‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 4 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Je construis une habitation. — Je parviens à tuer quelques chèvres. — Mes fortifications. — Mes difficultés à fabriquer les meubles les plus indispensables.

Dès lors je ne pensai plus ni au navire ni à ce qu'il contenait. La mer en jeta dans la suite plusieurs débris sur le rivage.

Toutes mes pensées ne tendaient plus qu'à me mettre en sûreté contre les sauvages et les bêtes féroces, s'il y en avait dans l'île. Je ne savais si je me creuserais une cave ou si je me dresserais une tente; enfin je résolus d'avoir Tune et l'autre.

Je reconnus d'abord que la place que j'occupais n'était pas propre à un établissement : parce que le terrain, bas et marécageux, devait être peu salubre ; ensuite, parce qu'il n'y avait pas d'eau douce près de là : je pris le parti de cbercber un site plus convenable.

J'avais plusieurs points à consulter dans mon choix : le premier était la salubrité et l'eau potable ; le second, d'être à l'abri des ardeurs du soleil; le troisième, de" me garantir contre les attaques des hommes ou des bêtes; et le quatrième, d'avoir vue sur la mer, afin que, s'il venait quelque navire dans ces parages, je n'omisse rien de ce qui pourrait favoriser ma délivrance.

Comme j'étais à chercher une place qui réunît tous ces avantages, je trouvai une petite plaine située au pied d'une colline élevée, dont le front était roide et sans talus, comme la façade d'une maison, tellement que nulle attaque ne pouvait venir à moi d'en haut. Sur le flanc de ce rocher était un enfoncement qui ressemblait assez à rentrée ou à la porte d'une cave; mais il n'existait en effet aucune caverne ni aucun chemin qui pénétrât dans le roc.

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Je résolus de m'établir sur cette esplanade et devant cet enfoncement. L'esplanade n'avait pas plus de cent verges de largeur sur une longueur double, et formait devant mon habitation une espèce de tapis vert, qui se terminait en descendant régulièrement de tous côtés vers la mer. Cette situation était au nord nord-ouest de la colline; ainsi elle me mettait à l'abri de la chaleur, jusqu'à ce que j'eusse le soleil à l'ouest quart sud-ouest , ou environ , à peu près à l'heure de son coucher dans ces climats.

Avant de dresser ma tente, je traçai devant renfoncement du rocher un demi-cercle qui enclavait environ dix verges dans son demi-diamètre, depuis son point central jusqu'à sa circonférence, et vingt de diamètre d'un bout jusqu'à l'autre.

Je plantai dans ce demi-cercle deux rangs de fortes palissades, que j'enfonçai en terre, jusqu'à ce qu'elles fussent fermes comme des piliers; leur gros bout était pointu et s'élevait de terre à la hauteur de cinq pieds et demi; il » y avait pas plus de six pouces de distance de l'un à l'autre rang.

Je pris ensuite les pièces de câble coupées à bord du navire, et les rangeai les unes sur les autres, dans l'entre-deux du double rang, jusqu'au haut des palissades; puis j'y ajoutai d'autres pieux, d'environ deux pieds et demi, appuyés contre les premiers et leur servant de contre-fort en dedans du demi-cercle. Cet ouvrage était très-fort : ni homme ni bête n'aurait pu le forcer ou l'escalader; il me coûta beaucoup de temps et de travail.

Je fis, pour entrer dans la place, une petite échelle, avec laquelle je passais par-dessus mes fortifications; quand j'étais dedans, je retirais cette échelle après moi. De cette manière, je me croyais parfaitement défendu contre tout agresseur, et je dormais en toute sécurité pendant la nuit.

C'est dans ce retranchement, ou dans cette forteresse, que je transportai mes provisions, mes munitions, en un mot

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toutes mes richesses. Je m'y dressai une grande tente que je fis double pour me garantir des pluies, excessives dans cette région pendant un certain temps de Tannée. Je fis d'abord une tente médiocre, ensuite une plus grande par-dessus, et je couvris le tout d'une toile goudronnée que j'avais sauvée avec les voiles.

Dès lors je cessai pour longtemps de coucher dans le lit que j'avais apporté à terre, aimant mieux dormir dans un hamac.

Je portai dans ma tente toutes les provisions qui pouvaient se gâter k la pluie, et, ayant ainsi renfermé mes biens dans l'enceinte de mon domicile, j'en bouchai l'entrée et me servis de mon échelle.

Cela fini, je commençai à creuser dans le roc, et je portai contre la palissade la terre et les pierres que j'en tirais, de sorte qu'il en résulta en dedans une espèce de terrasse d'environ un pied et demi. Je me fis derrière ma tente une caverne qui était comme le cellier de la maison.

Un jour, lorsque tout était encore en projet, tente et cave, un nuage sombre et épais s'étant formé, il en sortit un orage : soudain il fit un éclair, et bientôt après un coup de tonnerre. Je ne fus pas tant frappé de l'éclair que d'une pensée qui traversa mon esprit avec la promptitude de ce météore. « Ah ! dis-je en moi-même, que deviendra ma poudre ? sans elle, comment me défendrai-je? comment pourvoirai-je à ma nourriture? » J'étais plus mort que vif en pensant que toute ma poudre pourrait sauter en un instant.

Cette idée m'impressionna tellement, que, quand l'orage fut passé, je suspendis mes travaux et me mis à faire des sacs et des boîtes pour serrer ma poudre, afin que, divisée en plusieurs paquets dispersés çà et là, l'un ne fit pas prendre (feu à l'autre, et que je ne pusse la perdre tout à la fois. Il me fallut quinze jours pour ce travail, et je crois que ma poudre, dont la quantité montait à environ cent quarante livres, ne fut pas partagée en moins de cent paquets. Quant

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au baril mouillé, je n'eu redoutais aucun accident ; aussi je le plaçai dans ma caverne, que j'eus la fantaisie d'appeler ma cuisine; et, pour le reste, je le cachai dans des trous de rochers exempts d'humidité.

Durant ce temps, je ne laissai passer aucun jour sans sortir au moins une fois avec mon fusil, soit pour me distraire, soit pour chercher quelque chose à manger, ou même pour découvrir, autant que je le pourrais, quelles étaient les productions de File. A ma première sortie, je reconnus bientôt qu'il y avait des chèvres, ce qui me causa beaucoup de joie; mais cette joie fut tempérée par une circonstance désagréable : ces animaux étaient si sauvages, si rusés, et si légers à la course , qu'il n'y avait rien de plus difficile que de les approcher.

Cette difficulté ne me découragea pourtant pas, car je ne doutais nullement que je n'en pusse tuer de temps en temps, comme il arriva en effet bientôt après. Ayant observé leurs allures, voici comme je m'y pris : lorsque je descendais dans les vallées et que je voyais des chèvres sur les rochers, elles s'enfuyaient épouvantées ; mais, si elles étaient à paître dans les vallées et que je fusse sur les rochers, elles ne remuaient point, et ne faisaient pas attention à moi. De là je conclus que, par la position de leurs yeux, elles avaient la vue tellement dirigée en bas, qu'elles ne voyaient pas aisément les objets situés au-dessus d'elles : je pris alors le parti de commencer ma chasse par monter toujours sur les rochers, afin d'être placé plus haut qu'elles, et alors j'en tuai souvent à plaisir. De mon premier coup j'abattis une chèvre qui avait un petit chevreau encore à la mamelle, circonstance dont je fus véritablement fâché. Quand la mère fut tombée, le petit resta auprès d'elle jusqu'à ce que j'allasse la ramasser ; je la chargeai sur mes épaules, et le petit me suivit jusqu'à mon clos : je la déposai à terre, puis, prenant le chevreau entre mes bras, je le portai par-dessus la palissade, dans l'espérance de l'apprivoiser; mais il ne voulut pas manger,

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ce qui m'obligea bientôt à le tuer et aie manger moi-même. Le produit de cette chasse me nourrit longtemps, car je ménageais mes provisions, surtout mon pain.

Ayant fixé mon habitation, il fallait absolument la pourvoir d'un foyer, et amasser des provisions pour allumer du feu. Je dirai plus tard ce que je fis à cette intention; j'étais bien plus touché de ce qui me regardait personnellement.

Ma condition se présentait sous un aspect terrible ; comme j'avais fait naufrage contre cette île après avoir dérivé par une violente tempête et après avoir été jeté à quelques centaines de lieues de la route ordinaire des navigateurs, j'avais raison d'attribuer cet événement à un arrêt particulier de la justice divine, qui me condamnait à terminer ma vie dans ce triste séjour. Tandis que je me livrais à ces réflexions, un torrent de larmes ruisselait le long de mes joues.

Mais ces pensées étaient toujours contrebalancées par d'autres qui leur succédaient, et me faisaient voir que j'avais tort. Un jour entre autres, me promenant sur le bord de la mer, mon fusil sous le bras, j'étais fort rêveur, quand la raison vint répliquer aux murmures qui m'étaient échappés : « Eh bien, disais-je, je me trouve dans une misérable condition, il est vrai; mais où sont mes compagnons? N'étions-nous pas onze dans le bateau? où sont les dix autres? Pourquoi ne sont-ils pas sauvés et moi perdu? Pourquoi ai-je été le seul épargné? Lequel vaut mieux d être ici ou d'être là ? » En même temps je montrais la mer avec le doigt.

« Ne faut-il pas considérer les choses du bon et du mauvais côté? et les avantages dont nous jouissons ne doivent-ils pas nous consoler des maux qui nous affligent? »

« Que deviendrais-jc, m'écriai-je, que deviendrais-je sans mon fusil, par exemple, sans munition pour aller à la chasse, sans outils pour travailler, sans habits pour me couvrir, sans lit pour me reposer, sans tente pour m'abiïter? »

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A présent, je dois retracer le tableau d'une vie solitaire, d'une vie telle qu'on n'a peut-être jamais ouï parler de rien de semblable en ce monde, je remonterai jusqu'au commencement et je continuerai avec ordre. C'était le trentième jour de septembre que j'abordai clans ce désert, à l'époque de l'équinoxe d'automne, où le soleil dardait presque perpendiculairement ses rayons sur ma tête, et je comptais, suivant mon évaluation, faute de papier, de plumes et d'encre, être vers la latitude de 9 degrés 22 minutes, au îîord de la ligne.

Dix ou douze jours après, il me vint dans l'esprit que tôt ou tard je ne pourrais calculer la marcbe du temps, et que je ne pourrais plus distinguer les dimanches des jours de travail. Pour prévenir une si fâcheuse confusion, je plantai près du rivage, à l'endroit où j'avais pris terre, un grand poteau, en forme de croix, et sur lequel je traçai cette inscription :

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