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CHAPITRE XI

Un marchand japonais nous achète notre opium. — Nous lui louons notre navire pour faire différents voyages au Japon, aux îles Philippines et aux îles Manilles. — Le mandarin. — Un noble chinois. — Péking. — Nous partons pour la Russie. — La caravane. — La maison de porcelaine. — L;i fameuse muraille. — Combat avec les Tartares.

Notre vieux pilote nous amena un négociant japonais qui, ayant examiné nos marchandises, nous acheta notre opium, et le paya fort bien sur-le-champ, partie en or, que nous prenions au poids, partie en petites pièces monnayées, frappées au coin de son pays, et partie en lingots d'argent

de dix onces à peu près. Pendant que nous faisions ce trafic avec lui, il me vint dans l'esprit que ce même négociant pourrait bien nous acheter aussi notre navire, et j'ordonnai à notre interprète de lui en faire la proposition. Il ne la reçut qu'en haussant les épaules ; mais il revint nous trouver quelques jours après, amenant avec lui un interprète, pour nous communiquer la proposition qu'il avait à nous faire.

Il nous dit que, nous ayant payé une grande quantité de marchandises avant d'avoir la moindre pensée de nous acheter notre bâtiment, il ne lui restait pas assez d'argent pour nous en donner le prix ; que, si je \oulais y laisser les matelots, il le louerait pour un voyage du Japon ; que là il le rechargerait pour l'envoyer aux îles Philippines, après en avoir payé le fret, et qu'à son retour il l'achèterait. Nonseulement je prêtai l'oreille à cette proposition, mais mon humeur aventurière. me mit encore dans l'esprit d'être moimême de la partie, de m'en aller aux îles Philippines, et de là vers la mer du Sud. Je demandai au Japonais s il avait intention de louer le navire jusqu'aux îles Philippines et de l'y décharger. Il me dit que la chose n'était pas possible, mais qu'il le ferait à son retour au Japon. J'y aurais consenti, si mon associé, plus sage que moi, ne m'en eût détourné, en me représentant les dangers de la mer et le naturel perfide des Japonais.

La première chose qu'il fallait faire avant de conclure notre marché avec le Japonais était de demander au capitaine et à l'équipage s'ils avaient envie d'entreprendre cette course. Au moment où nous y songions, je reçus une visite du jeune homme que mon neveu m'avait donné pour compagnon de voyage. Il me dit que cette course promettait des avantages très-considérables, et me conseilla fort de l'entreprendre; il ajouta que, si je ne voulais pas partir moi-même, il me priait de le placer dans le navire comme marchand, ou à tel autre titre que je le jugerais à propos , que, s'il me trouvait encore vivant à son retour en Angle-

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terre, il me rendrait un compte exact de son gain, et que je lui en donnerais la part que je voudrais.

Je n'avais pas envie de me séparer de ce jeune homme; mais, prévoyant l'avantage que ce parti devait produire et connaissant le jeune homme très-capable de réussir, j'étais disposé à lui accorder sa demande. Je lui dis néanmoins que je voulais consulter mon associé sur sa proposition et que le lendemain je lui ferais une réponse positive.

Mon associé me dit que, ayant acheté notre navire sous de mauvais auspices, et n'ayant pas dessein de nous y rembarquer, nous agirions sagement en le cédant au jeune homme, à condition que, si nous le revoyions en Angleterre, il nous donnerait la moitié des bénéfices de ses voyages. Le jeune homme s'y engagea aussitôt par écrit, et nous lui cédâmes le navire.

Le marchand japonais, comme nous l'avons appris dans la suite, se comporta à son égard en honnête homme.

Le navire étant prêt à mettre en mer, nous songeâmes à récompenser les deux hommes qui nous avaient rendu un service si considérable en nous avertissant à temps de la conspiration tramée contre nous dans la rivière de Cambogia . Je leur donnai à chacun en outre de leurs gages une petite somme en or, dont ils furent très-contents, et je fis l'Anglais canonnier, à la place du nôtre, devenu second contre-maître; je donnai au Hollandais l'emploi de bosseman. Ils se crurent par là parfaitement récompensés, et ils rendirent de très-grands services sur le navire, étant tous deux courageux et fort entendus dans la marine.

Nous restâmes en Chine; si je m'étais cru loin de ma

patrie au Bengale, où, pour mon argent, il m'eût été facile

de revenir en Europe, que ne devais-je pas penser alors, me

i trouvant à mille lieues plus loin de l'Angleterre, sans savoir

absolument comment y revenir?

Je me consolai en pensant qu'il devait y avoir bientôt une autre foire dans la ville où nous étions, et que nous aurions

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l'occasion de nous fournir de toutes sortes de denrées du pays, sans compter que peut-être nous trouverions quelque jonque chinoise ou quelque bâtiment de Tonquin pour nous ramener avec tout ce qui nous appartenait.

En attendant, nous jugeâmes à propos de nous ménager le plaisir de trois ou quatre petits voyages dans le pavs. Nous en fîmes un, entre autres, de dix journées de chemin, pour aller voir Nanking: c'est en effet une ville qui mérite d'être visitée. On dit qu'il y a un million d'âmes, ce que j'ai bien delà peine à croire. Elle est bâtie forl régulièrement : toutes les rues en sont tirées au cordeau ei se croisent les unes les autres, ce qui en augmente singulièrement la beauté.

Mais, quand je compare les peuples de ce pays, leur manière de vivre, leur gouvernement, leur religion, leur magnificence, à ce qu'on voit de plus remarquable en Europe, je dois avouer que toutes ces prétendues merveilles ne valent pas la peine qu'on en parle, bien loin d'être dignes des pompeuses descriptions faites par certains auteurs.

De retour de Nanking, je me trouvais, selon mon calcul, au cœur de la Chine, puisque ce petit port est situé au troi sième degré de latitude septentrionale. J'avais grande envie de voir la ville de Péking, je décidai mon associé à partir; nous préparâmes tout pour le voyage. -Nous trouvâmes une heureuse occasion de le faire d'une manière sûre et commode, en obtenant d'un mandarin la permission de voyager en sa compagnie. Les mandarins sont comme des vice-rois ou gouverneurs de province, qui jouissent d'une haute considération et que respectent extrêmement les peuples, auxquels, en récompense, ils se rendent fort à charge, puisqu'on est obligé de les défrayer sur la route, avec toute leur suite et tout leur équipage.

Les vivres et les fourrages ne nous manquèrent pas, parce que les Chinois étaient tenus de les fournir gratis, ce qui était fort commode; quant à nous, cependant, nous devions

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les payer au prix courant à l'intendant ou maître d'hôtel du mandarin, qui venait nous en demander le payement avec beaucoup d'exactitude. Ainsi la permission que le seigneur chinois nous avait donnée de voyager à sa suite ne devait point passer pour une trop grande faveur. Il y gagnait beaucoup, au contraire, car il y avait une trentaine de gens qui le suivaient de cette manière, et qui payaient tout ce que le peuple lui fournissait pour rien.

Nous mîmes vingt-cinq jours pour arriver à Péking. Le pays que nous traversâmes est fort peuplé, quoique assez mal cultivé; les chemins y sont parfaitement entretenus. L'économie domestique de cette nation est fort peu de chose. L'orgueil des Chinois est extraordinaire, et rien ne le surpasse, si ce n'est leur pauvreté : toutefois ils sont vains et fiers au milieu de leur misère. Il n'est pas possible d'exprimer l'ostentation qu'ils montrent surtout dans leurs habits, dans leurs édifices et dans le nombre de leurs esclaves.

Un jour, en approchant du prétendu château d'une espèce de gentilhomme campagnard, nous eûmes d'abord l'honneur d'être en compagnie du maître pendant une grande demi-lieue. Son vêtement était un vrai mélange de faste et de pauvreté: une robe d'indienne richement bordée de graisse, avec tout l'ornement nécessaire pour le rendre ridicule, de grandes manches pendantes, des falbalas, etc. Cette robe magnifique couvrait une veste de taffetas noir aussi grasse que la robe. Son cheval offrait une copie exacte du fameux Rossinante : il était vieux, maigre, et à moitié mort de faim; on en aurait un meilleur en Angleterre pour une guinée et demie : aussi n'aurait-il pas pris la peine de marcher si deux esclaves qui suivaient à pied le cavalier n'eussent, à coups de fouet, donné du courage à cette haridelle. Le mandarin avait aussi à la main un fouet fort utile, dont il travaillait la tête et les épaules du noble coursier, tandis que ses palefreniers exerçaient leurs forces sur les parties postérieures. Pour surcroît de pompe, il était accompagné de dix

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ou douze esclaves : on peut juger de la magnificence de leur livrée par la description que j'ai faite de l'habit du maître. Nous apprîmes qu'il venait de la ville pour aller se promener dans ses biens, situés à une demi-lieue de l'endroit où nous étions. Nous marchâmes au petit pas pour jouir plus longtemps de la brillante figure de cet homme d'importance ; mais enfin il prit les devants, parce que nous limes une halte de quelques instants dans un village pour nous y rafraîchir.

Peu de temps après, arrivés à son château, nous l'y trouvâmes dînant dans une petite cour devant sa porte. Par orgueil il avait choisi cet endroit exposé aux yeux des passants, et l'on nous dit que plus nous le regarderions, et plus nous flatterions sa vanité. Il était assis à l'ombre d'un arbre semblable à un palmier-nain, sous lequel, pour se défendre encore mieux des rayons du soleil, il avait fait placer un grand parasol, qui ne figurait pas mal un dais et qui contribuait beaucoup à rendre ce spectacle pompeux. Renversé dans un grand fauteuil à peine assez large pour contenir le volume de son épaisse corpulence, il se faisait servir par deux femmes esclaves qui apportaient les plats. Deux autres s'acquittaient d'un emploi que peu de gentilshommes européens voudraient exiger de leurs domestiques : l'un lui mettait la soupe dans la bouche avec une cuiller, pendant que l'autre tenait l'assiette et ramassait les bribes qui tombaient de la barbe et de la veste de taffetas de Sa Seigneurie.

Pour notre mandarin, il y avait plus de réalité dans la magnificence dont il faisait parade. Il était respecté comme un roi, et toujours tellement entouré de ses gentilshommes et de ses officiers, que je ne pus jamais le voir qu'à une certaine distance. Il est vrai que dans tout son équipage il n'y avait pas un seul cheval meilleur que nos chevaux de somme ; mais ils étaient si bien drapés de couvertures et de harnais, qu'il ne me fut pas possible de remarquer s'ils étaient gras ou maigres : on n'en voyait que les pieds et la tête.

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Délivré de toutes les inquiétudes dont j'avais été si Tort agité, je fis gaiement ce voyage; et ce qui augmenta encore ma joie, ce fut de l'achever sans la moindre catastrophe. J'ai oublié pourtant de dire qu'au passage dune petite rivière mon cheval tomba et me jeta au milieu de l'eau. J'en fus quitte pour prendre, tout habillé, un bain dont je me serais bien passé.

Quand nous arrivâmes à Péking, je n'avais d'antre domestique que le valet de mon neveu, fort bon sujet d'ailleurs. Toute la suite de mon associé consistait aussi en un seul garçon, notre compatriote. Nous avions encore avec nous le vieux pilote portugais, qui avait envie de voir la cour chinoise, et que nous défrayâmes pendant le voyage, pour l'employer en qualité d'interprète. Il entendait fort bien la langue du pays, parlait français, et même assez d'anglais pour se faire comprendre.

Ce vieillard nous fut d'une grande utilité et nous donna mille marques de son affection. A peine avions-nous passé une semaine à Péking, qu'il vint d'un air joyeux pour nous parler. « Ah! me dit-il, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. » Je lui répondis que dans ce pays-là je ne m'attendais à aucune nouvelle fort bonne ni fort mauvaise. « Je vous assure, reprit-il, qu'elle est fort bonne, mais peut-être pas autant pour moi, que jusqu'à ce jour vous avez défrayé avec tant de bienveillance.» Il nous dit qu'il y avait dans la ville une grande caravane de marchands russes et polonais se préparant à retourner chez eux par la grande Tartarie ; que le départ s'effectuerait dans cinq ou six semaines, et que sans aucune doute nous mettrions à profit une occasion si favorable.

A cette nouvelle, une grande joie se répandit dans mon âme, et m'empêcha pendant quelques moments de répondre un seul mot au vieillard; enfin, revenu de cette émotion, je lui demandai comment il savait ce qu'il venait de me rapporter et s'il en était bien sûr. « Très-sûr, reprit-il : j'ai

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rencontré dans la rue, ce matin, une de mes vieilles connaissances : c'est un Arménien venu d'Astracan dans le dessein de s'en aller au Tonquin, où je l'ai" vu autrefois; mais, ayant changé de sentiment, il veut avec cette caravane se rendre à Moscou, et, de là, descendre le Volga pour retourner à Astracan.

— Je suis charmé, lui dis-je; mais je vous prie de ne point vous affliger d'une chose que je regarde comme un grand bonheur pour moi. Si vous vous en retournez tout seul à Macao, c'est que vous l'aurez bien voulu. »

Je consultai mon associé, et je lui demandai si ce parti lui conviendrait. Il me répondit qu'il était prêt à me suivre; qu'il avait si bien disposé ses affaires au Bengale et laissé une partie de ses fonds en si bonnes mains, que, s'il pouvait employer ses bénéfices récents à acheter, dans ce second voyage, des soies de la Chine, écrues et travaillées, il irait volontiers en Angleterre, d'où il pourrait retourner aisément au Bengale sur un des navires de la Compagnie.

Etant d'accord, nous résolûmes de prendre le vieux pilote avec nous et de le défrayer jusqu'à Moscou ou jusqu'en Angleterre. Si nous n'avions pas eu envie de lui donner quelque autre récompense, nous n'aurions pas mérité de passer pour des gens généreux.

Il reçut ma proposition avec des transports de joie, et nous assura qu'il nous suivrait jusqu'au bout du inonde si nous le voulions ; alors nous préparâmes tout pour le voyage, ce qui nous prit plus de temps que nous ne lavions d'abord cru. Heureusement la même chose arriva aux deux autres marchands de la caravane, qui, au lieu d'être prêts en cinq ou six semaines, eurent besoin de quatre mois avant de se mettre en état de partir.

Nous sortîmes de Péking au commencement de lévrier. Mon associé et le vieux pilote étaient allés faire un tour ensemble vers le petit port où nous étions entrés pour disposer de quelques marchandises que nous y avions laissées, et,

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dans cet intervalle, j'allai, avec un marchand chinois que j'avais connu à Nanking, acheter dans cette ville quatrevingt-dix pièces de beau damas, avec environ deux cents autres pièces d'étoffes de soie, parmi lesquelles il y en avait de rayées d'or, une assez grande quantité en soies écrues, et d'autres produits du pays. Tout était déjà rendu à Péking avant le retour de mon associé, et cet achat nous coûtait trois mille cinq cent livres sterling. Pour charger toutes ces marchandises jointes à une assez grande quantité de thé et de belles toiles peintes, il nous fallait dix-huit chameaux, outre uos trois chevaux de main, et trois autres pour le transport de nos provisions.

La caravane était considérable, et composée d'à peu près trois cents bêtes de charge et d'environ cent vingt hommes parfaitement bien armés et préparés à tout événement ; car, de même que les caravanes turques sont exposées aux attaques des Arabes, celles qui traversent ce pays le sont aux insultes des Tartares.

Nous appartenions à plusieurs nations différentes; mais les Russes étaient en plus grand nombre. Il y avait au moins soixante habitants de la ville de Moscou, parmi lesquels quelques Livoniens, et, ce qui nous faisait grand plaisir, cinq Ecossais, hommes riches et très-versés dans le commerce et les voyages.

Après la première journée de marche, nos cinq guides appelèrent tous les marchands et tous les passagers, excepté les domestiques, pour tenir un grand conseil, selon la coutume de toutes les caravanes de ce pays. Dans cette assemblée, chacun donna une petite somme pour en faire une bourse commune, afin de payer .les fourrages et d'autres choses dont on aurait journellement besoin. On fit le plan de tout le voyage; on nomma des capitaines et autres officiers pour nous commander en cas d'attaque, et tous ces règlements furent arrêtés par consentement unanime des voyageurs, tous intéressés au bien commun de la caravane.

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On ferait une grande injustice aux Chinois si on niait leur habileté dans un grand nombre d'ouvrages; mais ils excellent en même temps dans les contes qu'ils débitent sur leur industrie à cet égard. J'en citerai ici un exemple. Ils m'ont assuré qu'un de leurs artisans avait construit un navire de porcelaine avec tous ses agrès, mats, voiles, cordages, et que ce navire fragile était assez grand pour contenir cinquante personnes. Ils auraient pu ajouter, pour plus de vraisemblance, qu'on avait fait le voyage du Japon avec ce navire.

Huit jours après notre départ, nous vîmes la fameuse muraille construite pour servir de boulevard aux Chinois contre les irruptions des Tartares. C'est assurément un ouvrage d'un travail immense : cette muraille s'étend, et cela sans aucune nécessité, par-dessus des montagnes et des rochers tout à fait impraticables, et beaucoup plus difficiles à forcer que la muraille elle-même dans les autres endroits.

Elle a un millier de milles anglais détendue, à ce qu'on prétend; mais le pays qu'elle couvre n'en a que cinq cents, en ne tenant pas compte des détours qu'on a été obligé de faire en bâtissant la muraille ; elle a vingt-quatre pieds de hauteur, et autant d'épaisseur en quelques endroits.

Tandis que la caravane passait par une des portes de cette espèce de fortification, je pus examiner pendant une heure ce monument si fameux et le contempler de tous côtés, aussi loin que pouvait porter ma vue. Notre guide chinois, qui nous en avait parlé comme une des merveilles du monde, semblait fort désireux de connaître mon opinion. Je lui dis que c'était une défense excellente contre les Tartares. Il n'y entendit point malice, et prit cette expression pour un compliment fort gracieux; mais notre vieux pilote n'était pas si simple. « Il y a du caméléon dans vos discours, me dit-il.

— Du caméléon ! lui répondisse? qu'entendez-vous parla?

— J'entends, reprit-il, que les paroles que vous venez de dire au guide paraissent blanches quand on les considère

d'ici, et noires quand on les considère de là : c'est un compliment d'une manière, et une satire d'une autre. Vous reconnaissez que cette muraille est bonne contre les Tartares : c'est me dire qu'elle n'est bonne que contre les Tartares. Ce Chinois vous entend à sa manière, et il est content; mais moi, je vous entends à la mienne, et je le suis aussi.

Après avoir passé cette muraille de la Chine, assez semblable à celle que les Romains firent autrefois dans le Northumberland contre les invasions des Pietés, nous trouvâmes le pays moins peuplé, et les habitants, en quelque sorte, emprisonnés dans les places fortes : ils osent h peine sortir de leurs villes, de peur de devenir la proie des Tartares, qui volent sur les grands chemins, à main armée, et auxquels ils ne pourraient résister en rase campagne.

Je commençai alors à comprendre la nécessité de ne pas s'éloigner des caravanes, en voyant des troupes entières de Tartares rôder autour de nous. Ils approchaient assez pour que je pusse les examiner à mon aise, et je suis surpris, je la voue, qu'un empire delà Chine ait pu être conquis par des hommes aussi misérables que ceux qui s'offraient à ma vue par bandes confuses, sans ordre, sans discipline et presque sans armes. Leurs chevaux sont maigres et mal dressés ; en un mot, ils ne sont bons à rien.

J'eus l'occasion de m'en convaincre dès le lendemain du jour où j'eus passé la muraille. Celui qui nous commandait alors nous permit d'aller au nombre de seize à la chasse de certains moutons sauvages qui sont assurément les plus agiles de toute leur espèce. Ils courent avec une vitesse étonnante, mais ils se fatiguent aisément, et, quand on en voit, on est sûr de ne pas les poursuivre en vain; ils se montrent d'ordinaire une quarantaine à la fois, et, comme de véritables moutons, ils se suivent les uns les autres.

Au milieu de cette chasse burlesque, nous rencontrâmes plus de quarante Tartares. Leur but était-il de poursuivre,

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comme rions, les moutons, ou cherchaient-ils quelque autre proie? je l'ignore; mais, dès qu'ils nous découvrirent, un d'entre eux se mit à donner d'une espèce de cor dont le son était affreux. Nous supposâmes tous que c'était pour appeler leurs amis, et nous ne nous trompions pas ; car, en moins d'un quart d'heure, nous vîmes une autre troupe aussi forte paraître à un mille de nous.

Heureusement il se trouvait dans notre caravane un marchand écossais, habitant de Moscou, qui, dès qu'il entendit le cor, nous prévint qu'il fallait sans aucun délai charger brusquement ces barbares. Nous ayant tous rangé sur la même ligne, il se mit à notre tête, et nous allâmes droit à eux.

Les Tartares nous regardaient d'un œil hagard, et, dès qu'ils nous virent avancer, ils nous tirèrent une volée de flèches dont heureusement aucune ne nous toucha, parce qu'ils avaient tiré de trop loin. Nous fîmes d'abord halte, et, quoique nous fussions assez éloignés de nos adversaires, nous tirâmes sur eux et les chargeâmes au grand galop, le sabre à la main, selon les ordres de notre courageux Écossais. Ce n'était qu'un marchand, mais il se conduisit dans cette occasion avec tant de bravoure et de sang-froid, qu'il paraissait né pour le métier des armes. Dès que les Tartares se virent joints par nous, ils s'enfuirent dans le plus grand désordre.

Ainsi finit notre combat, où nous n'éprouvâmes d'autre perte que celle des moutons que nous avions pris k la course : nous n'eûmes ni morts ni blessés ; mais, du côté des ennemis, il y eut cinq tués; quant au nombre des blessés, je ne le connais pas. La seconde troupe accourue au bruit du cor, effrayée de nos armes à feu, n'osa rien tenter contre nous.

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