et, voulant voir le pays, je m'étais fait mettre à terre quelques jours après notre arrivée, avec le subrécargue. Vers le soir, comme je me préparais à retourner à bord, un de nos marins vint me dire de ne pas aller jusqu'à la cha'oupe, parce qu'on avait ordre de ne me point ramener. Frappé de ces paroles comme d'un coup de foudre, j'ai ai trouver le subrécargue, et lui racontai le fait; je lui dis que je soupçonnais quelque mutinerie sur le navire, et le priai de s'y transporter dans une barque pour informer le capitaine de ce qui m'arrivait. J'aurais pu
m'épargncr cette peine, car l'affaire était déjà décidée à bord. Le contre-maître, le canonnier, le charpentier et tons les subalternes, dès qu'ils m'avaient vu dans la chaloupe, étaient montés sur le tillac et avaient demandé à parler au capitaine. Après avoir répété toute la conversation que nous avions eue ensemble, le contre-maître dit au capitaine qu'ils étaient contents que j'eusse pris de mon propre mouvement le parti de m'en aller, puisque autrement ils m'y auraient obligé: qu'ils s'étaient engagés à servir sur le navire sous son commandement, et qu'ils étaient dans l'intention de continuer à le faire avec la plus exacte fidélité; mais que, si je refusais de quitter le navire de bon gré, ou qu'il ne voulût pas m'v forcer, ils cesseraient tous de le servir. En prononçant ces derniers mots, il se tourna du côté du grand mat, où étaient assemblés les matelots, qui se mirent aussitôt à crier d'une seule voix: « Oui, tous! tous! »
Mon neveu était un homme de courage et d'une grande présence desprit. Quoiqu'il fût très-étonné d'un pareil discours. Il répondit avec calme qu'il ne pouvait rien résoudre avant de m'avoir parlé.
Il eut recours alors à plusieurs raisonnements pour leur montrer l'injustice de leur conduite; ils l' écoutèrent à peine; et, se donnant la main en sa présence, ils jurèrent daller tous a terre, à moins qu'il ne leur promît positivement de m'empêcher de remettre le pied sur le bâtiment.
Cette résolution était affligeante pour lui, il m'avait de grandes obligations et il ne savait comment je prendrais cette affaire. Il crut pouvoir détourner le coup d'une autre manière. Il leur déclara avec beaucoup de fermeté que j'étais un des principaux intéressés dans le navire, et qu'on ne pouvait me chasser de ma propre maison pour ainsi dire ; que s'ils quittaient le bâtiment ils payeraient cher celle désertion, si jamais ils étaient assez hardis pour revenir en Angleterre; que, pour lui, il aimerait mieux risquer le fruit du voyage et perdre le navire que de me trahir ainsi: et
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qu'il les laissait libres d'agir comme ils voudraient. Il leur proposa ensuite d'aller lui-même à terre avec le contremaître, pour voir de quelle manière on pourrait arranger ce différend.
Ils rejetèrent unanimement cette proposition,- en disant qu'ils ne voulaient plus rien avoir de commun avec moi, ni à terre, ni à bord, et que, si je revenais, ils s'en iraient. « Eh bien, répliqua le capitaine, si vous êtes tous dans cette intention, j'irai seul parler à mon oncle. » Il le fît, et il arriva juste au moment où je venais d'apprendre la résolution prise contre moi.
Je fus heureux de le voir, car j'avais craint qu'ils ne l'emprisonnassent et ne partissent avec le navire, ce qui m'aurait forcé à demeurer seul, sans argent et dans une situation plus terrible que celle où je m'étais trouvé autrefois dans mon île.
Heureusement ils ne poussèrent pas leur insolence jusque-là; et, lorsque mon neveu me raconta qu'ils avaient juré de s'en aller tous si je revenais à bord, je lui dis de ne point s'en embarrasser, et que j'étais résolu de rester à terre; je le priai seulement de m'envoyer mes effets et une somme d'argent, et que je trouverais bien le moyen de passer en Angleterre.
Quoique mon neveu fût au désespoir de me laisser là, il vit bien qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Il retourna donc à bord, et dit à ces misérables que son oncle cédait à leur exigence. Ce discours calma l'orage, et l'équipage rentra dans le devoir.
Je me trouvais dans l'endroit le plus reculé du monde, éloigné de l'Angleterre de trois mille lieues de plus que quand j'étais dans mon île. Je pouvais, il est vrai, revenir par terre, en passant par le pays du Grand-Mogol jusqu'à Surate; de là je pouvais me rendre par mer à Bassora dans le golfe Persique, traverser le désert de l'Arabie avec les caravanes, jusqu'à Alep et Sanderon; puis je passais en
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France par l'Italie : toutes ces courses, jointes à celles que j'avais déjà faites, égalaient le diamètre entier du globe, et même le surpassaient peut-être.
Un autre parti à prendre était d'attendre quelques vaisseaux anglais qui, venant d'Acbem dans l'île de Sumatra, devaient passer au Bengale; mais, comme j'étais venu là sans avoir de relations avec la Compagnie anglaise des Indes orientales, il m'était difficile d'en sortir sans son consentement; et comment l'obtenir, sinon par une grande faveur des capitaines de ses navires, ou des facteurs de la Compagnie? Or je n'avais pas la moindre relation ni avec les uns ni avec les autres. Tandis que j'étais dans cet embarras, j'eus la douleur de voir partir le bâtiment sans moi.
Mon neveu m'avait laissé un domestique et un compagnon. Ce dernier était le commis du caissier du navire, l'autre le valet du capitaine. Je pris un logement chez un Anglais où se trouvaient plusieurs autres marchands anglais, français, et des juifs italiens. J'y fus bien traité ; j'y restai quelque temps et me mis à réfléchir attentivement par quel moyen je pourrais revenir en Angleterre le plus commodément et avec le plus de sûreté.
J'avais des marchandises anglaises d'une grande valeur et une somme assez considérable. Mon neveu m'avait laissé mille pièces de huit et une lettre de crédit pour une somme beaucoup plus forte, de sorte que je ne courais aucun risque de manquer d'argent. Je me défis d'abord de mes marchandises très-avantageusement; et, suivant l'intention que j'avais eue en commençant le voyage, j'achetai des diamants.
Après être resté là assez longtemps, sans goûter aucune des propositions qu'on m'avait faites touchant les moyens de retourner en Europe, un marchand anglais qui habitait la même maison et avec qui j'avais lié une étroite amitié vint un matin dans ma chambre. « Mon cher compatriote, me dit-il, je désire vous communiquer un projet qui me plaît
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fort et qui pourra vous plaire aussi; nous sommes placés, vous par accident, et moi par mon propre choix, fort loin de notre patrie, mais dans un pays où il y a beaucoup à gagner pour des hommes comme nous, qui entendons le commerce. Si vous ajoutez mille livres sterling à mille autres que je fournirai, nous louerons ici le premier navire qui nous conviendra : vous serez capitaine et moi marchand, et nous ferons le voyage de la Chine. »
J'acceptai ces offres, qui m1 étaient faites avec amitié et franchise. L'incertitude de. ma situation contribua beaucoup à m' engager dans le commerce, qui n'était pourtant pas mon élément; mais le projet de voyager touchait la véritable corde de mes inclinations, et une proposition d'aller voir un pays inconnu ne pouvait manquer d'attraits pour moi.
Quelque temps s'écoula avant que nous pussions trouver \m navire convenable; et, quand nous l'eûmes trouvé, il nous fut très-difficile d'avoir des matelots anglais en nombre suffisant pour diriger ceux du pays que nous trouverions sans peine. Bientôt, néanmoins, nous engageâmes un contre-maître, un canonnier, tous deux Anglais, un charpentier hollandais et trois matelots portugais, qui suffisaient pour veiller sur nos marins indiens.
Nous allâmes d'abord à Achem, dans l'île de Sumatra, puis à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises contre de l'opium et de l'arack, sachant que la première surtout de ces marchandises est d'un grand prix à la Chine. Dans cette course, nous allâmes jusqu'à Juskan ; nous fûmes très-heureux dans notre voyage, qui dura neuf mois, et nous retournâmes au Bengale, très-contents de ce coup d'essai»
Peu de temps après notre retour, un navire hollandais de deux cents tonneaux à peu près arriva au Bengale. Tout l'équipage était tombé malade, et le capitaine, n'ayant pas assez de monde pour tenir la mer, le bâtiment avait été forcé de relâcher au Bengale; le capitaine, ayant gagné assez d'ar^
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gent, avait envie de retourner en Europe et voulait vendre
son navire.
Je sus cette affaire avant mon associé ; et, désirant faire cet achat, je courus F en informer. Il réfléchit pendant quelque temps, car il n'était nullement homme à précipiter ses résolutions : « Ce bâtiment est un peu trop grand, me dit-il, mais cependant il nous faut racheter. »
Nous fîmes l'acquisition du navire, et nous nous décidâmes à en garder les matelots pour les joindre à ceux que nous avions déjà ; mais tout d'un coup', chacun ayant reçu, non ses gages, mais leur part de butin, ils s'en allèrent. Nous ignorâmes pendant quelque temps ce qu'ils étaient devenus, et nous découvrîmes à la fin qu'ils avaient pris la roule d'Agra, lieu de la résidence du Grand-Mogol ; que, de là, ils avaient dessein d'aller à Surate, afin de s'y embarquer poulie golfe Persique.
Je regrettai de ne les avoir pas suivis ; une telle course en nombreuse compagnie m'eût procuré en même temps du divertissement et de la sûreté, et m'aurait rapproché de ma patrie. Mais ce chagrin se passa en peu de jours, quand je sus quelle sorte de gens étaient ces Hollandais. L'homme qu'ils appelaient capitaine n'était que le canonnier. Attaqués à terre par les Indiens, qui avaient tué le véritable commandant du bâtiment avec trois matelots, étant encore au nombre de onze, ils avaient pris la résolution de s'en aller avec le navire; ils le firent; laissant à terre le contre-maître et cinq hommes.
Quoi qu'il en soit, nous crûmes être légitimes possesseurs du navire, tout en avouant que nous n'avions pas examiné assez exactement le titre de propriété de ces gens avant de conclure le marché. Si nous les avions questionnés, comme il le fallait, ils seraient tombés en contradiction les uns avec les autres, et peut-être chacun avec lui-même. 11 est vrai qu'ils nous montrèrent un acte de vente où était nommé un Emmanuel Cloosterhooven : je m'imagine que tout cela était
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supposé ; mais, lorsque nous traitâmes, nous n'avions aucune raison de les soupçonner.
Nous voyant maîtres de ce beau bâtiment, nous engageâmes un plus grand nombre de matelots anglais et hollandais, et nous résolûmes d'entreprendre un second voyage du coté du sud, vers les îles Philippines et Moluques, pour chercher des clous de girofle.
Je passai six ans dans ce pays à faire le négoce avec beaucoup de succès, et, la dernière année, je pris avec mon associé le parti de nous rendre en Chine sur ce même navire, après avoir acheté du riz dans le royaume de Siam. Durant cette course, forcés par les vents contraires de louvoyer pendant quelque temps dans les détroits qui séparent les îles Moluques, nous ne fûmes pas plutôt sortis de ces mers difficiles, que nous reconnûmes une voie d'eau à notre navire, et, malgré tous nos efforts, il fut impossible de découvrir où elle était. Cet accident nous obligea à chercher un port, et mon associé, qui connaissait ces pays mieux que moi, conseilla au capitaine d'entrer dans la rivière de Cambogia. Je dis le capitaine, car, ne voulant pas me charger du commandement de deux navires, j'avais établi pour capitaine de celui-ci notre contre-maître, M. Thomson. La rivière dont je viens de parler est au nord du golfe qui va du côté de Siam.
Nous allions tous les jours à terre pour nous procurer des rafraîchissements. Il arriva un matin qu'un homme vint me parler avec empressement. C'était le second canonnier d'uo vaisseau de la Compagnie des Indes, alors à l'ancre dans la même rivière, près la ville de Cambogia. « Monsieur, me dit-il, vous ne me connaissez pas, cependant j'ai avons dire quelque chose qui vous touche de près. »
Je le Tegardai attentivement, et je crus d'abord le reconnaître ; mais je me trompais. « Si cette affaire me touche de près, lui répondis-je, sans que vous y soyez intéressé, qui peut vous porter à me la communiquer?
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qui
— J'y suis porté, répondit-il, par le grand danger menace votre tête, sans que vous vous en doutiez.
— Je ne redoute d'autre péril que celui où m'expose la voie d'eau qui s'est déclarée dans mon bâtiment ; mais je vais le faire mettre à sec pour tâcher de la découvrir.
— Monsieur, monsieur, si vous êtes sage, vous ne songerez point à toutes ces choses quand vous connaîtrez ce que j'ai à vous dire. Savez-vous que la ville de Cambogia n'est pas fort loin dici, et qu'il y a près de là deux gros vaisseaux anglais et trois hollandais?
— Peu m'importe.
— Comment, monsieur! est -il de la prudence d'un homme qui cherche des aventures d'entrer dans un port sans examiner auparavant quels vaisseaux peuvent être à l'ancre et s'il est en état de leur faire tête? Vous devez comprendre, je m'imagine, que la partie n'est pus égale. »
Ce discours ne m'inquiéta point, parce que je n'y comprenais rien ; je dis à mon homme de s'expliquer plus clairement et -que je ne voyais aucune raison pour moi de craindre les vaisseaux des Compagnies anglaise et hollandaise, puisque je ne fraudais point les droits et que je ne faisais aucun commerce défendu. « Fort bien, monsieur, me dit-il ; si vous vous croyez en sûreté, vous n'avez qu'à rester ; je suis fâché pourtant de voir que votre sécurité vous fait rejeter un avis salutaire. Soyez persuadé que, si vous ne levez l'ancre sans tarder,, vous allez être attaqué par cinq chaloupes remplies de monde ; et que, si l'on vous prend, on commencera par vous pendre comme pirate, sauf à vous faire votre procès après. J'aurais cru, monsieur, qu'un avis de cette importance m'eût procuré une meilleure réception que celle que vous me faites.
— Je n'ai jamais été ingrat, lui dis*je, pour ceux qui m'ont rendu service; mais il m'est absolument impossible de comprendre le motif de la résolution prise contre moi. Cependant je veux profiter de vos conseils, et, puisqu'on a
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formé un projet si abominable, je retourne à bord et je donnerai ordre de mettre à la voile si Ton a bouché la voie d'eau ou si elle ne nous empêche pas de tenir la mer. Mais faudra-t-il me décider à ce parti sans connaître cette affaire à fond, et ne pourriez-vous pas me donner quelque éclaircissement?
— Je ne sais qu'une partie de l'affaire, me dit-il, mais j'ai avec moi un marin hollandais qui pourrait vous instruire si le temps le permettait. Vous ne pouvez l'ignorer entièrement vous-même, car voici ce dont il s agit. Vous avez conduit le navire à Sumatra ; là, votre capitaine a été tué avec trois de ses gens par les insulaires, et vous vous en êtes allé depuis avec le même navire pour exercer la piraterie. Telle est la base de toute cette affaire, et l'on vous exécutera en qualité de pirate sans beaucoup de formalités. Vous savez que les navires marchands n'agissent guère autrement avec les écumeurs de mer quand ils les ont en leur pouvoir.
— Je vous comprends à présent, lui dis-je, et je vous remercie. Quoique nous n'ayons aucune part dans le crime dont vous venez de parler et que nous ay> ns acquis notre bâtiment par les voies les plus légitimes, je veux pourtant prendre mes précautions pour éviter le malheur dont je suis menacé.
— Prendre vos précautions, monsieur ! répondit-il brusquement, vous vous servez d'une expression bien faible : la meilleure précaution ici est de vous mettre au plus vite à l'abri du danger. Si vous vous intéressez à votre propre vie et à celle de tous vos compagnons, vous lèverez l'ancre saus délai dès que l'eau sera haute ; vous profiterez de la marée, et vous serez déjà bien loin en mer avant qu'ils puissent descendre jusqu'ici. Ils doivent se servir delà marée aussi bien que vous ; et, comme ils sont à vingt milles, vous les devancerez de deux heures au moins, et, s'il fait un vent un peu vif, leurs chaloupes n'oseront vous donner la chasse en pleine mer.
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— Monsieur, lui dis-je, vous me rendez un service trèsiuiportant : qne voulez-vous que je fasse pour vous en témoigner ma reconnaissance?
— Vous n'êtes pas peut-être assez convaincu de la vérité de mon avis, me répondit-il, pour avoir réellement envie de m'en récompenser. Cependant, si vous parlez sérieusement, j'ai une proposition à vous faire. On me doit dix-neuf mois de gages dans le bâtiment sur lequel je suis venu d'Angleterre, et il en est dû sept à mon camarade le Hollandais ; si vous voulez nous donner cette somme, nous suivrons votre fortune sans vous demander davantage si rien ne s'offre qui soit capable de vous convaincre de la vérité de mon avis ; dans le cas contraire, nous vous laisserons le maître de nous récompenser comme vous le jugerez à propos. »
J'y consentis, et je retournai immédiatement à bord avec ces deux hommes. A peine étais-je près du navire, que mon associé monta sur le tillac et me cria que la voie d'eau venait d'être bouchée. «Dieu soit loué! lui dis-je, mais qu'on lève l'ancre au plus vite !
— Et pourquoi donc? me répondit-il.
— Point de question, lui répliquai-je ; que tout l'équipage mette la main à l'œuvre, et qu'on lève l'ancre sans perdre une seule minute. »
Quoique fort surpris de cet ordre, il appela le capitaine et le lui communiqua. La marée n'était pas encore tout à fait haute, mais, favorisés d'un vent frais venant de terre, nous mimes cependant à la voile. J'appris alors à mon associé tout ce que je savais de cette histoire, et les deux nouveaux venus racontèrent le reste.
Comme ce récit demandait du temps, il n'était pas encore terminé qu'un des matelots vint dire, de la part du capitaine, que cinq chaloupes chargées de monde nous donnaient la chasse, ce qui nous fit voir évidemment que l'avis reçu était fondé. J'assemblai tout l'équipage, et je l'instruisis du dessein qu'on avait formé de prendre notre bâti-
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ment et de nous traiter tous comme des pirates; je leur demandai s'ils étaient résolus à se défendre; ils répondirent d'un ton d'enthousiasme qu'ils voulaient vivre et mourir avec nous.
Comme mon avis était de se battre jusqu'au dernier soupir, je voulus savoir du capitaine ce qu'il fallait faire pour nous défendre avec succès. lime dit qu'il serait bon de tenir les ennemis en respect avec notre artillerie tant que nous le pourrions; qu'ensuite il leur enverrait de bonnes décharges de mousqueterie .
Nous donnâmes en même temps -ordre au capitaine de placer près du gouvernail deux pièces chargées à mitraille, pour nettoyer le tillac en cas de besoin; et, dans cette attitude, nous attendîmes les ennemis, gagnant toujours la haute mer à l'aide d'un vent favorable. Nous voyions distinctement les chaloupes à quelque distance de nous ; elles étaient trèsgrandes, montées d'un équipage nombreux, et elles faisaient force de voiles pour nous atteindre. Deux, que nous reconnûmes pour être anglaises, devançaient de beaucoup les autres et gagnaient sur nous. Quand nous les vîmes sur le point de nous atteindre, nous tirâmes un coup de canon sans boulet, pour leur donner le signal que nous voulions entrer en conférence avec elles, et nous mîmes pavillon blanc. Elles continuaient à nous suivre avec toutes voiles au vent. Quand elles furent à portée, nous mîmes pavillon rouge, et leur tirâmes un coup de canon à boulet. Elles furent bientôt si près de nous, que nous pûmes les avertir du danger qu'elles couraient en approchant davantage.
Mais cet avertissement ne fut pas écouté; nous remarquâmes qu'elles faisaient tous leurs efforts pour venir sous notre poupe et pour attaquer le navire par là. Persuadé qu'elles se fiaient aux chaloupes qui les suivaient, et les voyant vis-à-vis de notre bord, je leur fis tirer cinq coups de canon, dont l'un emporta toute la poupe de la chaloupe la plus éloignée ; ce qui força les matelots à baisser toutes les
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voiles et à se jeter tous du côté de la proue, de peur d'aller à fond. Cet échec n'empêcha pas la chaloupe la plus avancée de continuer son chemin. A l'instant où nous nous préparions à tirer dessus, une des trois qui suivaient s'en alla droit h celle qui. venait d'être mise dans un si pitoyable état et en tira tous les hommes. Nous hélâmes pour la seconde fois la " chaloupe la plus avancée ; au lieu de répondre, elle s'efforça de gagner notre poupe. Notre canonnier lui tira deux coups; ils manquèrent l'un et l'autre, ce qui porta ceux de la chaloupe à pousser un grand cri en tournant leur bonnet sur leur tête par bravade. Le canonnier, préparé de nouveau, fit feu avec plus de succès, car un coup donna au milieu des matelots, et l'effet en fut terrible. Trois autres coups bien pointés les mirent dans un grand désordre. Pour les achever, notre canonnier déchargea sur eux les deux autres pièces ; la chaloupe faillit couler à fond, et plusieurs matelots furent précipités à la mer.
Je fis aussitôt armer la pinasse du navire et je dis à nos gens d'empêcher nos ennemis de se noyer, d'en prendre aillant qu'ils pourraient et de revenir aussitôt avec eux à bord; car nous voyions déjà les autres chaloupes avancer sur nous avec vitesse.
Ils suivirent ponctuellement mes ordres, et en prirent trois, parmi lesquels il y en avait un sur le point de se noyer et que nous eûmes bien de la peine à faire revenir à lui. Nous mîmes toutes voiles au vent pour gagner la haute mer. Aussitôt que les trois dernières chaloupes eurent rejoint les deux autres, elles cessèrent leur poursuite.
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