CHAPITRE XIII
Les Tartares Tonguais. — Arrivée à Tobolsk. — Les exilés de la Sibérie. — Leur manière de vivre. — Le noble prince russe. — Je lui propose de sortir secrètement delà Sibérie. — Il refuse mes offres. — Son fils pari secrètement avec moi. — Nouveaux périls. — Les Kalmouks nous attaquent en grand nombre. — Présence d'esprit et sang-froid du vieux pilote. — Comment nous nous défendons contre ces hommes féroces. — Retour à Londres.
De là nous entrâmes encore dans un affreux désert, que nous traversâmes en vingt-trois jours. Nous nous étions fournis de quelques tentes pour passer les nuits plus commodément, et de seize chariots du pays pour porter noire eau et nos provisions.
Dans ce désert, nous vîmes beaucoup de chasseurs: ce
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sont eux qui fournissent ces belles fourrures d'hermine qu'on voit dans les grandes villes. Ils sont, pour la plupart, Tartâres Mongols; bien souvent ils attaquent les petites caravanes; mais la nôtre était trop forte pour avoir rien à redouter de leur part; aussi nous n'en vîmes jamais de troupes entières vouloir nous cerner.
Au sortir de ce désert, nous passâmes dans un pays assez bien peuplé, et rempli de villes et de châteaux; l'empereur de Russie a établi là des garnisons pour la sûreté des caravanes et pour tenir en respect les Tartâres, qui, sans ces précautions, rendraient les chemins fort dangereux.
Le czar a donné au gouverneur de ces places Tordre formel de ne rien négliger pour mettre les marchands et les voyageurs à l'abri de toute insulte, et de leur fournir des escortes d'une forteresse à l'autre, au moindre bruit qui se répandrait de quelque invasion des Tartâres.
Conformément à cet ordre, le gouverneur que je visitai avec le marchand écossais nous offrit une escorte de cinquante hommes jusqu'à la garnison prochaine , si nous croyions qu'il y eût le moindre danger dans la route.
J'avais cru, pendant tout le voyage, que plus nous approcherions de l'Europe, plus nous trouverions les habitants polis et le pays peuplé; mais je m'étais bien trompé, puisqu'il nous fallait encore traverser le pays des Tartâres Tanguais, où régnait une idolâtrie encore plus grossière que celle qui nous avait si fort indignés auparavant. 11 est vrai qu'entièrement assujettis par les Russes, et mieux tenus en bride que les autres, ils ne sont ni aussi insolents ni aussi dangereux que les Mongols. Rs sont tous couverts de peaux de bêtes sauvages, ainsi que leurs maisons. En hiver, ils vivent dans des souterrains.
Si les Mongols avaient leur Chamchi-Thaungu pour toute leur nation, ceux-ci comptaient des idoles dans chaque tente et dans chaque cave ; d'ailleurs, ils adoraient le soleil, les étoiles, la neige, l'eau, en un mot tout ce qui offrait à leur
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esprit quelque chose de merveilleux; leur ignorance est si grande, que tout les étonne; aussi, il n'y a presque rien qui ne soit honoré de leurs sacrifices.
Une m'arriva aucune aventure dans tout ce pays, dont les bornes étaient éloignées de plus de quatre cents milles du désert dont j'ai parlé. La moitié de ce terrain peut passer aussi pour un désert, et nous fûmes contraints de voyager pendant douze jours sans rencontrer ni maison ni arbre, et de porter avec nous notre eau et nos autres provisions.
Au sortir de cette solitude, nous parvînmes en deux jours de marche à la ville de Jenisay, située près du grand fleuve du même nom, qui sépare l'Europe de l'Asie.
Je remarquai que l'idolâtrie et l'ignorance ont partout le dessus, excepté dans les garnisons russes. La contrée qui s'étend entre le fleuve Obi et le fleuve Jenisay est peuplée d'idolâtres aussi barbares que les Tartares les plus éloignés, et même que les sauvages de l'Asie et de l'Amérique.
Depuis le fleuve Jenisay jusqu'à l'Obi, il nous fallut traverser un pays en quelque sorte abandonné ; ce n'est pas que le terrain soit ingrat et impropre à la culture : il ne manque que des habitants et de l'industrie à ce pays trèsagréable et très-fertile. Je dois faire observer que c'est justement dans ce pays, situé de l'un et de l'autre côté de l'Obi, que Ion envoie en exil les criminels russes qui ne sont point condamnés à mort, et ils ne peuvent presque jamais s'en échapper.
J'arrivai enfin à Tobolsk, capitale de la Sibérie, où je demeurai longtemps.
Nous avions mis à peu près sept mois à faire notre voyage, et l'hiver approchait. La caravane devait aller à Moscou ; mais nous n'y avions aucune affaire, mon associé et moi : c'était notre patrie que nous avions uniquement en vue. On nous disait des merveilles sur les traîneaux tirés par des rennes, qui rendent si faciles et si rapides les voyages qu'on entreprend en temps d'hiver. Ce qu'on nous en rap-
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portait, quelque surprenant qu'il fût, était la vérité : les Russes aiment mieux voyager en hiver qu'en été, parce que dans leurs traîneaux ils passent commodément les jours et les nuits, tout en parcourant un espace considérable. Le pays est entièrement couvert de neige durcie par le grand froid, laquelle présente une surface douce etunie ; les collines, les lacs et les rivières forment une grande plaine, dure et polie, sur laquelle on court sans s'inquiéter de ce qu'on rencontre.
Mais je ne pouvais rien gagner dans un voyage de cette nature. Pour aller en Angleterre, je n'avais que deux chemins à prendre : je pouvais pousser avec la caravane jusqu'à Jaroslaw, et de là tourner vers l'ouest pour gagner Nerva et le golfe de Finlande : il m'était facile alors de passer par mer ou par terre à Dantzick; ou bien je devais quitter la caravane à une petite ville située sur la Dwina, d'où, en six jours, je viendrais par Archangel et passerais, de là, par mer, en Hollande et en Angleterre.
L'un et l'autre de ces voyages ne pouvaient être exécutés pendant T hiver. Il était impossible de gagner Dantzick par mer, parce que la mer Baltique est toujours gelée dans cette saison; et vouloir voyager par terre dans un pareil pays était une chose aussi dangereuse que de marcher mal accompagné à travers des Tartares Monguls1. D'un autre côté, si j'étais arrivé à Archangel au mois d'octobre, j'aurais trouvé tous les navires partis et la ville presque déserte, puisque les marchands qui l'habitent l'été ont coutume de se retirer l'hiver à Moscou; j'aurais pu y souffrir un froid extrême, et peutêtre y manquer de vivres et y mener une vie triste et désagréable, faute de compagnie. Il valait mieux par conséquent laisser la caravane et faire tous les préparatifs nécessaires pour passer l'hiver dans la capitale de la Sibérie, où je pouvais compter sur trois choses essentielles : vivres en abondance, maison chaude, et très-bonne société.
Monguls ou Mongols.
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Je me trouvais alors dans un climat bien différent de celui de ma chère île, où je ne sentis jamais le froid que pendant les frissons de la fièvre, où j'avais au contraire bien de la peine à supporter des habits sur le corps, où je ne faisais du feu que hors de la maison, et uniquement pour me préparer quelques mets. Ici je commençai par me pourvoir de camisoles et de grandes robes qui me descendaieut jusqu'aux pieds et dont les manches étaient boutonnées jusqu'aux poignets. Tous ces différents vêtements étaient doublés de bonnés fourrures.
Pour chauffer ma maison, je m'y pris d'une autre manière qu'en Angleterre; je fis placer une cheminée semblable à une fournaise dans un endroit qui formait le centre de six chambres différentes; le tuyau par où devait sortir la fumée allait d'un côté, et l'ouverture par où sortait la chaleur était justement à 1 opposé : par là toutes les chambres se trouvaient entretenues dans une chaleur égale, sans qu'on vît le feu nulle part, comme dans les bains d'Angleterre. C'est ainsi que mes appartements étaient toujours chauds, quelque froid qu'il fit, et je ne fus jamais incommodé de la fumée.
Je trouvai bonne compagnie dans cette contrée, une des plus septentrionales de la Russie, et située dans le voisinage de la mer Glaciale, à quelques degrés seulement de la Nouvelle-Zemble. La Sibérie est le séjour des prisonniers politiques de la Russie; la ville capitale doit être par conséquent remplie de noblesse, de généraux, de grands seigneurs et de princes même. J'y trouvai le fameux prince Galitzin, le vieux général Robostiski, et plusieurs autres personnes du premier rang, parmi lesquelles il y avait des dames de distinction. Le marchand écossais me fournit l'occasion de lier connaissance avec plusieurs de ces personnages : j'en reçus d'agréables visites, qui contribuèrent beaucoup à me faire trouver courtes les tristes soirées d'hiver.
Étant un jour avec le prince***, ex-ministre d'Etat du czar, je lui entendis raconter 'les choses surprenantes sur la
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grandeur et la puissance de son maître. Je l'interrompis pour lui dire que j'avais été autrefois un monarque plus absolu que le czar, bien que mes sujets ne fussent pas si nombreux ni mon empire aussi grand.
Ces paroles causèrent une grande surprise au prince russe, et me regardant avec une attention extraordinaire, il me demanda si je parlais sérieusement. Je lui promis que sa surprise cesserait dès que j'aurais le loisir de m' expliquer, et je* lui dis que j'avais eu le pouvoir de disposer à mon gré de la fortune et de la vie de mes sujets, et que, malgré mon despotisme, il n'y avait eu personne dans tous mes États qui ne m" aimât comme un enfant aime son père.
Il «me répondit en secouant la tête qu'effectivement de ce côté-là j'avais surpassé de beaucoup le czar. « Ce n'est pas tout, repris-je ; les terres de mon royaume m'appartiennent en propre, mes sujets n'étaient que mes fermiers libres et volontaires, et chacun d'eux eût exposé sa vie pour sauver la mienne : jamais prince ne fut plus tendrement chéri, et en même temps plus respecté et plus redouté de son peuple. » Enfin je lui racontai en détail tout ce qui m'était arrivé dans File, et la manière dont j'avais gouverné mes sujets.
La compagnie fut enchantée de ce récit, et surtout le prince, qui me dit, en poussant un profond soupir, que la véritable grandeur de l'homme consistait à être son propre maître et à s'acquérir un empire absolu sur ses propres passions; qu'il n'aurait pas changé une monarchie comme la mienne contre toute la domination de son auguste maître; qu'il trouvait une félicité plus réelle dans la retraite à laquelle il avait été condamné, que dans la grande autorité dont il avait autrefois joui à la cour du czar, et que, selon lui, le plus haut degré de la sagesse humaine consistait à proportionner nos désirs à la situation où la Providence trouvait bon de nous mettre pour nous ménager un calme intérieur au milieu des tempêtes et des orages qui nous environnent de toutes parts.
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« Pendant les premiers jours que je passai en Sibérie, continua-t-il, j'étais" accablé de mon triste sort, je m'arrachais les cheveux; en un mot, je m'abandonnais à toutes les extravagances ordinaires à ceux- qui se croient victimes des plus grands malheurs; mais le temps et les réflexions me portèrent à me considérer moi-même d'une manière tranquille, et à regarder autour de moi. Je trouvai bientôt que la raison humaine, dès qu'elle a l'occasion d'examiner à loisir tout le détail de la vie et la nature des secours qu'elle peut emprunter de l'industrie pour la rendre heureuse, est parfaitement capable de se procurer une félicité réelle indépendante des coups de la fortune, et entièrement convenable à nos désirs les plus naturels et au grand but pour lequel nous sommes créés. Je compris en peu de jours qu'un air pur à respirer, des aliments simples pour soutenir notre vie, des habits propres à nous défendre des injures de l'air, et la liberté de prendre l'exercice nécessaire pour la conservation de la santé, sont tout ce qu'il faut pour satisfaire les besoins véritables de l'homme. J'avoue que les dignités, la puissance, les richesses, dont j'ai eu autrefois ma bonne part, sont capables de nous donner mille plaisirs; mais, d'un autre côté, tous ces plaisirs font grandir en nous les passions les plus dangereuses : l'ambition, l'orgueil, l'avarice et la sensualité. Ces dispositions de notre cœur, criminelles en elles-mêmes, contiennent les semences de tous nos crimes : elles n'ont pas la moindre relation avec ces talents qui font l'homme sage , ni avec ces vertus qui constituent le caractère du chrétien. Privé aujourd'hui de tout ce bonheur extérieur, source ordinaire des vices, éloigné du faux brillant, je ne le regarde que de son côté ténébreux; je n'y trouve que de la vanité, et suis pleinement convaincu que la vertu seule rend l'homme véritablement sage, grand, riche, et que seule elle prépare à la jouissance d'une félicité éternelle. Dans cette pensée, ajoutat-il, je me trouve plus heureux au milieu de ce désert que
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tous mes ennemis qui sont en pleine possession des richesses et de l'autorité qu'ils m'ont fait perdre, et dont je me sens déchargé comme d'un lourd fardeau. Vous penserez peutêtre, monsieur, me dit-il encore, que, faisant de nécessité vertu, j'adopte ces maximes pour adoucir un état que d'autres pourraient nommer misérable; mais vous vous tromperiez. S'il est possible à l'homme de connaître quelque chose de ses sentiments, je puis vous assurer que je ne voudrais pas retourner à la cour, quand le czar, mon maître, aurait l'intention de me rétablir dans toute ma grandeur. Si jamais j'en suis capable, j'avoue que mon extravagance approchera de celle d'un homme- qui, délivré de la prison du corps et ayant déjà un avant-goût de la félicité céleste, voudrait revenir sur la terre et se livrer de nouveau aux faiblesses honteuses et aux misères de notre vie ici-bas. »
Il prononça ces paroles avec tant de chaleur et d'émotion, qu'on y voyait sans peine les véritables sentiments de son cœur.
Je lui dis que je m'étais cru autrefois une espèce de monarque dans mon île, mais que, pour lui, il n'était pas seulement un souverain absolu, mais encore un grand conquérant, puisque celui qui remporte la victoire sur ses désirs rebelles et rend sa volonté absolument dépendante de sa raison, mérite mieux ce titre glorieux que celui qui renverse les murailles de la plus forte place, « Je vous conjure pourtant, monseigneur, ajoutai-je, de m'accorder la liberté de vous adresser une seule question : s'il vous était entièrement permis de sortir de ces solitudes et de mettre fin à votre exil, le feriez -vous?
— Monsieur, me répondit-il, rien au monde ne serait assez fort pour me tirer de mkm exil que les deux motifs suivants : le désir de revoir ma famille et celui de vivre dans un climat un peu plus doux; mais je vous assure que si mon souverain voulait me faire rentrer à la cour et m'imposer la lourde charge d'un ministère, je n'abandonnerais pas ces
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lieux sauvages, ces lacs glacés, pour le faux brillant de la gloire et de la richesse, ni pour la place du courtisan le pins favorisé du prince.
— Mais, monseigneur, repris-je, peut-être n'êtes-vous pas seulement banni des plaisirs de la cour, de l'autorité et des richesses dont vous avez joui autrefois; il se peut que vos biens soient confisqués et que vous soyez privé de quelquesunes des commodités de la vie.
— Tous devinez assez juste, me répliqua-t-il, si vous me considérez en qualité de prince, comme je le suis en effet ; mais, si vous me regardez simplement comme une créature humaine confondue avec le reste des hommes, vous comprendrez que je ne saurais tomber dans la misère, à moins d'être attaqué par quelque longue maladie. Nous sommes ici cinq personnes de qualité qui vivons dans la retraite, et d'une manière convenable à des exilés. Nous avons tous sauvé quelque chose des débris de notre fortune, ce qui nous exempte de la fatigue de pourvoir à notre subsistance par la chasse. Cependant les pauvres soldats qui se trouvent ici, et qui courent les bois pour prendre des renards, des zibelines, sont aussi à leur aise que nous ; le travail d'un mois leur fournit tout ce qui est nécessaire pour une année entière. Comme nous dépensons peu, nos besoins sont trèsbornés, et il nous est aisé d'y subvenir. »
Je m'étendrais trop si je voulais rapporter tout l'entretien que j'eus avec cet homme véritablement grand. 11 montra un esprit supérieur, une connaissance profonde de la véritable valeur des choses, et une sagesse soutenue par une noble piété. Il n'était pas difficile enfin de se persuader du sincère mépris qu'il avait pour le monde.
Je restai à ïobolsk pendant huit mois; le froid exeessil m'empêchait de me hasarder dans les rues sans être couvert de mes fourrures, et sans avoir sur le visage un masque d'hermine doublé, avec une ouverture pour la respiration et deux autres pour la vue. Pendant trois mois, nous n'eûmes
que cinq heures de jour, ou tout au plus six, et le reste du temps il aurait fait une obscurité complète sans la réverbération de la neige. On gardait nos chevaux dans des souterrains, et les trois valets que nous avions loués pour avoir soin de nous et de nos bêtes souffrirent si fort de la rigueur de la saison, qu'on fut réduit à couper des doigts à un d'entre eux, de peur que la gangrène ne s'y mît : les frictions avec la neige n'avaient pu parvenir à leur rendre la sensibilité, le mouvement et la chaleur.
Quant à nous, nous étions fort chaudement dans notre maison : les murailles étaient épaisses, les fenêtres petites et doubles. Les vivres ne nous manquaient pas : ils consistaient principalement en biscuit, en poisson sec, en mouton et en chair de buffle. Notre boisson était de l'eau légèrement mêlée d'un peu d'alcool; quand nous voulions nous régaler, nous avions, au lieu de vin, de l'hydromel excellent1. Les chasseurs couraient dans les forêts, quelque temps qu'il fit, et nous fournissaient de loin en loin du gibier fort gras et d'un goût délicieux : ils nous apportaient aussi quelquefois de grandes pièces d'ours, venaison très-estimée dans le pays ; mais nous ne trouvions pas ce mets aussi délicat que le prétendent les habitants. Nous avions heureusement apporté une grande provision de thé, dont nous régalâmes nos amis: en un mot, il ne nous manquait rien pour vivre agréablement.
Le mois de mars étant arrivé, les jours commençaient à devenir plus longs et le froid supportable. Plusieurs vovageurs faisaient déjà les préparatifs nécessaires afin de partir en traîneau; pour moi, qui avais pris la résolution de gagner Archangel et non Moscou, je n'étais point pressé; je savais que les navires venant du sud ne partent guère pour cette partie du globe qu'au mois de mai ou au commencement de juin, et que si j'y arrivais au commencement d'août, j'y
1 Boisson faite cfeau et de miel.
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serais assez tôt pour profiter du départ de l'un de ces navires.
Je vis partir tous les voyageurs et tous les marchands qui avaient intérêt à me devancer; chaque année ils quittent la Sibérie pour aller, les uns à Moscou et les autres à Archangel, afin d'y vendre leurs fourrures et d'y acheter tout ce qui leur est nécessaire ; ils ont huit cents milles à faire pour revenir chez eux ; ils devaient donc être plus pressés que moi de se mettre en route.
Je ne commençai à emballer mes effets et mes marchandises qu'à la fin de mai. J'eus souvent occasion de remarquer quelle grande liberté on laisse aux prisonniers de Sibérie. Comme ils peuvent aller partout où ils veulent, j'étais fort surpris qu'ils ne songeassent pas à gagner quelque autre partie du monde pour y vivre plus agréablement et dans un meilleur climat.
Mon étonnement cessa dès que j'en eus parlé au prince. « Il faut considérer d'abord, monsieur, répondit-il, l'endroit où nous sommes, et ensuite notre situation. Nous ne saurions nous échapper qu'à travers une étendue de terrain d'environ trois cent quarante lieues appartenant au czar. Il est absolument nécessaire de suivre les grandes routes frayées par les gouverneurs des provinces et de passer par des villes où il y a garnison russe : par les chemins ordinaires, nous serions découverts indubitablement; par des routes détournées, nous serions exposés à mourir de faim. Former une pareille entreprise serait donc une véritable extravagance. »
Cette réponse me réduisit au silence, et me fit comprendre que ces exilés étaient aussi bien emprisonnés dans les vastes campagnes de la Sibérie que dans la citadelle de Moscou. Mais ceci ne m'empêcha pas de songer à tirer cet homme illustre de sa triste solitude, quelque dangereuse que pût être pour moi-même une pareille entreprise. Un soir, je trouvai l'occasion de lui expliquer mes pensées à ce sujet, et de lui en faire la proposition. « 11 m'est fort aisé, lui dis-
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je, de vous emmener avec moi, puisque vous n'êtes point gardé à vue. J'ai résolu de gagner Archangel et non Moscou; et comme je fais partie d'une caravane , nous camperons toutes les nuits où il nous plaira, sans être obligés de chercher des gîtes dans les garnisons russes : de cette manière, je puis facilement vous conduire à Archangel, vous mettre en sûreté à bord d'un navire anglais ou hollandais, et vous mener avec moi dans des pays où personne ne songera certainement à vous poursuivre. »,
Je l'assurai en même temps que j'aurais soin de lui fournir pendant le voyage tout ce dont il aurait besoin, jusqu'à ce qu'il fût en état de subsister aisément par luimême.
Il m'écouta avec attention, et, tandis que je parlais, il me regarda fixement; je pus voir, par son air, qu'il était trèsému de ma proposition. Il changeait de couleur à tout moment; ses yeux paraissaient tantôt vifs, tantôt éteints, il semblait flotter entre des pensées diverses. Il ne fut pas d'abord en état de me répondre. Enfin, s' étant un peu remis : « Sort malheureux, s'écria-t-il, que celui des mortels quand ils ne se précautionnent pas avec toute l'attention possible contre les dangers qui menacent leur faible vertu ! Les témoignages de l'amitié la plus sincère peuvent devenir pour eux des pièges; mon cher ami, continua-t-il d'un ton plus calme, il y a tant de désintéressement dans votre offre, que je connaîtrais fort peu le monde si je ne m'en étonnais pas, et que je serais le plus ingrat des hommes si je n'en avais toute la reconnaissance possible. Mais parlez-moi franchement : avez-vous pensé que mon mépris pour le monde était réel, et que je vous aie découvert le fond de mon âme en vous assurant que dans mon exil je jouissais d'une paix préférable à tous les avantages de la grandeur et des richesses ? M'avez-vous cru sincère quand je vous ai assuré que je refuserais de rentrer dans la condition brillante où je me suis vu autrefois à la cour de mon maître? M'avez-vous pris pour
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un de ceshypocrites qui se dédommagent de leur mauvaise fortune par une ostentation de fausse piété et de vaine sagesse? »
Il s'arrêta, non pour attendre ma réponse, mais parce que l'agitation de son cœur l'empêchait de poursuivre. J'admirais les sentiments de cet homme, sans rien négliger, cependant, pour l'y faire renoncer. Je m'efforçai donc de lui faire considérer ma proposition comme un ordre qu'il recevait de la Providence, de se mettre dans un état plus digne de lui, et de se rendre utile aux autres hommes. « Que savez- vous, me répondit-il, si, au lieu d'un ordre de la Providence, ce n'est pas plutôt une ruse du démon, qui, dans ma délivrance, offre à mon âme Vidée d'une grande félicité, uniquement pour me faire tomber dans un piège et me porter à courir à ma ruine? L'exil m'affranchit de toute tentation de retourner à ma misérable grandeur; si j'étais libre, peut-être l'orgueil, l'ambition, l'avarice et la sensualité, dont la source n'est jamais entièrement tarie dans le cœur humain, m' entraîneraient-ils de nouveau avec impétuosité. Alors le prisonnier redeviendrait, au milieu des douceurs d'une liberté extérieure, l'esclave de ses passions. Non, non, mon ami, il vaut mieux que je reste dans l'exil, loin de la cour, mais exempt de crimes, que de me délivrer de cette vaste solitude aux dépens de la liberté de ma raison, aux dépens d'une félicité éternelle sur laquelle je fixe à présent "mes yeux et que je pourrais perdre si j'acceptais vos offres obligeantes. Je suis un homme faible, naturellement sujet à la tyrannie des passions; ne me lirez pas de mon heureuse défiance ; ne soyez pas en même temps mon ami et mon tentateur. »
Si j'avais été surpris de son discours précédent, celui-ci me rendit absolument muet. Son âme luttait avec force contre ses désirs et contre le penchant naturel à tout homme de chercher les agréments de la vie. Je lui dis en peu de mots qu'il ferait bien de réfléchir à loisir et avec calme sur cette a flaire, et je m'en retournai chez moi.
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Environ deux heures après, j'entendis quelqu'un frapper à la porte de ma chambre; c'était le prince lui-même. « Mon ami, me dit-il, vous m'aviez presque persuadé ; mais la réflexion est venue à mon secours, et je me raffermis absolument dans mon opinion; ne le trouvez pas mauvais, je vous en prie. Si je n'accepte pas votre offre obligeante et désintéressée, je n'en suis pas moins très-reconnaissant : j'en ai toute la gratitude possible, soyez -en persuadé. Vous allez vous séparer de moi, et, si vous ne me laissez pas entièrement libre, du moins vous me laissez armé contre mes désirs. »
Je reconnus la sagesse de sa résolution, et je l'assurai que mon but avait été uniquement de lui rendre service. M'embrassant alors avec tendresse, il m'assura qu'il était convaincu de la pureté de mes intentions et qu'il serait charmé de pouvoir me témoigner sa reconnaissance. Pour me prouver la sincérité de ses protestations, il m'offrit des zibelines et d'autres fourrures de grand prix. Je voulus les refuser; mais il me força de recevoir ce magnifique présent.
Le jour suivant, je lui envoyai du thé, deux pièces de damas de la Chine, et quelques pièces d'or du Japon, qui ne pesaient pas six onces en tout. Il s'en fallait de beaucoup que mon présent égalât le sien, puisqu'à mon retour en Angleterre je retirai des fourrures données par lui plus de deux cents livres sterling.
Il accepta le thé, une pièce de damas et une seule petite pièce d'or marquée au coin du Japon, qu'il ne prit sans doute que comme une curiosité, et, me renvoyant le reste, il me fit dire qu'il serait bien aise d'avoir une conversation avec moi.
M'étant xenu voir un jour, il me dit que d'après ce qui s'était passé entre nous, je ne pourrais plus avoir l'espérance de l'ébranler; mais qu'il serait bien aise d'apprendre si, lui ayant fait une oifre si généreuse, je serais disposé à rendre le même service à une personne qu'il me nommerait et à laquelle il s'intéressait beaucoup. Je lui répondis
que ce serait contre ma conscience si je me disais prêt à faire autant pour un autre que pour lui, qui m'inspirait un profond respect et la plus parfaite estime. «Cependant, continuai-je, quand vous m'aurez nommé la personne en question, je vous répondrai avec franchise, et, si ma réponse vous déplaît, j'ose espérer que vous ne m'en voudrez point.»
Il me dit qu'il s'agissait de son fils unique, que je n'avais jamais vu, et qui se trouvait dans la même condition que lui, éloigné de Tobolsk de plus de deux cents milles; mais qu'il saurait bien le faire venir si je pouvais lui rendre ce service.
Je n'hésitai pas un moment; je lui répondis que, ne pouvant lui montrer à lui-même toute mon amitié, je serais charmé de la lui prouver dans la personne de son fils. Le lendemain, il envoya chercher le jeune prince, qui arriva trois semaines après, amenant avec lui six ou sept chevaux chargés des plus riches fourrures, dont la valeur montait à une somme très-considérable.
Ses valets conduisirent les chevaux dans la ville, laissant leur jeune maître à quelque distance de là; il entra la nuit, incognito, dans la maison de son père, qui me le présenta. Nous nous concertâmes aussitôt pour notre voyage.
J'avais échangé dans cette ville une partie de mes marchandises de la Chine contre une bonne quantité de zibelines, d'hermines, de peaux de renards noirs et autres fourrures de prix. Ce que j'avais donné consistait surtout en noix muscades et en clous de girofle : dans la suite, je me défis de ce qui m'en restait à Archangel, où j'en tirai un meilleur parti que je n'aurais pu le faire à Londres. Ce commerce fit grand plaisir à mon associé ; il se félicitait du parti que nous avions pris de rester si longtemps en Sibérie, à cause des profits considérables que nous y fîmes.
Je partis de Tobolsk au commencement de -juin. Notre caravane comptait trente chameaux. Tous passaient pour être à moi, quoiqu'il y en eût onze appartenant au jeune
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prince. Ayant un si grand équipage, je devais avoir naturellement un bon nombre de domestiques ; par conséquent, ceux du prince pouvaient bien être regardés comme les miens. Ce seigneur lui-même prit le titre de mon maître d'hôtel.
Nous fûmes contraints d'abord de traverser le plus grand et le plus désagréable désert que j'aie rencontré dans tout le voyage : le terrain était marécageux en plusieurs endroits et fort inégal en plusieurs autres. Je me consolais cependant par la pensée que nous n'avions rien à craindre des Tartares, qui ne passent presque jamais l'Obi.
Le jeune prince avait avec lui un fidèle domestique russe qui connaissait parfaitement tout le pays ; il nous conduisit par des routes détournées, pour éviter les villes qui sont sur la grande route ; il savait que les garnisons qui s'y trouvent observent avec une exactitude très-scrupuleuse l'ordre de visiter les voyageurs, pour voir si quelque étranger de marque ne cherche pas à s'introduire dans le cœur de la Russie.
Les mesures que nous prîmes ne nous exposaient pas à de pareilles recherches; mais, d'un autre côté, elles nous forçaient à faire notre voyage par le désert et à camper chaque nuit, sous nos tentes, au lieu qu'en passant par les villes nous aurions pu jouir de toutes les commodités désirables.
Le jeune prince sentait bien les dangers auxquels je m'exposais pour lui, aussi toutes les fois que nous nous trouvions près de quelque ville, il couchait dans le bois avec son fidèle domestique et il venait nous rejoindre dans les endroits où nous étions convenus de l'attendre.
Nous entrâmes en Europe en passant la rivière appelée Kama, qui, en cet endroit, sépare l'Europe de l'Asie. Dans la première ville européenne qu'on rencontre de ce côté, nous crûmes voir un peuple plus civilisé.
Le désert que nous avions à franchir n'a que deux cents milles d'étendue vers ce point, quoiqu'il en ait sept cents dans d'autres directions. En traversant cette vaste solitude,
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je me croyais eu sûreté, et pourtant je courus le risque d'être massacré avec toute ma suite, composée de quinze personnes, par une troupe de brigands. Je ne pus d'abord savoir si c'était une bande de Tartares répandue au delà des bords de l'Obi, ou bien une troupe de chasseurs de la Sibérie, qui s'étaient assemblés pour prendre une autre proie que des zibelines et des renards. Ce que je sais parfaitement, c'est qu'ils étaient tous à cheval, armés d'arcs et de flèches, et que," quand nous les rencontrâmes pour la première fois, leur nombre montait environ à quarante-cinq. Ils approchèrent de nous à deux différentes reprises, et, nous environnant de tous côtés, ils nous examinèrent avec une trèsgrande attention. Ensuite ils se portèrent sur notre route, comme s'ils avaient eu l'intention de nous intercepter le passage.
Nous plaçâmes devant nous nos chameaux sur une même ligne, afin d'être plus en état d'arrêter nos ennemis: et, faisant halte, nous envoyâmes le domestique du prince poulies reconnaître. Son maître y consentit d'autant plus volontiers qu'il craignait que ce ne fut une troupe sibérienne envoyée à sa poursuite.
Ce brave domestique s'avança vers eux, et, se tenant à une certaine distance, il leur parla dans tous les différents dialectes de la langue russe, sans entendre un seul mot de ce qu'ils lui répondaient. Cependant, il comprit, qu'ils tireraient sur lui, s'il approchait davantage. Il revint vers nous, et nous dit qu'il les croyait Kalmouks ou Circassiens, et que selon toutes les apparences, il devait y en avoir une grande quantité répandue dans le désert, mais il n'avait jamais entendu dire qu'ils se fussent si fort avancés du côté du nord.
Sur notre gauche, à un quart de mille de nous et près de la route, se trouvait un petit bosquet; je songeai immédiatement à nous avancer jusque-là et à nous y fortifier le mieux possible. Nous devions obtenir de cette manœuvre un double
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avantage : les arbres nous mettraient à couvert des flèches de nos ennemis, et en second lieu ceux-ci ne pourraient nous attaquer en corps. Ce fut le vieux pilote portugais qui eut cette pensée : ce brave homme conservait tout son sang-froid dans le péril, ce qui le rendait toujours prêt à nous donner de bons conseils et à nous inspirer du courage.
Nous exécutâmes rapidement ce projet, et nous gagnâmes le petit bois sans que les Tar tares fissent le moindre mouvement pour nous en empêcher. Nous y trouvâmes, à notre grande satisfaction, un terrain marécageux et un ruisseau se déversant dans un petit lac, et qui, à quelque distance de là, se joignait à un autre courant d'eau.
Les arbres qui croissaient le long de ces ruisseaux ou plutôt de ces sources n'étaient guère au nombre de plus de deux cents, mais fort serrés et garnis de branches extrêmement touflues. Dès que nous fûmes maîtres de ce bocage, nous nous crûmes hors de danger, à moins que nos ennemis ne missent pied à terre pour nous attaquer.
Pour rendre nos approches plus difficiles, notre vieux Portuguais s'avisa de couper de grandes branches et de les laisser pendre pêle-mêle dans les arbres.
Les ennemis furent très-longtemps sans faire le moindre mouvement. Enfin, deux heures environ avant la nuit, ils vinrent directement vers nous ; et, quoique nous ne nous en fussions pas aperçus, nous trouvâmes leur nombre fort augmenté : ils étaient au moins quatre-vingts cavaliers, parmi lesquels nous crûmes remarquer quelques femmes.
Ils se trouvaient à une demi-portée de fusil, quand nous tirâmes un coup à poudre, en leur demandant en même temps, en langue russe, ce qu'ils voulaient, et leur criant de se retirer. Comme ils ne nous entendaient pas, ce coup ne fit que redoubler leur fureur : ils avancèrent à toute bride du côté du bois, ne s'hnaginant pas que nous étions si bien retranchés, qu'il était absolument impossible de s'y frayer un passagee Notre Portugais, à la fois notre ingénieur et
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notre capitaine, nous pria de ne faire feu que lorsque nous verrions l'ennemi à demi-portée de pistolet, afin d'être sûrs de nos coups. Nous lui dîmes de commander le feu, et il tarda si longtemps, que plusieurs de nos ennemis n'étaient éloignés de nous que de la longueur de deux piques quand nous fimes notre décharge.
Nous visâmes si juste, que nous en tuâmes quatorze, sans compter les cheveux et les hommes blessés : nous avions tous chargé nos armes de deux ou trois balles.
Ils furent très-étonnés d'un accueil si peu attendu, et se retirèrent à plus de deux cents verges, ce qui nous donna le temps de recharger nos fusils, de faire une sortie et de saisir cinq ou six chevaux, dont les maîtres avaient apparemment été tués. Nous reconnûmes facilement que nos ennemis étaient des Tartares.
Environ une heure après, ils firent un second mouvement pour nous attaquer, et allèrent reconnaître notre petit bois de toutes parts, cherchant à s'y introduire ; mais, quand ils virent que nous étions prêts à leur tenir tête de tous côtés, ils se retirèrent de nouveau, et nous prîmes la résolution de nous tenir renfermés pendant la nuit.
Nous dormîmes fort peu, et nous passâmes presque toute la nuit à barricader et fortifier toutes les issues, sans négliger de poser partout des sentinelles.
Dans cette attitude, nous attendîmes le jour avec impatience ; mais il nous fit faire une découverte fort désagréable : les ennemis, que nous croyions découragés par la réception qu'ils avaient reçue, s'étaient augmentés jusqu'au nombre de plus de trois cents, et ils avaient dressé dix ou douze tentes, comme s'ils eussent pris la résolution de nous forcer . dans notre retraite. '
Ce petit camp était situé dans la plaine, à un quart de lieue de nous. Nous fûmes tous consternés, et j'avoue que, pour moi, je me crus perdu avec toutes mes richesses.
Le jeune prince disait qu'il fallait se battre en désespérés,
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et le vieux pilote croyait que, grâce à notre position, nous pouvions tenir tête à nos ennemis et les repousser. Vers le soir, nous nous aperçûmes qu'un nouveau renfort leur était arrivé, ce qui nous fît croire qu'ils étaient séparés en différentes bandes, pour rôder partout et chercher quelque proie.
Craignant que le lendemain ils ne fussent encore plus nombreux, je questionnai les gens que nous avions amenés avec nous de Tobolsk pour savoir s'il n'y avait pas des routes détournées par lesquelles nous pussions échapper à ces brigands pendant la nuit, et nous retirer vers quelque ville ou trouver quelque part une escorte qui nous conduisît à travers le désert.
Le brave domestique du prince nous dit que, si nous aimions mieux leur échapper que de les combattre, il se faisait fort de nous tirer de là pendant la nuit par un chemin qui allait au nord vers Petro, et de tromper les Tar tares. Mais il ajouta que son maître lui avait protesté qu'il voulait se battre et non se retirer.
Je lui répondis qu'il avait mal compris les expressions du prince, trop sage pour vouloir se battre simplement pour avoir le plaisir de se battre, et que, bien qu'il eût déjà donné de grandes marques de son intrépidité, il n'avait pas la prétention de résister, avec dix-sept ou dix-huit hommes, à cinq ou six cents Tartares, à moins d'y être contraint par une nécessité absolue.
Ce qui m'effrayait le plus, c'était la pensée de tomber entre les mains de ces barbares, à la fin d'un si long voyage, après avoir échappé à tant de dangers, surmonté des difficultés si grandes et si nombreuses, et de périr en vue du port, pour ainsi dire, au moment même où je pouvais me croire sauvé. Quant à mon associé, sa douleur allait jusqu'à la rage; il protesta que la perte de ses biens et celle de sa vie lui étaient égales; qu'il aimait mieux périr en combattant que de mourir de faim, et qu'il était décidé à se défendre jusqu'à la dernière goutte de son srang.
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Le jeune prince se rangea de mon avis et donna à son domestique les ordres nécessaires ; à l'instant même, nous préparâmes tout pour faire réussir notre entreprise.
Dès qu'il fit sombre, nous allumâmes dans notre petit camp un grand feu disposé de manière à brûler pendant toute la nuit, afin de persuader aux Tartares que nous étions encore là; et, aussitôt que nous vîmes paraître les étoiles, moment marqué pour notre départ, nos bêtes de charge étant déjà en état de marcher, nous suivîmes notre guide, qui consultait Tétoile polaire pour nous conduire à travers les plaines de cette solitude.
Après avoir marché pendant deux heures, la lune se leva: sa lumière aurait pu nous trahir; mais heureusement les Tartares ne s'aperçurent point de notre retraite. Le matin, à six heures, après avoir fait quarante milles et estropié plusieurs de nos bêtes, nous arrivâmes à un village où nous nous reposâmes sans entendre parler ce jour-là de nos ennemis.
Environ deux heures avant la nuit, nous nous remîmes en route, et nous marchâmes jusqu'au lendemain, huit heures du matin. Après avoir passé une petite rivière, nous arrivâmes à un grand bourg habité par des Russes; nous y apprîmes que plusieurs bandes de Tartares Kalmouks s'étaient répandues dans le désert, mais que nous n'avions plus rien à craindre; ce qui nous causa une très-grande satisfaction.
Nous restâmes là cinq jours entiers, tant pour goûter quelque repos après des marches si fatigantes que pour nous y procurer des chevaux frais dont nous avions besoin, ainsi que d'autres choses nécessaires au bon domestique qui nous avait conduits jusque-là; mon associé et moi lui finies un présent de la valeur de dix pistoles pour le récompenser de cet important service.
Une nouvelle marche de cinq jours nous conduisit à Yeu>lima, sur la rivière de Wirtzogda, qui se jette dans la Dwina, et de là nous arrivâmes à Lawrenskoy, le 5 juillet ; nous eûmes le plaisir devoir finir là notre voyage par terre, puis=
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que nous étions sur les bords de la Dwina, fleuve navigable qui pouvait nous conduire en sept jours à Archangel. Nous louâmes deux grandes chaloupes pour notre bagage, et une espèce de barque fort commode pour nous-mêmes; nous nous embarquâmes le 7, et nous arrivâmes tous sains et saufs à Archangel le 18, après un voyage d'un an cinq mois et trois jours, y compris notre séjour à Tobolsk.
Nous restâmes six semaines dans cette ville pour attendre l'arrivée des navires : nous aurions été forcés d'y séjourner bien plus longtemps, si-un hambourgeois ne fût entré dans le port un mois avant le temps où les navires anglais s'y rendent d'ordinaire.
Après avoir mûrement délibéré sur le parti que nous devions prendre, nous considérâmes que nous pourrions nous défaire de nos marchandises aussi avantageusement à Hambourg qu'à Londres, et nous résolûmes de nous embarquer tous sur ce bâtiment; nous convînmes du fret, et sur-lechamp je fis embarquer mes denrées. Il était fort naturel d'envoyer en même temps à bord mon maître d'hôtel pour avoir soin de toutes choses, et ainsi le jeune prince put se tenir à l'écart pendant tout le temps de nos préparatifs, de peur d'être reconnu dans la ville par quelques marchands russes.
Nous partîmes d' Archangel le 20 août, et nous entrâmes dans l'Elbe le 12 septembre; nous trouvâmes à Hambourg, mon associé et moi, des occasions très-favorables pour vendre nos marchandises, tant celles de la Chine que les fourrures apportées par nous de la Sibérie. En partageant avec lui le produit total de la vente, j'eus, pour ma part, trois mille quatre cent soixante-quinze livres sterling, malgré plusieurs pertes que nous avions essuyées. Il est vrai que je comprends dans ma portion les diamants que j'avais achetés au Bengale, et qui valaient bien six cents livres sterling.
Là, le jeune prince prit congé de nous; il s'embarqua sur l'Elbe, dans le dessein de se rendre à la cour de Vienne,
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où il espérait trouver des protecteurs et d'où il pourrait se lier de correspondance avec ceux des amis de son père qu vivaient encore. Il ne se sépara pas de moi sans me témoigner sa reconnaissance pour le service que je lui avais rendu et pour les marques d'amitié que j'avais données à son père.
Après être resté quatre mois à Hambourg, je passai en Hollande, et, m'étant embarqué sur un paquebot, j'arrivai à Londres le 20 janvier 1705, dix ans et neuf mois après mon second départ d'Angleterre.
L'amour des voyages n'est pas encore éteint en moi; mais je suis enfin convaincu que le repos et une vie paisible peuvent seuls donner le bonheur. Le souvenir de mes infortunes et des scènes si variées dont j'ai été le témoin ajoute au plaisir que j'éprouve en me voyant de retour dans ma patrie. Devenu sage à soixante-douze ans, le temps est venu pour moi de me préparer à un voyage plus long que tous ceux que je viens de décrire.