‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 31 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

J'achète un chameau. — Des bandits me le prennent. — Conduite courageuse du vieux pilote. — LesTartares viennent pour nous barrer le passage; ils sont repoussés. — Entrée sur le territoire russe. — Les idolâtres. — INous brûlons leur idole. — Chamchi-Thaungu. — Ils nous poursuivent au nombre de plusieurs mille. — Leur projet de vengeance. — Par quel stratagème nous leur échappons. — Arrivée à Jarawena.

Nous marchâmes ensuite pendant un mois par des routes qui n'étaient pas si dangereuses, quoique nous fussions toujours sur le territoire chinois. On n'y voit, pour ainsi dire, que des villages et quelques bourgs fortifiés contre les invasions desTartares.

Nous arrivâmes à la ville de Naum sur les frontières de la Chine; c'est, dit-on, une forteresse, et, d'après la manière de fortifier les places dans ces contrées, elle peut effectivement passer pour telle. Nous étions encore à deux journées de marche de cette ville quand nous fûmes joints par des courriers envoyés de tous côtés sur les routes, pour avertir les voyageurs et les caravanes de s'arrêter jusqu'à ce qu'on leur eût donné des escortes, parce qu'un corps de Tartares de dix mille hommes s'était fait voir à une douzaine de lieues au nord de la ville.

C'était une fort mauvaise nouvelle pour nous; il faut avouer pourtant que de la part du gouverneur c'était agir noblement, et que nous lui avions de très-grandes obligations, d'autant plus qu'il tint parfaitement bien sa promesse : deux jours après, nous reçûmes de lui trois cents soldats de la ville de Naum, et deux cents d'une autre garnison chinoise. Alors nous continuâmes hardiment notre voyage. Les trois cents soldats de Naum garnissaient notre front, et les deux cents autres Y arrière-garde : nous nous mîmes sur les ailes, avec notre bagage au centre. Dans cet ordre, prêts à

•390 ROBINSON CRUSOE.

combattre quand il le faudrait, nous crûmes être en état de nous mesurer avec les dix mille Tartares ; mais , quand nous les vîmes paraître le lendemain, les affaires changèrent de face.

Au sortir d'une ville nommée Changu, nous fûmes obligés de très- grand matin de passer une petite rivière, et, si les Tartares avaient su se concerter, ils nous eussent défaits sans peine en nous attaquant lorsque la caravane était passée et que l'arrière-garde se trouvait encore de l'autre côté; mais nous ne les vîmes pas seulement paraître.

Environ trois heures après, étant entrés dans un désert de quinze ou seize milles d'étendue, un grand nuage de poussière nous fit supposer que les ennemis n'étaient pas loin, et bientôt nous les vîmes venir à nous au grand galop. Alors les Chinois de notre avant-garde, et qui, le jour précédent, s'étaient beaucoup vantés, firent mauvaise contenance, en regardant très-souvent derrière eux. Mon vieux pilote avait d'eux une triste opinion. « Il faut encourager ces lâches, me dit-il, ou nous sommes perdus : ils s'enfuiront dès que nous aurons les Tartares sur les bras.

— Je le crois comme vous, lui répondis-je; mais que faire pour empêcher ce malheur ?

— Mon avis serait, répliqua-t-il, qu'on plaçât cinquante de nos gens sur chaque aile de ce corps chinois; ce renfort leur donnera du courage, et ils seront braves dans la compagnie des braves. »

Sans prendre le temps de lui répondre, j'allai joindre au grand galop notre commandant du jour pour lui communiquer ce conseil. Il l'approuva et le mit sur-le-champ à exécution. Nous continuâmes notre marche dans cet ordre, laissant les deux cents autres Chinois faire un corps à part, pour garder nos chameaux, et nous leur ordonnâmes de détacher la moitié de leurs soldais pour nous venir en aide, s'il était nécessaire

Un moment après, les Tartares furent assez près de nous

pour combattre. Je n'exagère point en disant qu'il y en avait au moins dix mille. Ils commencèrent par détacher des éclaireurs pour nous reconnaître et pour examiner notre contenance. Les voyant passer devant notre front, à portée du fusil, notre commandant ordonna à nos deux ailes d'avancer avec toute la vitesse possible, et de tirer sur eux. Son ordre fut exécuté, et ces Tartares se retirèrent, pour rendre compte apparemment de la réception que nous venions de leur faire, et à laquelle le reste devait s'attendre.

Nous vîmes bien que la manière dont nous les avions salués n'était pas de leur goût. Us s'arrêtèrent court, et, après nous avoir considérés avec attention pendant quelques minutes, ils tournèrent à gauche et nous quittèrent sans faire la moindre tentative. Nous en fûmes charmés, car, s'ils nous avaient chargés avec vigueur, il nous eût été impossible de résister à des forces trop supérieures aux nôtres.

Arrivés deux* jours après à la ville de Naum, nous remerciâmes le gouverneur du spiri qu'il avait eu la bonté de prendre de nous, et nous rassemblâmes entre nous tous une somme de deux cents écus, pour en faire présent à notre escorte chinoise. Nous nous reposâmes dans la ville un jour entier.

Après avoir quitté Naum, nous eûmes à traverser plusieurs grandes rivières et deux déserts, dont l'un nous prit seize jours de marche. C'est un pays abandonné qui n'appartient à personne. Le 23 mars, nous arrivâmes sur les frontières de la Russie. La première ville que nous rencontrâmes s'appelle Arguna . elle est située à l'ouest d'une rivière portant le même nom.

J'éprouvai une grande satisfaction en me voyant dans un pays soumis à un prince chrétien.

De la rivière Arguna, nous avançâmes à petites journées vers le centre de la Russie, très-obligés au czar du soin qu'il a pris de faire bâtir des villes partout où il a été possible d'en placer, et d'y mettre des garnisons qu'on peut comparer à

mi P.OBINSON CRU SUE.

ces soldats slationnaires que les Romains postaient autrefois dans les endroits les plus reculés de leur empire, pour la sûreté du commerce et la commodité des voyageurs. Dans toutes ces villes, que nous rencontrâmes en grand nombre sur notre route, nous trouvâmes les gouverneurs et les soldats tous russes et chrétiens. Les habitants du pays, au contraire, sacrifiaient aux idoles et adoraient le soleil, la lune et les étoiles. C'étaient, au surplus, les plus barbares de tous les idolâtres que j'eusse rencontrés jusqu'alors ; seulement ils ne se nourrissaient point de chair humaine, comme les sauvages de l'Amérique.

Nous vîmes quelques exemples de leur idolâtrie entre Àrguna et une ville habitée par des Tartares et des Russes mêlés ensemble. Arrivé à un village voisin de cette ville, j'eus la curiosité d'y entrer. Les habitants devaient faire ce jour-là un grand sacrifice. Sur le tronc d'un vieil arbre était une idole de bois d'un humble aspect. La tête de cette monstrueuse divinité ne ressemblait à celle d'aucun animal vivant, ou dont j'aie la moindre idée. Elle avait des oreilles aussi grandes que des cornes de bouc, des yeux de la grandeur d'un écu, un nez semblable à une corne de bélier, et une gueule comme celle d'un lion, avec des dents crochues, les plus affreuses qu'on puisse imaginer; elle était vêtue d'une manière assortie à son épouvantable figure. Son corps était couvert de peaux de mouton ayant la laine en dehors, et elle portait sur la tête un bonnet à la tartare, armé de deux grandes cornes ; sa hauteur totale était d'environ huit pieds; enfin elle ne présentait qu'un buste sans bras et sans jambes.

Cette hideuse statue était érigée hors du village, et quand j'en approchai je vis devant elle seize ou dix-sept personnes. Je ne pourrais dire si c'étaient des hommes ou des femmes, car ils portent le même costume. Ils étaient tous prosternés le visage contre terre, pour rendre leurs hommages à cette affreuse divinité, et tellement immobiles, que je les crus

ROF.INSON CRUSOE. 595

d'abord de la même matière que l'idole. M'étant approché d'eux, je les vis tout à coup se lever avec précipitation en poussant des hurlements épouvantables; ils s'en allèrent tous, comme s'ils eussent été au désespoir de voir un étranger les troubler dans leur acte de dévotion.

A une petite distance de l'idole, je vis une espèce de hutte faite de peaux de vache et de mouton desséchées, à la porte de laquelle j'aperçus trois hommes que je pouvais prendre pour des bouchers. Ils avaient de grands couteaux à la main, et je vis au milieu de cette tente trois moutons et un jeune taureau égorgés. Il y a toute apparence que c'étaient des victimes immolées à ce monstre par les trois barbares remplissant les fonctions de sacrificateurs, et que les dix-sepl que j'avais interrompus dans leur enthousiasme dévot avaient sans doute apporté les victimes pour se rendre leur dieu favorable.

Mon étonnement se changea bientôt en une sorte d'indignation. Je poussai mon cheval de ce côté, et d'un coup de sabre je coupai en deux le bonnet du monstre, en même temps un de nos gens saisit la peau de mouton qui couvrait le corps de cette effroyable idole et l'arracha. Notre zèle fît aussitôt pousser des cris affreux par tout le village; et bientôt je fus entouré par deux ou trois cents de ces habitants, du milieu desquels je me tirai au grand galop, les voyant armés d'arcs et de flèches; j'étais pourtant bien résolu de rendre une seconde visite au ridicule objet de leur stupide adoration.

Nous restâmes trois jours dans la ville, éloignée du village en question de quatre milles seulement. Notre dessein était de nous y pourvoir de quelques chevaux pour remplacer ceux que la maladie ou la fatigue nous avait fait perdre dans le désert.

Ce retard me laissa le loisir d'exécuter mon projet; je le communiquai au marchand écossais de Moscou, qui m'avait donné des preuves si convaincantes de son intrépidité. Après

594 ROBINSON CRUSOE.

l'avoir instruit de ce que j'avais vu et du dégoût que m'avait inspiré cette hideuse dégradation de la nature humaine, je lui dis que, si je pouvais trouver quatre ou cinq hommes résolus et bien armés, j'avais dessein d'aller détruire cette idole, pour faire voir clairement à ses adorateurs qu'incapable de se secourir elle-même, il lui était impossible de donner la moindre assistance à ceux qui lui adressaient leurs prières et voulaient obtenir sa protection par leurs sacrifices.

Il se moqua de moi, et me répondit que mon zèle était louable, mais que je n'en devais pas attendre de fruit, et qu'il ne pouvait concevoir le but que je me proposais. « Mon but, lui répliquai-je, est de venger l'honneur de Dieu offensé par cette idolâtrie.

— Quoique votre zèle, plus ardent que réfléchi, vous porte à cette entreprise avec tant d'ardeur, je vous prie, me dit-il, de songer que ces hommes ont été assujettis, par la force, à l'empire de Russie; si vous réussissez dans votre projet, ils ne manqueront point de venir par milliers s'en plaindre au gouverneur et demander satisfaction ; s'il n'est pas en état de la leur donner, ils exciteront une révolte générale, et, vous serez la cause d'une guerre sanglante que le czar devra soutenir contre les Tartares. »

Sur le soir, le marchand écossais me rencontra par hasard dans une promenade que je faisais hors de la ville, et m'ayant tiré à l'écart : « Je ne doute pas, me dit-il, que je ne vous aie détourné de votre dessein bizarre?

— A vous parler franchement, lui répondis-je, vous avez réussi à me faire différer l'exécution de mon projet; mais je l'ai toujours dans l'esprit, et je crois fort que je le mettrai à exécution avant de quitter cet endroit. Gomment pensez-vous que ces malheureux me traiteraient s'ils me prenaient? ajoutai-je.

— Je vous dirai de quelle manière ils ont traité un pauvre Russe qui avait profané leur culte : après l'avoir blessé, avec

ROBINSON CRIISOE. 595

une flèche, de manière qu'il ne pût plus s'enfuir, ils le dépouillèrent de ses vêtements, le posèrent près de leur idole, et, l'ayant environné de toutes parts, ils lui tirèrent tant de flèches, que son corps en fut hérissé ; ensuite ils mirent le feu au bois de toutes ces flèches, et l'offrirent ainsi en sacrifiée à leur divinité.

— Etait-ce la même idole?

— Oui, me répondit-il, c'était justement la même.

— Eh bien, il faut que l'idole porte la peine de leur cruauté. »

Me voyant absolument déterminé à suivre ma résolution, il me dit que je ne l'exécuterais pas seul, qu'il me suivrait, quoique cette entreprise lui parût une extravagance, et qu'il prendrait pour troisième un de ses compatriotes, fort brave, nommé le capitaine Richardson. Il l'amena; je lui fis le détail de ce que j'avais vu, et de mon projet. Nous résolûmes d'y aller seulement nous trois, mon associé, à qui j'en avais fait la proposition, n'ayant pas trouvé à propos d'être de la partie. 11 m'avait dit qu'il serait toujours prêt à me seconder quand il s'agirait de défendre ma vie, mais qu'une pareille aventure n'était nullement de son goût, et que, malgré tout le ridicule du culte idolâtre, il n'y voyait rien qui pût autoriser une action de ce genre.

Nous résolûmes d'exécuter notre entreprise à la faveur des ténèbres, et de nous y prendre avec toute la précaution et tout le secret imaginables.

Nous trouvâmes bon d'attendre jusqu'à la nuit suivante, parce que la caravane partirait le matin même après l'affairece qui empêcherait le gouverneur de donner satisfaction à ces barbares à nos dépens, puisque nous serions déjà hors de son pouvoir*

Le marchand écossais, aUssi ferme dans sa résolution de m* aider qu'il se montra, dans la suite, intrépide en l'exécutant, m'apporta un habit de Tartare, fait de peaux de mouton, avec un bonnet, un arc et des flèches * Il en prit un lui-

5€6 ROBINSON CHUSOE.

même ainsi que son compagnon, afin que ceux qui nous verraient ne pussent deviner qui nous étions.

Nous passâmes toute la nuit à préparer plusieurs compositions de matières combustibles, de poudre à canon, d'espritde-vin et autres drogues de cette nature ; nous prîmes un pot rempli de poix-résine, et nous sortîmes de la ville environ une heure après le coucher du soleil.

Il était à peu près onze heures du soir quand nous arrivâmes à l'endroit en question, sans avoir remarqué que le peuple eût la moindre inquiétude pour son idole. Le eiel était couvert de nuages; néanmoins la lune nous fournissait assez de lumière pour nous permettre de remarquer que Fidole se trouvait précisément à la même place et dans la même position où je lavais vue auparavant. Les habitants du village dormaient tous, excepté dans la tente, où j'aperçus les trois prêtres que j'avais pris d'abord pour des bouchers : nous entendîmes cinq ou six personnes parler ensemble; nous en conclûmes que, si nous mettions le feu à la statue, on ne manquerait pas de courir sur nous pour en empêcher la destruction. Enfin nous résolûmes de l'emporter et de la brûler ailleurs; mais, -en essayant de la déplacer,- nous la trouvâmes d'une telle pesanteur, qu'il fallut songer à un autre expédient.

Le capitaine Richardsou était d'avis de mettre le feu à la hutte et de tuer les Tartares à mesure qu'ils en sortiraient: mais j'avais trop présent à l'esprit le souvenir de Madagascar pour adopter ce parti inhumain : je m'opposai formellement à ce que notre projet coûtât la vie à un seul de ces idolâtres. «Eh bien, dit le marchand écossais, tâchons de nous emparer d'eux, de leur lier les mains derrière le dos, et de les forcer à être spectateurs de la destruction de leur idole. »

Nous avions une assez bonne quantité de la même corde qui nous avait servi à lier nos pièces d'artifice; ce qui nous détermina à surprendre les gens de la cabane, en faisant le

moins de bruit possible. Nous commençâmes par frapper à la porte; un de leurs prêtres nous ouvrit. Le saisir, lui mettre un bâillon à la bouche, lui lier les mains et le conduire devant l'idole fut l'affaire de quelques minutes; nous le couchâmes ensuite à terre après lui avoir attaché les pieds. Deux de nous se placèrent de chaque côté de la porte, attendant que quelque autre sortît pour savoir ce qu'était devenu le premier; personne ne paraissant, nous frappâmes de nouveau tout doucement, ce qui en fit venir deux autres que nous traitâmes de la même manière. Quand nous revînmes sur nos pas, nous en vîmes encore deux sortir de la hutte, et un troisième qui s'arrêtait à la porte : nous saisîmes les deux premiers ; à ce mouvement, le troisième s'étant retiré en poussant de grands cris, le marchand écossais le suivit de près, et, prenant une de nos pièces d'artifice qui ne pouvait que répandre de la fumée et une odeur de soufre, il y mit le feu et la jeta au milieu de ceux qui restaient dans la cabane. En même temps, l'autre Ecossais et mon valet, ayant déjà lié les deux Tartares l'un à l'autre, les conduisirent vers l'idole afin qu'ils vissent par eux-mêmes si elle leur apporterait du secours, et ils nous vinrent rejoindre promptement.

Lorsque la fusée lancée dans la cabane l'eut remplie de fumée, nous en jetâmes une d'une autre espèce qui donnait de la lumière comme une chandelle : nous aperçûmes quatre personnes, deux hommes et deux femmes, qui, sans doute, étaient occupés des préparatifs de leur sacrifice. Ils nous parurent très-effrayés, car ils tremblaient comme la feuille, et la fumée les avait tellement étourdis, qu'ils n'étaient point en état de parler. Nous les prîmes, les liâmes comme les autres, et nous nous hâtâmes de les faire sortir de la hutte, parce que nous ne pouvions supporter plus longtemps cette épaisse fumée. Ils furent placés près de leurs compagnons, et aussitôt nous mîmes la main à l'œuvre. Après avoir répandu sur l'idole une grande quantité de

398 R 0 B I ÏS S 0 > CUUSOE.

poix-résine et de suif mêlé de soufre, nous lui remplîmes lu bouche, les yeux et les oreilles de poudre à canon; nous lui mimes des fusées dans son bonnet et des pièces d'artifice sur tout le corps; mon domestique se souvint d'avoir vu près de la tente un gros tas de paille et de foin ; il en alla chercher avec le marchand écossais. Tout étant préparé, nous déliâmes nos prisonniers et nous leur ôtâmes les bâillons de la bouche. Je les plaçai l'un à côté *de l'autre vis-à-vis de la monstrueuse idole, à laquelle nous mîmes le feu.

Un quart d'heure se passa à peu près avant que la flamme atteignît la poudre ; mais alors un horrible craquement se lit entendre; le dieu brisé ne fut plus qu'une masse informe. Peu contents de ce succès, nous Tentouràmes de paille, et, persuadés qu'il serait réduit en cendres en très-peu de temps, nous songeâmes à nous retirer ; mais le marchand écossais nous en détourna, nous assurant que, si nous nous en allions, tous ces pauvres idolâtres se jetteraient dans le feu pour être consumés avec leur idole. Nous restâmes donc jusqu'à ce que toute la paille fût brûlée.

Le lendemain, nous feignîmes d'être très-occupés des préparatifs du voyage, et personne ne pouvait soupçonner que nous eussions passé la nuit ailleurs que dans nos lits.

Mais l'affaire n'en resta pas là : le jour suivant une grande multitude de barbares vinrent non-seulement du village, mais encore de tous les lieux d'alentour, aux portes de la ville, pour demander au gouverneur russe sat'sfaetion de l'outrage reçu par le grand Chamchi-Tliaungu et par ses prêtres. Les habitants de la ville furent d'abord dans une grande consternation d'une visite si peu attendue, et faite par plus de trente mille personnes.

Le gouverneur tâcha d'apaiser les furieux; il leur dit qu'il ignorait absolument toute cette affaire, et qu'il était sûr qu'aucun soldat de la garnison n'était sorti de la ville pendant toute la nuit; que certainement cette violence ne pouvait avoir été commise par ses gens, et qu'il punirait sévère

liOBINSON CUUSOE. 590

ment les coupables, s'ils pouvaient les lui indiquer. Ils repondirent que tout le pays d'alentour vénérait le grand Cbamcbi-Thaungu, que personne d'entre eux ne pouvait avoir commis ce crime, qu'un chrétien seul en était capable, et que, pour en tirer raison, ils lui déclaraient la guerre ainsi qu'à tous les Russes.

Le gouverneur dissimula son indignation d'un discours si insolent, afin de n'être pas la cause d'une rupture; il leur dit que le matin même une caravane s'était mise en route pour la Russie; que peut-être quelqu'un de ces voyageurs leur avait fait cet affront, et que, s'ils le désiraient, il enverrait des gens à leur poursuite.

Cette proposition sembla les calmer un peu. En effet, le gouverneur nous dépêclia un messager qui nous instruisit en détail de tout ce qui venait d'arriver; il ajouta que, si quelqu'un de la caravane avait donné lieu à cette émeute, il ferait bien de s'échapper au plus tôt, et que, coupables ou non, nous agirions prudemment en bâtant le plus possible notre marché, pendant qu'il ne négligerait rien pour amuser les Tartares.

Cette conduite du gouverneur était certainement des plus obligeantes ; mais quand ou en instruisit toute la caravane, chacun parut ignorant de l'affaire ; nous fûmes précisément ceux qu'on soupçonna le moins. Celui qui commandait alors la caravane profita de l'avis du gouverneur, et nous marchâmes pendant deux jours et deux nuits sans presque nous arrêter, afin de gagner Jarawena, autre colonie de l'empereur, où nous devions être en sûreté.

La seconde journée après la destruction de l'idole, un nuage de poussière paraissant à une grande distance derrière nous fit croire à quelques-uns de la caravane que nous étions poursuivis. Ils ne se trompaient pas. Nous n'étions pas loin du désert, et nous avions passé un grand lac, quand nous apci çûmes un corps considérable de cavalerie de l'autre côté du lac. au nord, mais fort heureusement pour nous,

400 ROBINSON CRUSOE.

nous allions à l'ouest. Deux jours après, nous ne les viraes plus; car, s'imaginant qu'ils étaient sur nos traces, ils avaient poussé jusqu'au fleuve Udda.

Le troisième jour, ils reconnurent leur méprise, ou bien on les instruisit du véritable chemin que nous avions pris, et ils nous poursuivirent avec toute la rapidité imaginable. Nous les découvrîmes vers le coucher du soleil ; par bonheur, nous avions choisi pour camper un endroit très-propre à nous défendre. Nous étions à l'entrée d'un désert de plus de cinq cents milles de longueur, et nous ne pouvions rencontrer d'autre ville pour nous servir d'asile que Jarewcna, encore à deux journées de nous. Nous avions près de notre poste plusieurs grands taillis, et notre camp était dans un passage assez étroit, entre deux bois peu étendus, mais extrêmement épais. Ce qui diminuait un peu notre crainte d'être attaqués cette nuit même, c'est que nous quatre étions seuls instruits au juste du véritable motif de cette poursuite ; mais, comme les Tartares Mongols ont coutume de parcourir le désert en troupe nombreuse, les caravanes se tiennent toujours en garde contre ces bandits, et ainsi les nôtres ne furent point étonnés de se voir poursuivis.

Non-seulement nous étions campés entre deux bois, mais notre front était encore défendu par un petit ruisseau, de sorte que nous ne pouvions être attaqués qu'à notre arrièregarde. Peu contents encore des avantages naturels de notre position, nous nous fîmes un rempart de tout notre bagage, derrière lequel nous rangeâmes sur une même ligne nos chameaux et nos chevaux, et, par derrière, nous nous couvrîmes d'un abatis d'arbres.

Nous n'avions pas encore fini cette espèce de fortification, quand nous eûmes les Tartares sur les bras. Ils ne nous assaillirent pas brusquement comme nous l'avions cru, ni en voleurs de grand chemin ; ils commencèrent par nous envoyer trois députés pour nous enjoindre de leur livrer les coupables qui avaient insulté leurs prêtres et détruit par le

ieu le dieu Chamchi-Thaiingu, afin qu'ils subissent la même peine en expiation de leur crime ; et ils ajoutèrent que, si on leur accordait leur juste demande, ils se retireraient sans faire le moindre mal au reste de la caravane, sinon qu'ils nous brûleraient tous sans exception.

Les nôtres furent fort surpris de cette démarche; nous nous regardâmes les uns les autres pour reconnaître le coupable à sa contenance. Le commandant de la caravane répondit aux députés que très-certainement les coupables ne se trouvaient pas dans notre camp, que nous étions tous des marchands d'une humeur paisible, voyageant pour notre commerce ; que nous n'avions pas songé à leur causer le moindre désagrément; qu'ils feraient bien de chercher leurs ennemis ailleurs, et de ne pas nous troubler dans notre marche, ou bien que nous nous défendrions jusqu'à la mort.

Peu satisfaits de cette réponse, le lendemain, au lever du soleil, ils approchèrent de notre camp pour le forcer : mais, quand ils en virent les fortifications, ils n'osèrent franchir le petit ruisseau qui couvrait notre front. Là, ils s'arrêtèrent, en déployant à nos yeux une si grande multitude, que les plus braves de nous en furent effrayés. Ceux qui en firent le calcul le plus modeste, portèrent leur nombre à dix mille au moins. Après nous avoir examinés pendant quelques moments, ils poussèrent des hurlements épouvantables, et nous lancèrent une grêle de flèches; nous nous cachâmes derrière nos ballots, et aucun de nous ne fut blessé.

Quelque temps après, nous les vîmes faire un mouvement du côté droit, et nous nous attendions à être attaqués par derrière, quand un Cosaque de Jarawena, homme trèsadroit, s' approchant du commandant de la caravane, lui dit que, s'il voulait, il se flattait d'envoyer toute cette troupe vers Slieilka, ville éloignée de nous de plus de cinq journées du côté sud. Voyant que cette offre plaisait au commandant, il prend son arc et ses flèches et monte à cheval, se

402 ROBINSON CllUSOE.

sépare de nous du côté de notre arrière-garde, et, par un grand détour, il joint les Tartares, et se donne comme un exprès venant donner des rense'gnements sur ce qu'ils cherchaient à découvrir ; il leur annonce que les destructeurs de Chamchi-Thaungu étaient allés du côté de Sheiîka, avec une caravane de mécréants, dans la résolution de brûler encore le dieu des Tartares Tonguais.

Cet homme, tartare lui-même, parlait si bien leur langue, et donna à son histoire tant de vraisemblance, qu'ils y ajoutèrent foi sans la moindre difficulté. Ils s'en allèrent donc à toute bride, après avoir poussé un horrible hourra; et, au bout de trois heures, nous n'en vîmes plus un seul; nous ne savons pas s'ils poussèrent jusqu'à Sheilka.

Après nous être tirés de ce danger, nous marchâmes en sûreté jusqu'à la ville de Jarawena, où il y a une garnison russe, et nous y restâmes pendant cinq jours pour nous reposer de tontes nos fatigues.

Page 1