‹ Aventures de Robinson Crusoé (volume 2)Chapitre 5 sur 34 · J'ABORDAI ICI LE 50 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

J'ABORDAI ICI LE 50 SEPTEMBRE

Sur les côtés de ce poteau, je marquai chaque jour un cran : tous les sept jours j'en marquai un plus grand, et tous les premiers du mois un autre plus grand encore ; de cette manière, je me fis un calendrier indiquant avec soin les semaines, les mois et les années.

Il faut observer que, parmi le grand nombre de choses que je tirai du navire dans les différents voyages que j'y fis, il s'en trouva beaucoup de moins essentielles que celles dont j'ai parlé, mais qui pourtant m'étaient très-utiles; par exemple, des plumes, de l'encre et du papier, et plusieurs objets que je trouvai dans les cabines du capitaine, du maître et du charpentier; trois ou quatre compas, des instruments de mathématiques, des cadrans, des lunettes d'approche, des cartes et des livres de navigation. J'avais pris tout cela pêle-mêle, sans me donner le temps d'exa-

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miner ce qui pourrait me servir. Je trouvai aussi trois Bibles, que j'avais reçues avec ma cargaison d'Angleterre, et mises avec mes effets, à mon départ du Brésil ; puis quelques livres portugais, et entre autres deux ou trois livres de prières, et plusieurs ouvrages que j'eus grand soin de serrer. Nous avions aussi dans le navire deux chats et un chien. J'emportai les deux chats avec moi; le chien sauta du navire dans la mer, et vint me trouver à terre le jour que j'y amenai ma première cargaison. Pendant plusieurs années il fit auprès de moi les fonctions d'un serviteur et d'un camarade fidèle ; jamais il ne me laissa manquer de ce qu'il était capable d'aller chercher : il me faisait bonne compagnie. Ayant des plumes, de l'encre et du papier, je tins un compte exact de tout ce qui m' arriva, aussi longtemps que dura mon encre; mais quand elle fut consommée cela me devint impossible, n'ayant imaginé aucun moyen d'en faire de nouvelle, ni rien pour y suppléer.

Ceci me fait souvenir que, dans le magasin que j'avais amassé, il me manquait encore quantité de choses : une bêche, une pioche et une pelle pour remuer et pour transporter la terre ; des aiguilles, des épingles et du fil ; quant au linge, j'appris en peu temps à m'en passer sans beaucoup de peine.

Ce manque d'outils retardait mes travaux, et il se passa près d'un an avant que j'eusse entièrement achevé mon enclos. Les pieux dont il était formé étaient si pesants, que je ne pouvais les soulever qu'avec les plus grands efforts; il me fallait si longtemps pour les couper dans les bois, pour les façonnei*, et surtout pour les conduire à ma demeure ! un seul me coûtait quelquefois deux jours, pour le couper et pour le transporter, et un troisième pour l'enfoncer en terre. Dans ce dernier travail, je me servais, au commencement, d'une grosse pièce de bois ; par la suite, j'imaginai de me servir d'un levier de fer que j'avais à nia disposition;

mais, malgré ce secours, mes palissades me donnaient bien de la peine.

Je n'avais pas sujet de me rebuter de la longueur d'un travail, quel qu'il fût : je ne devais pas être avare de mon temps, et je ne sais point à quoi j'aurais pu l'employer si cet ouvrage eût été terminé, à moins d'aller visiter l'île pour chercher ma nourriture ; et c'est ce que je faisais chaque jour.

Je commençai dès lors à examiner sérieusement ma position et les ressources auxquelles j'étais réduit. Je tins une note de l'état de mes affaires, non pour la laisser à mes héritiers, il n'y avait pas d'apparence que je dusse en avoir, mais pour éloigner de mon esprit les pensées désolantes qui venaient l'accabler chaque jour. La raison commença à se rendre maîtresse de l'abattement de mon cœur, et je me consolais de mon mieux en comparant le bien et le mal, en établissant comme par doit et avoir, d'un côté les jouissances que je goûtais, de l'autre les maux que j'endurais.

Il résulta de cette comparaison une vérité incontestable : c'est qu'il n'y a pas de condition si misérable dans la vie qui n'ait deux faces, l'une positive, l'autre négative, établissant toujours une balance en faveur de la Providence.

J'ai déjà décrit mon habitation, placée au pied d'un rocher, ma tente était entourée d'un double rang de fortes palissades garnies de câbles; mais je pourrais bien maintenant donner à ma cloison le nom de muraille, car je l'avais effectivement murée en dehors d'un renfort de gazon de deux pieds d'épaisseur. Au bout d'un an et demi, ou environ, j'ajoutai des chevrons qui, prenant du haut de la palissade, appuyaient contre le rocher, et je les entrelaçai de branches d'arbres et d'autres matériaux pour me garantir des pluies si violentes en certains temps de l'année dans ces climats.

J'ai raconté comment j'avais renfermé mes effets tant dans cet enclos que dans la cave creusée derrière la tente; ce

qui faisait dans le commencement un amas confus de meubles et d'outils, qui, faute d'être bien arrangés, occupaient toute la place; de sorte qu'il ne m'en restait pas pour me remuer. Je me mis en conséquence à élargir ma caverne et à travailler sous terre : le rocher cédait assez facilement à tous mes efforts ; me voyant en sûreté du côté des bêtes féroces, j'avançai mes travaux dans le roc à main droite ; ensuite, tournant encore une seconde fois à droite, je parvins à me faire jour sur la plaine et à sortir par une porte indépendante de ma palissade ou de mes fortifications. '

Cet ouvrage servait non-seulement de porte de derrière à ma tente et à mon magasin, mais encore il me donnait de l'espace pour ranger mes meubles. Alors je m'appliquai à fabriquer ceux qui m'étaient les plus nécessaires, et je commençai par une chaise et une table ; sans ces deux commodités, je ne pouvais jouir du peu de douceurs qui me restaient encore dans la vie : par exemple, je ne pouvais écrire à mon aise ni manger avec plaisir, sans une table.

Je mis la main à l'œuvre, et je ne puis m' empêcher de remarquer que la raison est le principe et l'origine des mathématiques. Je n'avais de ma vie manié aucun outil, et cependant, par mon travail, par mon application, par mon industrie, je trouvai, à la fin, que toutes les choses qui me manquaient, j'eusse pu les faire, si j'avais eu les outils nécessaires. Sans outils même, je fis plusieurs ouvrages, et, avec le secours d'une hache et d'un rabot seulement, je vins à bout de quelques-uns, ce qui n'était peut-être jamais arrivé auparavant; mais ce ne fut pas sans un travail infini. Si, par exemple, je voulais avoir une planche, il me fallait couper un arbre, le tailler des deux côtés jusqu'à la rendre suffisamment mince, et l'aplanir ensuite avec un rabot. Par cette méthode je ne pouvais faire, il est vrai, qu'une planche d'un arbre entier; mais à cela point d'autre remède que la patience.

Je commençai par la chaise et la table, et, pour y réus-

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sir, je me servis de morceaux de planches amenées sur mon radeau. Ensuite je fabriquai des tablettes de la largeur d'un pied et demi, et les plaçai Tune au-dessus de l'autre, tout le long d'un côté de ma caverne, pour y mettre mes outils, mes clous, ma ferraille, en un mot pour arranger séparément toutes ces choses et les pouvoir trouver sans peine. J'enfonçai pareillement des chevilles dans le rocher pour suspendre mes fusils et divers ustensiles. Quiconque aurait vu ma caverne l'aurait prise pour un magasin général de toutes les choses nécessaires.

Je tins alors un journal de toutes mes actions : dans les premières semaines, j'étais trop accablé, non pas du travail, mais des troubles de l'esprit, pour faire un journal qui ne fût pas rempli de choses insipides. Ayant enfin surmonté mes faiblesses, me voyant établi dans mon domicile, pourvu de meubles, avec une chaise et une table, le tout aussi bien conditionné que possible, je commençai à écrire et j'ai continué autant que dura mon encre.

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