CHAPITRE X
Nous entrons dans la baie de Tonquin. — Les Cochinchinois nous attaquent.
— Moyen singulier que nous employons pour les repousser. — Un vieux pilote vient nous offrir ses services, que nous acceptons. — Nous abordons à l'île Formose. — Le pilote achève de nous instruire des mesures prises contre nous par les Anglais et les Hollandais. — Bon conseil qu'il me donne,
— Arrivée à Quinchung.
Délivré d'un si grand péril, auquel j'étais loin de m'atlendre, je résolus de changer de route et d'empêcher par ce moyen de deviner où nous allions. Nous nous portâmes du côté de l'est, hors de la route de tous les navires européens.
N'ayant plus rien à craindre, nous questionnâmes nos deux nouveaux venus sur les motifs de l'entreprise qu'on venait de diriger contre nous, et le Hollandais nous en découvrit tout le mystère. ïl nous apprit que celui qui nous avait vendu le navire s'en était emparé après que le capitaine eut été tué par les insulaires avec trois de ses gens. Il avait lui-même fait partie de cet équipage et s'était échappé des mains des barbares en se cachant, lui quatrième, dans un bois où ils restèrent quelque temps. Ensuite il s'était sauvé seul d'une manière miraculeuse, en abordant à la nage la chaloupe d'un bâtiment hollandais qui revenait de la Chine, et qui s'était mis à l'ancre sur cette côte pour faire de l'eau.
Il était depuis quelque temps à Batavia, quand y arrivèrent deux hommes de ce bâtiment, qui avaient abandonné leurs compagnons pendant le voyage; ils leur apprirent que le canonnier s'était enfui avec le navire et l'avait vendu au Bengale à une bande de pirates qui s'étaient emparés d'un bâtiment anglais et de deux hollandais très-richement chargés.
Cette dernière partie de son discours nous embarrassa fort, quoique nous en connussions toute la fausseté ; nous vîmes évidemment que, si nous fussions tombés entre les mains de
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ceux qui venaient de nous poursuivre avec tanf d'acharnement, c'eût été fait de nous. En vain aurions-nous défendu notre innocence contre des gens si cruellement prévenus et à la fois accusateurs et juges.
Nous résolûmes de nous diriger vers la côte de Tonquin, et de là à la Chine, en continuant nos opérations de commerce, de vendre quelque part notre navire et de nous en retourner avec un bâtiment du pays. Ces mesures nous parurent les meilleures pour notre sûreté, et nous fîmes route nord-nord-est, en nous mettant plus au large de cinquante lieues qu'en suivant la route ordinaire.
Mon associé, me*voyant plongé dans une profonde tristesse, quoiqu'il eût d'abord été aussi embarrassé que moi, cherchait à me distraire en me faisant une exacte description des différents ports de cette côt°; il me dit qu'il croyait bon pour nous de chercher un asile dans la Cochinchine ou dans la baie de Tonquin, d'où nous pourrions gagner Macao, ville autrefois aux Portugais, et où il se trouvait encore un grand nombre de familles européennes, et surtout des missionnaires qui s'y étaient rendus dans l'intention de passer de là en Chine.
Nous nous en tînmes à cette résolution. Après un voyage fort ennuyeux, dans lequel nous souffrîmes beaucoup par la disette des vivres, nous découvrîmes la côte de la Cochinchme, et nous prîmes le parti d'entrer dans une petite rivière où il y avait pourtant assez d'eau pour notre bâtiment, résolus de nous y informer, soit par terre, soit par le moyen de notre pinasse, s'il se trouvait quelque navire dans les ports d'alentour.
Les habitants de cette côte étaient barbares et voleurs ; nous n'avions de relations avec eux que pour nos provisions : cependant nous eûmes de la peine à nous garantir de leurs insultes. La rivière où nous étions se trouve à quelques lieues seulement des limites septentrionales du pays, et, en suivant les côtes avec notre chaloupe, nous découvrîmes la pointe
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de tout le royaume au nord-est, où s'ouvre la grande baie de Tonquin.
Les habitants de ces parages vivent de poissons, d'huile el des aliments les plus grossiers. Une marque évidente de leur barbarie excessive est l'exécrable coutume qu'ils ont de réduire en esclavage tous ceux qui malheureusement font naufrage sur leurs côtes.
J'ai dit plus haut qu'une voie d'eau s'était déclarée dans notre navire. Quoiqu'elle eût été bouchée d'une manière aussi peu attendue qu'heureuse à l'instant même où nous allions être assaillis par les chaloupes anglaises et hollandaises, n'ayant cependant pas trouvé le bâtiment en aussi bon état que nous l'aurions voulu, nous résolûmes d'en tirer toul ce qu'il y avait de plus pesant, et de le mettre sur le flanc pour le nettoyer et pour retrouver la voie deau, s'il était possible. Ayant mis d'un seul côté les canons et la charge du navire, nous le renversâmes, afin de pouvoir aller jusqu'à la quille.
Les habitants, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, descendirent aussitôt vers le rivage, et, découvrant le navire ainsi couché, sans apercevoir nos gens qui travaillaient dans les chaloupes et sur les échafaudages du côté opposé, s'imaginèrent que le bâtiment avait fait naufrage et qu'en échouant il s'était renversé.
Environ trois heures après, ils vinrent avec dix ou douze grandes barques, montées chacune de huit rameurs, résolus, selon toute apparence, à piller le navire et à mener vers le roi ceux de l'équipage dont ils s'empareraient : dans ce cas, nous devions nous attendre à l'esclavage. S'étant avancés vers le bâtiment, ils en firent le tour et nous découvrirent travaillant à la quille et au côté du navire. Ils nous regardèrent d'abord, sans laisser deviner leur dessein. Cependant nous profitâmes de cet intervalle pour faire entrer quelquesuns des nôtres dans le navire, afin qu'ils donnassent des armes et des munitions à ceux qui travaillaient. 11 fut bientôl
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temps de s'en servir; car, après s'être consultés pendant un quart d'heure environ, les barques ennemies s'avancèrent sur nous comme sur une proie certaine.
Nos gens, les voyant approcher, commençaient à s'effrayer : ils étaient dans une assez mauvaise position pour se défendre. Je commandai à ceux qui occupaient l'échafaudage de chercher à rentrer dans le navire au plus vite et à ceux qui étaient dans les chaloupes d'en faire le tour et d'y entrer aussi. Pour nous, qui étions à bord, nous fîmes tous nos efforts pour redresser le bâtiment. Cependant ni ceux de l'échafaudage ni ceux des chaloupes ne purent exécuter nos ordres, parce qu'un moment après ils eurent les Cochinchinois sur les bras : déjà deux de leurs barques avaient abordé notre pinasse.
Le premier sur lequel ils mirent la main était un Anglais aussi brave que robuste; il prit par les cheveux celui qui l'avait saisi, et, l'ayant tiré de sa barque dans la nôtre, il lui cogna si fort la tête contre un des bords de la chaloupe, qu'il la lui brisa.
En même temps un des Hollandais, dans ce moment à côté de lui, ayant pris un mousquet par le canon, fit le moulinet très-habilement et terrassa cinq ou six des ennemis qui voulaient se jeter dans la chaloupe. Ce n'en était pas assez pour repousser trente ou quarante hommes qui se précipitaient dans la pinasse, où ils ne s'attendaient à aucun danger; mais un hasard des plus heureux nous donna une victoire complète.
Notre charpentier, se préparant à goudronner l'extérieur du navire, venait de faire descendre dans la pinasse deux chaudrons, l'un rempli de poix bouillante et l'autre de résine mêlée de suif, d'huile et d'autres matières semblables. L'aide du charpentier avait encore à la main une grande cuiller de fer, avec laquelle il passait à ses camarades ce liquide chaud; voyant deux Cochinchinois arriver près de lui, il les arrosa d'une cuillerée de poix bouillante, qui les força de se jeter à
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la mer, en hurlant comme des bêtes féroces. « Jean, s'écria le charpentier, ils trouvent la soupe bonne, donne-leur encore une écuellée. »
En même temps il courut de ce côté avec un de ces torchons qu'on attache à un bâton pour laver le bâtiment, et, le trempant dans la poix, il en jeta une si grande quantité sur ces forcenés, et Jean avec sa cuiller la leur prodigua si libéralement, que tous ceux qui étaient dans les trois barques furent horriblement grillés. L'effet en était d'autant plus grand et plus prompt que ces malheureux n'avaient presque aucun vêtement sur le corps ; jamais je n'ai entendu de cris plus affreux que ceux qu'ils poussèrent. Cette victoire, si singulièrement obtenue, nous délivra d'un très-grand danger.
Pendant cette étrange bataille, nous avions, mon associé et moi, si bien employé notre monde, que le navire fut enfin redressé. Les canons étaient déjà remis à leur place, et le canonnier me pria d'ordonner à ceux de nos chaloupes de se retirer, parce qu'il voulait tirer sur les ennemis. Je le lui défendis, persuadé que le charpentier nous en délivrerait bien sans le secours du canon, et j'ordonnai au cuisinier de faire chauffer une autre chaudronnée de poix. Mais heureusement nous n'en eûmes pas besoin : les pauvres diables, mécontents de leur premier assaut, n'eurent garde d'en tenter un second. D'ailleurs, ceux qui se trouvaient le plus éloignés de nous, voyant le vaisseau redressé et à flot, reconnurent leur méprise et ne jugèrent pas à propos de pousser plus loin leur dessein.
Après nous être tirés ainsi d'affaire, ayant apporté à bord, quelques jours auparavant, seize porcs, du riz, des racines et du pain, nous résolûmes de nous remettre en mer, à quelque prix que ce fût, convaincus que, le jour d'après, nous nous trouverions environnés d'un si grand nombre de barbares, que le même moyen serait insuffisant pour nous en délivrer.
Tin KOBINSOX CRUSOE.
Le soir même nous disposâmes tout à bord, et le lendemain matin nous partîmes. Nous désirions entrer dans la baie de Tonquin pour savoir ce qu'étaient devenus les navires hollandais qui nous y avaient précédés ; mais depuis peu nous avions vu entrer plusieurs autres bâtiments ; nous n'osâmes nous y hasarder, craignant de rencontrer quelque navire anglais ou hollandais.
Nous nous dirigeâmes d'abord vers le nord-est, comme si nous voulions aller aux îles Manilles ou aux Philippines, ensuite nous tournâmes vers le nord, pour arriver à l'île Formose.
Nous mimes à l'ancre pour prendre de Peau fraîche et d'autres provisions, que les insulaires nous fournirent en montrant beaucoup de probité dans leurs relations commerciales : cette probité est le fruit de la religion chrétienne que des missionnaires hollandais y portèrent jadis.
De là nous continuâmes à nous diriger vers le nord, en nous tenant toujours à une distance égale des côtes de la Chine; de cette manière nous passâmes devant tous les ports où les navires européens ont coutume de relâcher, bien résolus de faire tous nos efforts pour ne pas tomber entre leurs mains.
Parvenus au trente-troisième degré de latitude, nous décidâmes d'entrer dans le premier port que nous trouverions: à cet effet, nous avançâmes vers le rivage, et nous n'en étions qu'à deux lieues, quand une barque vint à notre rencontre avec un vieux pilote portugais qui, nous reconnaissant pour un navire européen, voulait nous offrir ses services. Cette offre nous fit plaisir, et nous le primes à bord : sans demander où nous allions, il renvoya sa barque.
Nous ét:ons alors maîtres de nous faire mener où nous le jugerions convenable, et je proposai au bon vieillard de nous conduire au golfe de Nanking, situé dans la partie la plus septentrionale de la cote de la Chine. Il nous répondit qu'il connaissait fort bien ce golfe, mais qu'il était curieux de sa-
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voir ce que nous y voulions faire. Je lui dis que nous avions envie d'y vendre notre cargaison et d'acheter à la place des porcelaines, des toiles peintes, des soies écrues, des soies travaillées, etc. Il nous répondit que le meilleur port pour ce genre de négoce eût été celui de Macao, où nous aurions pu nous défaire très-avantageusement de notre opium et acheter des denrées de la Chine aussi bon marché qu'à Naiiking.
Nous répondîmes que nous n'étions pas seulement marchands, mais encore voyageurs ; que notre but était de visiter la grande ville de Péking et la cour du monarque de la Chine. « Vous feriez donc bien, répondit-il, d'aller vers Ningpo, d'où part la rivière; vous pouvez gagner en peu d'heures le grand canal qui est partout navigable, et coupe dans toute son étendue le vaste empire chinois, croise tous les fleuves, traverse plusieurs collines par le moyen des écluses, et s'avance jusqu'à Péking, en parcourant une étendue de deux cent soixante-douze lieues.
— Très-bien, répondis-je, mais ce n'est pas ce dont il s'agit : nous vous demandons seulement si vous pouvez nous conduire à Nanking, d'où nous nous rendrons ensuite facilement à Péking. »
fl me dit qu'il le pourrait sans peine, et que depuis peu un vaisseau hollandais avait pris justement la même route. Cette circonstance me déconcerta; le vieillard s'en aperçut, et me fit observer que nous ne devions pas être alarmés, puisque les Hollandais n'étaient point en guerre avec notre nation. « Il est vrai, lui répondis-je: mais on ne sait pas de quelle manière ces gens-là nous traiteraient dans un pavs où ils sont hors de la justice.
— Il n'y a rien à craindre, reprit-il : vous n'êtes point pirates, et ils n'attaqueront pas des marchands qui ne s'occupent que de leur commerce. »
Ces paroles me troublèrent tellement, qu'il était impossible que le Portugais ne le remarquât pas. « Monsieur, me dit-il,
il semble que mon discours vous fait de la peine ; vous irez où vous le jugerez à propos, et soyez sûr que je vous rendrai tous les services dont je suis capable.
— Je suis, il est vrai, lui répondis-je, dans une assez grande irrésolution touchant la route qu'il faudra prendre, à cause des pirates dont vous venez de me parler. Comment leur tenir tête? Vous le voyez, notre navire n'est pas des plus forts et mon équipage est peu nombreux .
— Soyez tranquille, me dit-il : aucun pirate n'a paru dans ces mers depuis quinze ans, excepté un seul qu'on a vu, il y a environ un mois, dans la baie de Siam ; mais il a tiré du côté du sud; d'ailleurs, ce n'est point un navire bien fort ni propre à ce métier, c'est un bâtiment marchand avec lequel l'équipage s'est enfui après la mort du capitaine, tué dans l'île de Sumatra.
— Comment, dis-je, feignant de ne rien savoir de cette affaire, ces scélérats ont tué leur propre capitaine?
— Je ne peux l'assurer, répondit-il; mais, comme dans la suite ils se sont rendus maîtres du navire, il y a beaucoup d'apparence qu'ils l'ont trahi et livré à la cruauté des Indiens.
— Alors ils ont mérité la mort autant que s'ils l'avaient massacré de leurs propres mains.
— Sans doute ; aussi recevront-ils la punition qu'ils méritent, s'ils sont rencontrés par les Anglais ou par les Hollandais, qui ont juré de ne point faire de quartier. »
Je lui demandai comment ils pouvaient espérer de rencontrer ce pirate, puisqu'il n'était plus dans ces mers. « On l'assure, reprit-il; mais certainement il est entré dans la rivière de Cambogia, et il y a été découvert par quelques Hollandais qu'il avait laissés à terre en se rendant maître du navire. Plusieurs capitaines anglais et hollandais qui se trouvaient dans cette rivière l'auraient certainement pris si leurs premières chaloupes eussent été secondées par les autres. Mais on a une description si exacte de ce bâtiment, qu'on le reconnaîtra sans peine partout où on le trouvera, et l'on a
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résolu unanimement de faire pendre aux vergues le capitaine et l'équipage.
— Comment! dis-je, ils les exécuteront sans aucune formalité? Ils commenceront par les pendre, et ensuite ils feront leur procès?
— Mais, monsieur, de quelle formalité voulez-vous qu'on se serve avec de pareils scélérats? Il suffît de les jeter à la mer : ces coquins n'auront que ce qu'ils méritent. »
Il était impossible au pilote de quitter notre bord et de nous nuire, je lui dis avec vivacité : « Voilà justement la raison pour laquelle je veux que vous nous meniez à Nanking, et non à Macao ou à quelque autre port fréquenté par les Anglais et les Hollandais. Sachez que ces capitaines dont vous venez de parler sont des insolents et des étourdis qui ignorent les lois de la justice, puisqu'ils sont assez inconsidérés pour se hasarder à devenir meurtriers, en faisant exécuter des gens faussement accusés, en les traitant en criminels, sans se donner la peine de les interroger et d'entendre leur défense! »
Je lui déclarai, sans hésiter, que le navire où il se trouvait était précisément celui qu'ils avaient attaqué avec cinq chaloupes, d'une manière lâche et maladroite. Je lui contai en détail comment nous avions acheté notre navire, et tout ce qui était relatif à cette affaire; mais je l'assurai qu'en signalant cet équipage comme composé de pirates, c'était débiter une fable inventée à plaisir, que nos ennemis auraient dû réfléchir avant de nous attaquer, et qu'ils répondraient devant Dieu du sang qu'ils nous avaient forcés de répandre.
Le bon vieillard fut extrêmement surpris de ce récit, et nous dit que nous avions raison de ne pas vouloir aller du côté du nord ; il nous conseilla de vendre notre navire dans quelque port de la Chine, et d'en acheter ou d'en construire un autre. « Vous n'en trouverez pas un si bon, ajouta-t-il, mais il vous sera aisé d'en avoir un capable de vous ramener au Bengale avec vos gens et vos marchandises. »
Je lui dis que je profilerais volontiers de son conseil dès que je pourrais trouver un bâtiment à nia convenance et un acquéreur pour le mien. Il m'assura qu'il s'en rencontrerait infailliblement à Nanking; qu'une jonque chinoise me suffirait pour m'en retourner, et qu'il me trouverait sans peine des négociants pour acheter l'un et pour me vendre l'autre.
« Mais, lui dis-je, vous croyez que notre navire sera reconnu; par conséquent, si je prends les mesures que vous me conseillez, je puis jeter par là d'honnêtes gens dans un terrible danger, et peut-être devenir la cause de leur mort. Il suffira sans doute à ces capitaines de rencontrer le bâtiment, pour qu'ils s'imaginent avoir trouvé les criminels, et qu'ils massacrent de sang-froid des hommes inoffensifs.
— Je sais le moyen de prévenir ce malheur, me réponditil; je connais les commandants de tous ces navires, et je les verrai quand ils passeront par ici; je ne manquerai pas de leur faire connaître leur méprise et de leur dire que, quoique le premier équipage ait fui avec le navire, il est faux pourtant qu'il s'en soit jamais servi pour exercer la piraterie. Je leur apprendrai surtout que ceux qu'ils ont attaqués dans la baie de Siam sont d'honnêtes marchands ayant acheté le navire de quelques scélérats qu'ils en croyaient les légitimes propriétaires. Certainement ils se lieront assez à moi pour agir avec plus de circonspection à l'avenir.
Après avoir délibéré sur ce terrible embarras avec mon associé, aussi inquiet que moi et non moins irrésolu sur le parti à prendre, je m'adressai au vieux pilote pour lui demander s'il n'y avait pas près de là quelque baie ou quelque rade où nous pussions entrer pour vendre secrètement notre navire aux Chinois, sans craindre d'ennemis. Il me dit que, si je voulais aller vers le sud, l'espace d'environ quarante-deux lieues, j'y trouverais un petit port nommé Quinchang, où les missionnaires débarquaient ordinairement en venant de Macao, et où n'entraient jamais les vaisseaux
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de guerre européens; que là je pourrais prendre des mesures pour le reste du voyage; que cet endroit n'était nullement fréquenté par les marchands, excepté à certaines époques de l'année ; qu'enfin il s'y tenait une foire où les commerçants japonais venaient se pourvoir de denrées de la Chine. Nous convînmes de nous diriger vers ce port.
Le lendemain du jour où nous nous arrêtâmes à cette résolution, nous levâmes l'ancre, n'étant allés que deux fois à terre pour prendre de l'eau fraîche et des provisions, telles que des racines, du thé, du riz, quelques oiseaux; les gens du pays nous en avaient apporté en abondance, mais ils ne donnaient rien sans argent.
Les vents étant contraires, nous voguâmes cinq jours entiers avant d'arriver à ce port ; mais enfin nous y entrâmes à notre grande satisfaction. Quand je me sentis à terre, mon cœur fut plein de joie et de reconnaissance envers le ciel ; je résolus, ainsi que mon associé, de ne jamais remettre le pied dans ce malheureux navire s'il nous était possible de nous défaire de nos marchandises, même à moitié prix.